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 Eric Vuillard

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animal
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MessageSujet: Eric Vuillard   Lun 19 Oct 2009 - 12:42



Éric Vuillard est un écrivain et cinéaste français né le 4 mai 1968 à Lyon.

Après une adolescence vagabonde et tourmentée, il entreprend des études variées. Il voyage beaucoup. On ne lui connaît pas d'emploi.

Bibliographie :
- Le Chasseur, récit, Paris, Éditions Michalon, 1999
- Bois vert, poésies, Paris, Éditions Léo Scheer, 2002
- Tohu, Paris, Éditions Léo Scheer, 2005
- Conquistadors, roman, Paris, Éditions Léo Scheer, 2009

Filmographie :
- Mateo Falcone, 64 min., 2008

source et un peu plus : www.wikipedia.org

Conquistadors

Eric Vuillard a écrit:
« Conquistadors raconte un épisode de la conquête du monde telle que je l’ai rêvée, ouragan ou invasion de sauterelles. C’est en tous les cas un grand raout d’or et de sang, épopée glorieuse et vulgaire, comme elles le sont toutes, assortiment de hautes manœuvres et de mauvais coups.
Cet épisode est celui de la conquête du Pérou par Francisco Pizarre et de la destruction de l’Empire inca. On y voit s’ouvrir la tragédie de notre monde, celui où nous vivons, par un grand fait divers où la mappemonde, Dieu, l’or et la poudre se rencontrent.
Ainsi, s’accrochant aux pentes sèches de la Cordillère pour la grande chasse à Dieu, les mercenaires d’Espagne soufflèrent sur les premières braises de l’empire le vent glacial du progrès. »

C'est une écriture assez lourde, sans devenir lourdingue, qui s'étend sur un même rythme lentement épuisant sur les 400 et quelques pages du livre. Comme une pâte très dense mais qui s'écoule infailliblement. C'est un mélange d'Histoire comme si on y était, en fait c'est l'histoire, les faits mais après seulement les pensées des hommes, chefs plus ou moins grands au fil d'une longue épopée particulièrement meurtrière. ça n'empêche pas le regard et les réflexions modernes, l'après-coup qui donne sa dimension au roman en dégage les perspectives, cherchant entre autres à esquisser ce que signifie la découverte d'un monde fini ou la fin d'une civilisation.

L'épopée est brutale et résolument crade, collante, sans que ça pousse le lecteur à saturation, un petit sentiment de too much. La violence fondamentale est nécessaire à l'épuisement moral qui nourrit le récit et le propos mais c'est toujours bizarre de se demander comment s'affirme un auteur (moderne) lorsqu'il utilise à répétition le verbe pisser. Superflu peut-être... huhu.

Revenons à nos moutons (ou à nos morts). A côté de la part fresque historique, l'auteur nous emmène vers un rêve-cauchemar du côté de notre civilisation, civilisation chrétienne riche d'images, de douleur et de pitié... intéressant là encore, plus réussi dans l'ambiance que sur le fond, je ne sais pas, je garde l'impression que l'auteur n'a pas tenu toutes ses promesses... il a quand même avec beaucoup d'ambition (qui n'est pas systématiquement un défaut, la preuve) cherché à gratter les recoins sombres de mythes de civilisation et de soif humaine, l'énigmatique soif de condition.

La forme est un peu risquée, l'entreprise aussi, celle d'un vrai livre massif, presque énorme, écrasant... risqué mais mis à part les promesses pas toutes tenues et des petites faiblesses (liées aux style, je le crois) l'expérience de lecture est réelle, efficace, une écriture, lourde, forte qui peut être lu sans déplaisir de façon assez intense (2-3 jours pour ce genre de bouquin chez moi c'est très court!) avec quelques réflexions culturellement et largement vivement intéressantes et pertinentes, de beaux morceaux d'humanité avec ou sans le va-et-vient des souvenirs d'Espagne et de misère, des morceaux d'humanité dégueulasse et franche...

Il en manque beaucoup dans ce que je raconte, des idées, des faits, un rendu de la lecture (notamment dans la géographie, les paysages, la volonté de restituer un contexte complet avec des repères européens)... manque aussi des indiens et des incas, forcément présents dans cette histoire.

Un peu fou, un peu casse gueule, pas parfait mais vrai livre quand même avec une volonté de consistance... je ne regrette pas de mettre laissé tenter par ce "livre de la rentrée" proposé par le libraire. Une lecture pareil sur un weekend pareil (fatigue, ras le bol, ...), aussi dense, lourd et passer aussi bien. Respect. (comme on dit).

Je connais mal l'objet de la comparaison mais dans la forme j'ai pensé à Quignard ?

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animal
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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Lun 19 Oct 2009 - 20:48

extrait lu par l'auteur : clic

avec illustrations qui rendent bien l'impression d'une certaine juxtaposition du livre.

oublié dans le commentaire sont les voyages, traversé des mers mais aussi des jungles et des montagnes, des distances folles, quelque chose de coupé du monde pour une poignée d'hommes (des armées de quelques centaines de conquistadors en fait). Très risqués, relief, climat, manque de ressources, maladies... hallucinatoires presque et à la fois très proches de déplacements fondamentaux, de chemins de l'enfance...

on dirait que ça ne fait que se bonifier après coup cette lecture, chouette, vraiment !

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Lun 19 Oct 2009 - 21:41

Bravo Animal pour ce commentaire qui donne bien envie de se plonger dans ce roman.
L'extrait video est bien choisi en rapport avec ce que tu décris sur le style narratif de l'auteur, brutal, à la limite de l'excès.
En tout cas ça me donne très envie d'essayer, l'époque et le contexte m'intéressent particulièrement, même si je me suis jusqu'ici plus tourné vers la conquête du Mexique par Cortés.
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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Lun 19 Oct 2009 - 21:51

animal a écrit:
Très risqués, relief, climat, manque de ressources, maladies... hallucinatoires presque et à la fois très proches de déplacements fondamentaux, de chemins de l'enfance...

Ce que tu dis de ce roman me fait beaucoup penser (sur un thème très proche) à ce fabuleux roman de William Ospina: Ursua dont j'ai déjà parlé quelque part. Je lirai celui d'Eric Vuillard pour voir ce qu'il en fait.



Citation :
C’est en 1544 que Pedro de Ursúa, jeune basque d’à peine 17 ans embarque pour l’Amérique Latine sur les traces de Pizarro, dont l’histoire a bercé son enfance. En arrivant au Pérou, il découvre un pays déjà conquis par les Espagnols, à tel point qu’ils ne se battent plus contre les indiens mais entre eux. Frustré, Ursúa décide alors de rejoindre son oncle, qui le nommera gouverneur de la province de Santafé. C’est à ce moment que commencent les aventures de Ursúa dans le Nouveau Monde : guerres sanglantes et cruelles contre les populations indigènes et les noirs affranchis, tromperies et trahisons, amour passionné pour une indienne et une expédition sur le fleuve Amazone qui le conduira aux confins de la folie, puis jusqu’à sa perte.

Le récit est porté par la voix poétique du narrateur, un sang-mêlé né des amours d’un conquistador et d’une indienne, à la fois fasciné et terrifié par Ursúa.

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"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mar 20 Oct 2009 - 7:45

Je note celui-ci aussi. Merci Marko.
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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mar 20 Oct 2009 - 21:37

théoriquement on doit pouvoir lire un extrait sur le site de l'éditeur : ici.

(mais chez moi ça ne marche pas... )

edit : si, ça marche, faut faire comme si on allait cherché la page à tourner en bas à droite surpris

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Dim 6 Déc 2009 - 14:56

"Conquistadors"



En janvier 1531, un aventurier sans le sou originaire de Trujillo, Francisco Pizarro, quitte Panama en compagnie de cent quatre-vingt hommes et trente-sept chevaux. Son but : conquérir au profit de la couronne d’Espagne un immense empire, celui du Pérou.

Avec lui, ses frères Hernando, Gonzalo, Juan et son demi-frère Francisco Martin de Alcántara. D’autres gentilshommes de fortune se sont associés à cette aventure, dont Sebastián de Belalcazar
et Hernando de Soto, qui participa à la conquête du Nicaragua.

Ces hommes, perdus dans ces paysages immenses, rongés par la faim, la vermine et les maladies, vont, malgré leur petit nombre, se rendre maîtres d’un des plus grands empires de l’histoire, celui des Incas. Quel sera le principal moteur de leur succès ?
Leur audace ? Certes, ces hommes n’ont rien à perdre. Ils sont pour la plupart issus de familles pauvres et ne peuvent compter que sur leurs bras pour conquérir la gloire et la fortune.
Leur sentiment de supériorité sur les peuplades indiennes ? Ces aventuriers sont convaincus de la prééminence de leurs armes et de leur foi catholique sur les armées et les croyances païennes des amérindiens.
L’exemple de Cortés ? Celui-ci a réussi , dix ans plus tôt, à soumettre le Mexique avec guère plus de troupes que Pizarre n’en détient en ce début d’année 1531 et a mis à genoux le belliqueux empire des Aztèques.

L’audace donc, l’exemple mexicain et la foi en la supériorité des armes et de la foi vont pousser ces hommes à tenter cette aventure. Mais il ne faudrait pas négliger le principal : la convoitise, qui est ici exprimée par la possession de l’élément le plus précieux : l’or.

Pizarre et ses compagnons espèrent en effet mettre la main sur des quantités fabuleuse de cet or que ce mystérieux empire Inca recèlerait en abondance. Ce précieux métal, dont une bonne partie serait envoyée en Europe pour couvrir les dépenses de l’empereur Charles-Quint, se trouverait, aux dires de certains, si répandu dans cet empire du Pérou qu’il en resterait après partage, suffisamment pour que chacun de ces conquérants puisse amasser d’immenses fortunes. Alors ces hommes simples, frustes, pour la plupart illettrés, vont se prendre à rêver d’immenses richesses, de palais couverts d’or et d’opulents royaumes dont-ils seraient les souverains.

Attirés eux aussi par cette soif de richesses, Diego de Almagro et Pedro de Alvarado, ancien compagnon de Cortés, vont rejoindre Pizarre et participer à ce festin d’or et de sang.
La conversion des amérindiens à la vraie foi sera dévolue aux prêtres qui accompagnent l‘expédition. Les hommes d’armes, eux, n’auront qu’un seul but : l’or, encore et toujours.

Ce sera le début d’une épopée sanglante et tourmentée qui verra ces hommes en guenilles se rendre maîtres d’un empire avant de s’entre-déchirer comme des chiens autour d’un os.

Massacres, trahisons et intrigues seront au rendez-vous lors de cette conquête qui illustre avec talent cet épisode historique qui s’annonce comme le prélude de notre monde moderne où la soif de possessions n’a jamais été aussi exacerbée. Ces conquistadors, à l’instar de nos financiers contemporains prennent tous les risques pour assouvir cette soif inextinguible de posséder encore et toujours plus, cette soif insatiable qui conduit irrémédiablement à l’élimination du plus faible et enfin à l’auto-destruction.

Eric Vuillard nous offre, avec « Conquistadors », un des romans les plus atypiques de cette rentrée littéraire 2009, une fresque grandiose et sordide, pleine de bruit et de fureur, qui ne peut que nous forcer à nous interroger sur la condition humaine, sur ses doutes, ses errements et ses fautes inlassablement renouvelées. Un roman audacieux et lyrique, en forme de tragédie, servi par une écriture puissante, poétique et sensuelle, qui nous met face à nos propres démons et nous incite à réfléchir sur les motivations de nos sociétés contemporaines.
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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mer 4 Avr 2012 - 22:37

Semaine dernière, l'auteur était l'invité de la librairie, des libraires, pour la parution de Congo et de La bataille d'occident (première guerre mondiale). Encore un moment d'une très belle qualité dont je vais tenter de résumer une (toute) petite partie. j'étais curieux de par le souvenir de Conquistadors qui suit un chemin d'un propos qui dépasse l'individu et une capacité à faire du volume avec et avec un style assez particulier. Les lectures d'extraits de ses livres par l'auteur renforcent d'ailleurs cet effet, avec une sonorité, une personnalité, plus naturelle que mon souvenir de lecture. Mais les livres sont différents.

Non moins intéressant la posture de l'auteur, dans les deux cas, il semble qu'il revienne vers la civilisation avec un sens critique développé et une belle conviction. Plus que la critique de travers, d'erreur, d'abus, d'horreurs qui n'est pas forcément mal tournée semble-t-il il y a une volte-face, et avec le style, à ce qui a été appelé déterminisme. C'est à dire une grande logique irréfutable, imparable de nécessité et de causalité moderne. Une modernité qui prend ses racines dans l'ère industrielle au moins. La modernité admise aussi, des grandes dates, des faits... et, et c'est là que la lecture en cours me pousse un peu ce soir, la remise en cause se fait avec une intention, attention, morale au récit d'une humanité sans angélisme. Images plus que teintées de notre morale judeo-chrétienne, et alors.

C'est très direct dans la langue, qui a cet aspect de ressassement et de mimétisme subtil de l'énoncé indiscutable (c'est poignant parfois) mais l'élan est juste et la portée de l'entreprise de ces plus petit formats, quand même, oui, c'est intéressant. Le trait pourrait avoir l'air légèrement forcé parfois, je dirai encore et alors, parce qu'il y a cette portée qui provoque un mouvement dans le réflexe de la vision établie du monde. Sous un format plus "moderne" cette fois, il va gratter avec insistance et détermination une partie de la croûte d'implacable qui pèse sur le monde.

Encore cette idée, à l'écoute, à la lecture, que c'est un peu casse gueule dans l'entreprise, pas pour l'effet final mais bien pour le chemin étroit de l'écriture. Et il ose mettre tout ça dans des livres le mélange de l'individu et de son monde, et des autres, ce qui le place quand même dans une continuité d'auteurs qui apportent quelque chose au lecteur. Et qui place une part de liberté, un enjeu, dans la balance (pas si facile).

J'ai été moins que déçu sur ce coup là et je mords bien à ma lecture de la Bataille d'occident. Vous pardonnerez les ellipses ou raccourcis sur lesquels j'ai un vague espoir de revenir après lecture (principalement le fait qu'il y a l'histoire sans être coupé du présent, avec une suite directe, ce qui est différent d'auteurs plus anciens peut-être).

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Sam 7 Avr 2012 - 9:46

La bataille d'Occident

Citation :
Car déjà le monde grésille, déjà les archiducs sont en rang, déjà quelque chose bégaye, et fabrique tout ce qu'il faut d'obus et de canons. C'est une surprise la guerre, qui se prépare. Les grands fronts se penchent et hochent. La peur épluche les fautes, repasse les plis, trépigne. On prépare son prêche. Le gril est prêt, la truelle racle le mur, on va pouvoir rompre la chair comme du pain.

Un récit qui n'est pas une fiction mais une fresque condensée, une légende presque du siècle passé à travers l'évènement singulier et horrible de la première guerre mondiale. Donc pas un livre d'histoire non plus, pas une grande reconstitution flamboyante. Plutôt une petite légende amoureuse et affligée face à la grande tragédie.

Ce petit livre, car il fait moins de deux cent pages en format Actes Sud, passe des petits destins des grands noms aux grands mouvements pour en revenir aux individus, aux personnes dans leur chair, leur humanité de bric et de broc, de bien et de souffrance.

La langue d'Eric Vuillard se laisse porter par un souffle qui roule sur un ressassement, une sorte de rythme qui resserré ne se perpétue pas moins en quelque chose de plus grand, qui rappelle la piété. Et il est surprenant de constater à quel point l'effet est porteur ne s'essouffle pas. Certes celui-ci est court, mais dans Conquistadors c'est pareil.

L'ambition et le soin apporté font un très beau petit livre, avec quelque chose à dire de la folie moderne par le biais d'une confrontation d'une légende plus ancienne qui véhicule ici morale et attention à celle moderne et économique d'une justification de tous les emballements et de beaucoup de mépris. Qui plus est en restant à sa manière dans l'illustratif et l'homogénéité du style, et malgré la dureté et l'horreur des faits à toutes les échelles, jamais on a le sentiment du voyeurisme ou du ravissement souriant de la tartine d'horreur, l'utilisation de ce qui ne devrait pas être utilisé.

Un peu halluciné, et très libre, assumant ses choix (pas non plus d'impression de fausse pudeur pour lisser le résultat), ses excès et ses fragilités aussi c'est un bon livre. Et un auteur on ne peut plus vivant pour lequel on peut éprouver un respect très naturel.

Oui, je suis quand même impressionné et j'aime son souci de la perspective sur l'histoire et les schémas qui pourraient en surgir ou se regarder de plus près, autrement.

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Sam 14 Avr 2012 - 22:30

La deuxième brique :

Congo

Citation :
Regarde ! Ce sont les puissances d'Europe telles que Dieu les a faites et telles que moi j'ai épousseté leurs os et tendu leur peau toute blanche. Elles faisaient bien ce qu'elles voulaient de leurs domestiques et de leurs nègres, eh bien moi, je dispose de leurs grandes carcasses héroïques, j'en fais ce qui me plaît. Je les ressuscite et je les montre, là, comme des singes de cirque, grands singes vainqueurs dans un océan de misère.

Une deuxième brique, dans la même démarche, le même ton aussi. Et cette fois encore pas l'impression d'une histoire romancée ou expliquée, retournée, on peut donc faire avec ses bribes à soi sans que ça gêne.

Le livre commence par les discussions collectives, de salon, d'un peu d'exotisme, et de beaucoup d'envie. Des démesures économiques et humaines ramenées à hauteur d'homme, dans une petitesse assumée par l'auteur. Ensuite vient le tour des exécutants et exécuteurs, autres petits destins maltraitants et maltraités. La présence du Congo, une part d'exotisme et de légende, à moins que ça ne soit une sorte d'espoir dans l'imaginaire permet quand même des différences avec la Bataille d'Occident. Certains traits sont plus marqués et la construction plus net (en un sens, et ça n'enlève d'ailleurs rien à l'autre). Se dessine plus puissamment l'opposition d'un monde fini et avide (le même monde libéral et peu regardant) - ça ferait une articulation avec Conquistadors d'une certaine manière - et d'un monde précédent, et peut-être illusoire aussi en pratique ?, orienté par une morale. A moins que le monde précédent ne soit en fin de compte qu'un fond culturel que je qualifierai faute d'autres mots ou explications à ma portée de morale judeo-chrétienne. D'un côté une compassion, un regard pour l'autre (et les enfants...) et aussi un rapport à la souffrance... le apport qui est projeté sur les petits destins qui commettent le pire, une tentative d'explication, d'humanisation plus spirituelle qu'analytique. Une légende morale qui est aussi, de façon peu explicite mais pourtant ? une tentative de justification de la légende historique. Cette remarque s'appliquant plus au lecteur qu'à la présence dans le bouquin de ce genre de rapprochement sauvage à se gratter le ventre. Le livre se contente de secouer l'allant de soi de la fable historique.

Un peu plus aussi, c'est triste, affligeant, horrifiant, très intéressant aussi tout en étant stimulant, très vivant, animé par une conviction et un courant fort, positif. C'est une affaire d'interrogations et de terribles regrets qui est là, pas un apitoiement rétrospectif.

Décidément surprenant la mobilité induite et les échos engendrés par ces trames particulières, des préoccupations passées de mode pas tant actualisée que toujours existantes, une préoccupation de toujours dans un état présent.

Et il ose encore, avec les mêmes envolées dresser de grandes figures... sans tout foutre en l'air.

Je vous incite à la lecture, une nouvelle fois.

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Sam 5 Mai 2012 - 22:20

Extrait :

Citation :

Le Congo, ça n'existe pas. Il n'y a qu'un fleuve et la grande forêt. Ça fait quatre-vingt fois la Belgique et même quatre-vingt fois rien, ça finit par faire quelque chose. Aujourd'hui, les villes portuaires du Congo s'appellent Banane, Soyo, Matadi, Moanda - qui connaît ces noms ? Banane ne dispose d'aucune grue portuaire en état de marche. Il n'y a là-bas ni chemin de fer, ni route carrossable. On a du mal à imaginer Banane. Pourtant Banane existe vraiment. Le Congo, lui, n'existe pas, n'est rien qu'un fleuve, mais Banane est une ville réelle. Une route y mène depuis Moanda. La nationale 1, la seule route jusqu'à Boma. Au bord du fleuve, des cabanes de tôle et de chiffon, des pirogues. Pas très loin, on pompe du pétrole. On doit y construire un port en eau profonde. On parle d'une entreprise égyptienne et deux chinoises, mais c'est une coréenne qui rafle la mise.
Reste le fleuve? Le fleuve. Qu'est-ce que c'est, un fleuve ? Un peu de boue et beaucoup d'eau. De l'eau. Cette chose qui coule. Il y a, dans un fleuve, une multitude de vies et de morts, de chemins, une multitude de galets, de sable, de rochers, et tout ça se soutenant seul et formant une grande cicatrice où l'eau coule. Et puis il y a les rives. Au-dessus de ce que nous sommes en secret, il y a les rives, où le fleuve quelque fois déborde, emportant tout ce qu'il peut, mais qui sont d'habitude libres, dans la lumière.
Mais il n'y a pas que le fleuve, il y a aussi la grande idole nocturne. La forêt. Une chose s'y cache, qui est à la fois source jaillissante et plus épaisse que mon corps, plus lourde que la chair. Il y a un moment dans l'angoisse où la lumière est désorientée ; quelque chose nous a devancés dans la solitude. Les grandes lianes, les arbres, les oiseaux, les rayons de lumière qui traversent les branches, et cet endroit, là-bas, que l'espoir ne parvient pas à atteindre ; cette chose nocturne qui se creuse au milieu des couleurs...
La forêt est sous la terre, un endroit où tout est possible, où rien n'arrive. Un secret sur ce que nous sommes. La peur. Une bête que le calme tient endormie. La chair est là, sans s'appauvrir, qui voudrait entrer tout entière dans le soleil. Mais le soleil est sous la terre, dieu obscur, entre les racines, les bulbes et le bois pourri.

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Dim 17 Juin 2012 - 15:44

J'ai terminé le livre "surprise" du jeu de Pâques (offert par Animal

déroutant de quelle manière l'auteur nous relate sa vision des raisons (et déraisons) de la guerre (pas seulement celle ci d'ailleurs puisqu'il y lie celles du passé et les futures)

je n'aurais pas imaginé que l'on puisse écrire sur la guerre avec tant de ..poésie, les nombreuses métaphores sont étonnantes. Dans ses descriptions c'est la rencontre du beau et du laid, du tendre et du dur qui renforce en fait le dramatique.

"l'amorce pète et le petit cylindre de plomb et commence sa course effrénée à la vitesse de presque 300 m secondes ; il parcourt le canon puis très vite - grêlon craché - le tout petit espace qui le sépare du crane. Là - juste au-dessus de la nuque blanche, douce, couverte de duvet -, il pénètre l'os, l'occipital peut-être, large écaille crème , reposant de ses deux petites pattes rondes sur le rachis. Et sa traverse la cervelle, ressort, mettons par le front - là où se trouve la mystérieuse grotte qui pense - et va se nicher, oeuf de plomb, là-haut, sous les corniches, dans une mauvaise boiserie."

J'ai apprécié aussi les petits détails sur l'anatomie qui confèrent aux personnages leur caractère ; leurs usages qui dans la banalité en renforce l'incongruité.





Egalement l'ironie avec laquelle l'auteur remarque que la page des médailles de guerre se situe sur le dictionnaire Larousse derrière celle des champignons, et il en fait l'énumération.

les Droits de l'Homme ? et Dieu exonéré

"
"

l'histoire de Lizzie Van Zyl cf pour nous rappeler l'horreur de la guerre, quelle qu'elle fut ou sera.



"Des hommes furent à ce point défigurés que l'on construisit des cnetres d'accueil, très loin des villes, là où personne ne veut aller, tant il était terrible de les voir. J'ai vu les photographies de ces visages, avec leur pauvre grimace de clown. Tout le monde les connait. Ils furent les gentils monstres de nos fables."

"Et je ne crois pas qu'il faille séparer ce grand fleuve compact et régulier de la mort de masse - pas plus que la frêle rivière de chaque vie - d'avec le reste de l'Histoire. Une bataille s'est engagée beaucoup plus tôt et elle se terminera bien plus tard. La question n'est pas l'hégémonie sur l'Europe d'un peuple ou d'un autre, mais la recomposition incessante du monde autour de nouvelles formes de vie, de pouvoir et de richesse."

"Mais le jeu des alliances et des plans militaires est inexorable. Vus de tout près, les hommes ont leurs raisons d'agir ; mais l'addition de celles-ci laisse bientôt deviner d'autres mobiles plus convaincants, que le détail des êtres n'a pu qu'ignorer. Ce sont pourtant ces forces qui semblent avoir guidé les masses humaines vers les trous de terre de Verdun ; et parce que cette guerre là est un mélange de tragique et de grotesque, elle souligne peut-être mieux qu'une autre ce lent mouvement de l'histoire où l'esprit et le corps semblent tous deux pris à une échelle de déterminations et de jugements plus hauts."

et la facture à payer

" Ainsi l'argent et le sang toujours s'échangent et se versent - limite, terme, mort - régissant le Nombre et le Temps"

Une très bonne lecture, qui m'engage à tenter un autre livre, car l'écriture est d'une légèreté (malgré le sujet)

Bref, lisez le !

et merci Animal pour ce choix !

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mer 31 Oct 2012 - 11:54

La bataille d'Occident

Drôle de livre que celui-ci. Un récit. Un récit sur la Grande Guerre. Je me demande à quoi ça sert, qu'elles sont les motivations de l'auteur, quel est le but de ressasser encore, une énième fois, le kaiser Guillaume, les belles cours d'Europe, les jeunes terroristes fanatiques, l'attentat de Sarajevo, les gueules cassées, les tranchées, la guerre partout, tout le temps ? Si ce n'est que le style est beau, que la vision, disons que l'endroit où Vuillard choisit de se mettre donne une dimension au texte, un appel, une force. Mais quoi ? Pour quoi ? Recadrer ? Replacer ? Redimensionner une image ? Oui… on croit savoir à peu près tout de cette Première Guerre mondiale et puis finalement je découvre la figure fascinante de Schlieffen, un militaire allemand qui a passé une grande partie de sa vie à préparer l'offensive contre la France, à calculer le nombre de troupes nécessaires, les armements, les endroits par où passer, les lieux où laisser des leurres. Cet homme a imaginé quasiment heure par heure l'avancée des troupes allemandes sur Paris, et il suffit, nous dit Vuillard, d'une légère erreur, d'une légère distorsion du programme (merci von Kluck) pour que Paris ne tombe pas aux mains des allemands. Et c'est dans le récit de cette distorsion, de ce manque, de ce détour que Vuillard donne toute sa force, impose son rythme, affirme sa vision, offre quelque chose d'autre au lecteur tendu, attentif, conquis.

Un livre qui n'est pas un agglomérats d'anecdotes, mais une lecture humaine de l'inhumain (la guerre).

Un livre qui n'est pas un livre d'Histoire, mais d'histoires, celles des petits comme celles des grands.

Un livre qui se lit très vite dans la maniaquerie hallucinée d'un auteur qui brasse une foultitudes de connaissances pour apporter, come une évidence, la nécessité de revenir, encore, toujours, à l'humain.

Une très intéressante leçon d'histoires...

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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mer 31 Oct 2012 - 12:06

ahlala.. c'est terrible.. depuis qu'Animal nous avait parlé de ces deux livres (La bataille d'Occident et Congo), ils se trouvent sur ma PAL.. mais puisque je ne lis pas aussi vite que j'achète Cool toujours pas eu le temps..
mais tu me donnes envie de les retrouver...


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MessageSujet: Re: Eric Vuillard   Mer 31 Oct 2012 - 12:09

kenavo a écrit:
ahlala.. c'est terrible.. depuis qu'Animal nous avait parlé de ces deux livres (La bataille d'Occident et Congo), ils se trouvent sur ma PAL.. mais puisque je ne lis pas aussi vite que j'achète Cool toujours pas eu le temps..
mais tu me donnes envie de les retrouver...


La bataille d'Occident se lit vraiment très très vite, on peut même passer plus de temps à observer les photos qui forment des sortes d'exergue à chaque chapitre pour faire durer le plaisir et ressasser quelques mots, quelques formules qui font mouche.

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