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 Dominique Manotti

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MessageSujet: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeDim 29 Avr 2007 - 17:59

Dominique Manotti Manott10
Le 19 avril dernier, j'ai assisté à une rencontre avec elle dans le cadre du Prix des Lecteurs du Télégramme:

Dans le cadre du Prix des Lecteurs du Télégramme, des rencontres avec les auteurs sélectionnés sont programmées. Jeudi 19 Avril dernier, je me suis rendue à la Bibliothèque Municipale de St-Brieuc (Côtes d'Armor) pour écouter, et voir, l'écrivaine de romans noirs Dominique Manotti dont le dernier roman « Lorraine connection » fait partie de la sélection 2007. A noter: je n'avais pas encore lu son livre et j'espérais que la rencontre n'en dévoilerait pas trop.

Un libraire de St-Brieuc accueille les participants avec un étal de titres de l'auteure, fort alléchant ma foi (comme je m'en doutais, je n'avais pas pris mon porte-monnaie afin de ne pas craquer.). Deux journalistes sont également présents, interviewant les auditeurs-lecteurs participant au prix (une dame vient spécialement de Pontivy, dans le Morbihan: elle a lu le roman!) et l'auteure. L'ambiance est chaleureuse et conviviale: les gens échangent leurs impressions de lectures et parlent de leurs préférences. Nous ne sommes, hélas, pas nombreux dans la salle mais nous sommes tous motivés par le goût de lire et l'envie de mieux connaître la romancière.
La rencontre commence et mes craintes s'envolent: l'animatrice a le tact de ne pas déflorer le sujet de « Lorraine connection » que beaucoup d'entre nous n'ont pas encore lu!

Dominique Manotti, ancienne prof d'histoire à l'université, entre en littérature « noire » en 1993: elle vient d'avoir 50 ans et a eu l'envie irrépressible d'écrire des romans noirs après la lecture de « L.A Confidentials » de James Ellroy. « Si on arrive à exprimer des choses aussi fortes en écrivant des romans noirs, pourquoi pas? Ça vaut le coup d'essayer. »
En 1995 est publié son premier roman « Sombre sentier ». Le quartier du sentier est le personnage principal du roman et est à lui tout seul un roman noir: c'est un lieu hors la loi, avec ses propres règles.
Dominique Manotti est d'une génération très politisée, marquée par la guerre d'Algérie. Ce fut un choc que d'apprendre les horreurs de cette guerre: un abime s'ouvre entre l'identité de la grande nation des droits de l'homme et les réalités sordides de la guerre. Son engagement syndical et politique en est issu. L'écriture l'aide à vivre les années difficiles des années 1980 (élection de F.Mitterand et les affaires qui ont suivi), à avoir de nouveau le goût d'entreprendre, d'avancer: « un essai historique se démode très vite. Il n'y a rien de plus fugace que la pensée historique » alors que « le roman touche beaucoup plus profondément, il touche la sensibilité, les sensations, il va au coeur, à l'ensemble de la personnalité du lecteur », « le roman est plus près de la vérité historique que l'essai historique ».

Plusieurs romans, noirs toujours, suivent: « Le corps noir » (le plus personnel) « Kop » (milieu footballistique), « A nos chevaux! » (monde des courses), « Nos fantastiques années fric » (l'immobilier). Ces trois derniers romans explorent les grandes et scandaleuses affaires financières des années Mitterand pour en donner une réalité la plus proche possible d'une réalité complexe, certes vision très noire mais jamais schématique, sans manichéisme. D'où la multiplication des personnages afin de rendre compte d'une réalité multiple et diverse.

Pour Dominique Manotti, le rythme est la première chose dans l'écriture et elle utilise souvent la rupture d'énonciation, influence cinématographique qui amène à écrire avec des images. Elle essaie de casser la convention d'écriture de la pensée intérieure, homogène et continue....le cinéma a cassé une certaine forme du roman balzacien.
Par ailleurs, elle essaie d'être sobre dans la description des scènes de meurtres: elle ne veut pas s'apesantir sur le sordide, le « gore » du crime.
Un auditeur lui a alors demandé ce qui la faisait courir, du point de vue littéraire. Dominique Manotti aimerait dresser le portrait de sa génération, celle de la guerre d'Algérie, celle qui traverse les années Mitterand....une envie très balzacienne!

J'ai aimé cette rencontre, très intéressante et très enrichissante, car l'auteure non seulement a parlé d'elle, de ce qui a fait d'elle une écrivaine de polar, mais aussi de son travail d'écrivain (la documentation importante, le souvenir, les souvenirs, les accumulations de faits d'actualité et comment s'en servir à bon escient...): elle tient des listes de ce qui doit être gardé et s'oblige à les insérer dans l'histoire.
J'ai été attendrie quand j'ai appris qu'elle avait un mal fou à trouver les noms de ses personnages, qu'il n'était pas facile de quitter un roman, quand on le lâche, quand il est édité, il n'appartient plus à l'auteur mais au lecteur. Aussi ce passage est-il difficile pour un auteur. Un petit « secret »: pour passer ce cap difficile de la dépossession, Dominique Manotti a un truc, elle change les noms des personnages à la dernière minute!

Autre petit secret: elle n'arrive pas à écrire sans dater....en raison de sa formation d'historienne?
Dominique Manotti 167_6710Cliquez sur la photo pour l'agrandir.
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MessageSujet: Re: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeDim 29 Avr 2007 - 18:03

Dominique Manotti Lorrai10
"Lorraine connection"

1999, Daewo, entreprise coréenne installée en Lorraine sinistrée, fait une faillite retentissante alors qu'en 1996 Thomson Multimédia, en bonne santé, lui avait été vendue pour un franc symbolique. Pourquoi, comment? Telles sont les questions qui émergent de ce fiasco économique, financier et social.
Une scène de chaîne de montage ouvre le roman. Dominique Manotti met tout de suite le lecteur dans l'ambiance de cette usine particulière où les plupart des cadres et des techniciens sont coréens, ne parlant pas un mot de français. D'ailleurs, un accident s'est produit: un ingénieur coréen a la tête tranchée par une machine remise en marche par un de ses collègues. Les ouvrières, témoins de ce drame, sont encore sous le choc quand survient un autre accident: une ouvrière victime d'un court-circuit est électrocutée. Elle est enceinte de 6 mois et perd son bébé. Devant l'incurie de la direction, les ouvriers se mettent en grève. Les bureaux sont occupés, les ouvriers déambulent dans l'univers inconnu et intimidant de l'administration, certains pianotent sur les ordinateurs et trouvent d'étranges fichiers comptables où défilent les noms de certains ouvriers de l'usine. Plus tard, l'usine est incendiée.
La tragédie peut alors commencer.

Acte I:
La mise en place du drame, car dès le début l'atmosphère est celle du drame, et des personnages. Les femmes de la chaîne, Rolande, Aïcha, exclues de ce monde d'hommes.
Les hommes de l'usine, Antoine, le coureur de jupons, Norredine, Maréchal, le contre-maître aux troubles relents de l'OAS, Quignard le fondé de pouvoir, ancien ouvrier sidérurgiste devenu notable incontournable.
L'accident provoquant la grève et l'occupation de l'usine. Le grain de sable qui perturbe les magouilles politiques et financières. Puis, montant en puissance, la rage des ouvriers fatigués d'être pressurés et exploités.

Acte II:
Le lecteur quitte pour un temps le bassin lorrain pour rejoindre le monde des grands pontes et la politique. La macro économie et les magouilles de haut vol sont la cour de récréation des dirigeants économiques.
Le meurtre d'Antoine escamoté en accident donne des sueurs froides aux notables et l'enquête est orientée: la nausée approche devant ces influences calculatrices et inhumaines. A salaud salaud et demi, tel est l'adage de ce monde trouble des grandes entreprises: rien n'arrête celui qui veut remporter la victoire, pas même les manipulations, les chantages envers les hauts fonctionnaires aux travers sexuels inavouables. La politique, économique ou autre, est un bas de soie nauséabond, un dangereux aquarium où s'entre-déchirent les requins. Dans cette partie-là, que pèse le sort d'ouvriers en chômage technique?

Acte III:
Une actualité ancienne rattrape le lecteur: la bataille sanglante entre Alcatel et le groupe Lagardère. Sous la plume de D.Manotti, elle se déroule à coups de preuves fabriquées, à coups d'espionnage et de chantage, à coups de contre-enquête musclée et de manipulation d'arrière-plan (l'affrontement entre vendeurs de drogue et proxénète gourmand est amusante).

Acte IV:
Le dérapage sanguinaire (meurtres déguisés en suicide et en fait divers banal) des accolytes de Quignard discrédite encore plus l'enquête policière et délie bien des langues.
Le personnage de Rolande prend toute sa stature: une ouvrière pas si banale que cela, qui réussit à s'arranger avec la réalité trouble. Quelque part, la morale est sauve en ce qui concerne le menu peuple.
La tragédie s'achève sur un amer constat: l'usine est détruite, les responsables ont disparu, les ouvriers restent avec leurs incertitudes quotidiennes. Une tragédie des temps modernes où les héros sombrent tandis que rebondissent les anti-héros.

D.Manotti dénonce, avec une écriture qui se calque sur le rythme du travail à la chaîne, un aspect inhumain de l'économie d'aujourd'hui: le terrain de jeux est le monde, les joueurs n'ont plus d'arbitre, tous les coups sont permis, les règles sont caduques. Les sans grades voient leurs primes s'envoler tandis que les cadres coréens touchent leur prime d'éloignement....Une actualité récente fait écho à celle du roman. La cour de récré est toujours aussi sanglante et guerrière.
D.Manotti est l'observatrice d'une société violente envers les hommes, elle décrit une génération égarée dans la complexité du monde moderne, monde qui ne connait plus de limites ni de frontières. Un monde où chacun procède à des arrangements avec la morale. Elle peint des personnages forts et représentatifs des multiples facettes de la réalité vécue au quotidien.

On pourrait mettre en lien l'atmosphère des romans de D.Manotti avec celle des romans de Jonquet ou d'Ellroy: des photos sans concessions de la société contemporaine.


Aujourd'hui, à Longwy, la vallée est verdoyante, il n'y a plus d'installations sidérurgiques. Le paysage en devient tragique: comment a-t-on pu, en si peu de temps, faire disparaître totalement cette activité et les hommes? L'avertissement, lapidaire, du roman est un manifeste: "Ceci est un roman. Tout est vérité, tout est mensonge". Comme cette verte vallée, silencieuse sur son passé industriel?
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MessageSujet: Re: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeSam 23 Juin 2007 - 17:34

Je viens de terminer un autre policier de cette auteure: "A nos chevaux!"

Après avoir découvert l'univers de Dominique Manotti grâce au Prix des Lecteurs du Télégramme, je continue mon périple avec un deuxième roman « A nos chevaux! ».
Dominique Manotti explore encore et toujours l'univers glauquissime de l'argent roi, de l'argent facile et illégal. Et elle le fait sans concession, avec en arrière-plan des recherches très pointues sur le sujet.
Quoi de plus propice à une telle « étude » que le monde peu connu, malgré tout, des courses et des chevaux! Le tout saupoudré de trafic de drogue, d'escroquerie à l'assurance et de délit d'initié: un vrai bonheur pour tout amateur de roman noir.
Agathe Rouard, Nicolas Berger et Christian Deluc, montés à Paris après leurs études rennaises et leur militantisme politique de 1968, se retrouvent: Agathe et Nicolas dirigent la communication d'un grand groupe d'assurances (ah! Les années fric sous Mitterand...) tandis que Christian est devenu conseiller à l'Elysée. Une de leurs amies, Amélie, élève des chevaux de course en Normandie. Les ennuis commencent lorsque, jouant avec le feu, ils sombrent dans l'ivresse donnée par le pouvoir: des chevaux meurent mystérieusement, des écuries flambent un peu trop souvent, des indics disparaissent, des camions font d'étranges livraisons...le dérapage ne sera pas freiné à coups de lignes de cocaïne!
L'ivresse du pouvoir donne des ailes et ceux qui les possèdent ne sont que de fragiles icares: à vouloir aller trop haut, trop près des sommets brûlants, les ailes fondent et les dures sont les chutes. Surtout si ces personnes se frottent, en méconnaissance de cause, avec un commissaire de la Brigade des stupéfiants ( 36 Quai des Orfèvres) peu conventionnel, en la personne de l'imperturbable Daquin! Daquin et ses inspecteurs, Romero et Lavorel (flanqués pour l'occasion d'un Le Dem, policier à cheval) aussi peu conventionnels que lui forment une équipe de fins limiers que rien ne désarçonne, surtout pas les intimidations du pouvoir, des détenteurs de richesses souvent inavouables.
J'avoue que le personnage, récurrent, du commissaire Daquin est une formidable trouvaille: il est cultivé, a beaucoup voyagé et vécu à l'étranger, a un humour pince sans rire délicieux et un sublime goût vestimentaire et culinaire. Mais le détail qui le rend extraordinaire est son orientation sexuelle, bien éloignée des portraits traditionnels de « flics »: Daquin est gay. Son meilleur ami, aussi policier mais dans les Renseignements, se meurt du SIDA, son amant est un est-allemand qui pressent la chute du Mur. En quelques images, Manotti évoque les peurs et les joies des années 80. Pour en revenir à Daquin, il fallait oser en faire un homosexuel et ce détail donne une autre dimension au roman en lui offrant un point de vue différent. Daquin est imperméable aux flatteries, aux cajoleries et aux chantages ou menaces ce qui fait sa force. Daquin assume sa préférence sexuelle contrairement à bien des hommes dits de pouvoir. Ces derniers n'en sortent que plus pitoyables et nauséabonds au fil de l'intrigue.
Comme dans « Lorraine connection », Dominique Manotti peint les travers vils et immoraux des gens de pouvoir (bien entendu, il ne faut pas en faire une généralité) qui n'ont plus de limites en se croyant intouchables et au-dessus des lois de la société. Elle décrit à merveille cette violence acquise par la sensation de toute puissance: il est facile de perdre la boule lorsque l'on est amené à tenir des rênes essentiels du pouvoir politico-économique, lorsque le monde est à ses pieds. Les marionnettes deviennent de plus en plus tristes et le moindre petit grain de sable fait s'écrouler l'édifice fragile d'un pouvoir illusoire: les vrais requins, les grands prédateurs réussissent à sauver les meubles au contraire des fusibles!
Ce qui rend plus respirable l'atmosphère sombre du roman est la lueur apportée par ce Daquin, pistolero des temps modernes sans arme, qui n'a de cesse de remonter le courant afin de piéger les plus coupables: les grands ne sont pas à l'abri de la détermination d'un homme d'honneur.
Une auteure à découvrir et à suivre.

Quelques passages:

« Vous pouvez me dire en quoi consiste votre contrôle sanitaire? - Vous voulez vraiment savoir? Je me mets près de la porte arrière, au moment de l'ouverture, mais pas trop près, affaire d'habitude, pour bien saisir la première vague d'odeurs. Je sens si c'est frais et propre ou si la viande est chaude. Voilà. Pour le reste, j'ai très peu de crédits pour faire des prélèvements, de toute façon, quand les résultats des analyses arrivent, la viande est consommée depuis longtemps. Ici, il y a deux vétérinaires, pour plus de mille tonnes de viandes. Est-ce que j'ai répondu à votre question?....On ne peut pas compter sur un contrôle sanitaire pour détecter la présence éventuelle de drogue, d'accord. » (p 137-138)

« Deluc laisse négligemment traîner le texte sur la table, à côté de l'assiette de Daquin, tandis qu'il joint le secrétaire général de l'Elysée. Il revient s'asseoir, gonflé, heureux. Tout ce dîner, ici, à l'Elysée, une mise en scène un peu pitoyable. Ce type, on lui enlève son bureau, sa voiture de fonction, et il ne sait plus qui il est. » (p 204-205)
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MessageSujet: Re: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeDim 18 Juil 2010 - 19:44

Bien connu des services de police


Le commissariat de Panteuil, en banlieue parisienne, est à l'image de la "nouvelle politique de sécurité" mise en place par le gouvernement: pas de concession vis à vis des délinquants, des équipes "couillues" pour faire régner l'ordre et respecter la loi. C'est dans cette atmopshère oscillant entre franche camaraderie et petites piques empoisonnées entre amis (la guerre des polices est toujours vivace) que deux jeunes recrues, Sébastien Doche et Isabelle Lefèvre, débarquent, fraîchement émoulue d'un concours et d'une rapide instruction. Chacun est entré dans la police pour reconstruire sa vie: Sébastien pour oublier les virées dangereuses avec son pote Khaled, Isabelle pour sortir d'un drame intime, chacun a d'excellentes raisons pour tenter de représenter la loi et l'ordre. Las, c'est sans compter avec un quotidien plus sordide, plus délétère car passé sous le silence d'une omerta policière, qui très vite les plonge dans une réalité qu'ils étaient bien loin d'imaginer: ce que relate les articles et les reportages des médias est la partie émergée d'un iceberg que l'on aimerait voir se perdre dans le brouillard de l'irréel. En effet, les gars de la BAC (brigade anti criminelle), tout comme le scribouillard au dépôt de plaintes, flirtent avec la ligne jaune dont ils dépassent, impudents et légers, la limite chaque jour: les uns protègent un groupe de jeunes protituées en empochant argent et faveurs, l'autre éconduit en fonction d'un regard un tantinet raciste les citoyens venant porter plainte pour le vol d'une voiture ou un tabassage conjugal en règle. Le tout sous l'oeil hagard d'incompréhension d'un Sébastien qui se demande ce qu'il est venu faire dans cette galère. D'autant que la commissaire, Mme Le Muir, est bien en cour auprès du chef de l'état, lui-même ancien ministre de l'Intérieur; il paraîtrait même qu'elle aurait esquissé, lors de la campagne présidentielle, les plans de cette fameuse "nouvelle politique de sécurité", que son chauffeur, l'énigmatique Pasquini, aurait eu des accointances avec l'OAS. Les ingrédients sont réunis pour attirer l'oeil suspicieux des RG en la personne, inattendue, du commandant Noria Ghozali, une jeune femme beur. Elle observe les faits et gestes de la vie au commissariat, les liens contre-nature de certains policiers avec le grand banditisme, les sombres magouilles orchestrées par une BAC qui aime avoir du "jeune" à casser (et hop, un incendie bien étrange, dans un tranquille squat d'immigrés maliens, pour se mettre en jambe), ombre garde-fou d'une police qui peut très rapidement déraper lorsqu'on lui laisse un peu trop les coudées franches.

"Bien connu des services de police" est un polar qui désarçonne car plus proche du récit journalistique que de l'intrigue policière à laquelle tout lecteur de policier s'attend à lire. En effet, Dominique Manotti, tel un reporter underground, dresse un portrait inquiétant d'une police qui lentement dérive vers des pratiques mafieuses où les compromissions et l'oubli de toute morale et de toute déontologie gangrènent la légitime attente d'une protection des citoyens et des principes républicains. Bien entendu, ce pointage, cruel et dérangeant, n'est pas généralité; cependant, ce récit souligne, sans concession, les manquements multiples d'une profession balottée entre les réformes qui se suivent et se contredisent, entre les réactions épidermiques d'une société alimentées par des politiques à la limite du populisme: trop de lois au cas par cas tuent les principes fondateurs d'une véritable justice. L'intégrité des uns et des autres est soumise à de multiples pressions qui peuvent, un jour, faire franchir la "border line" de l'éthique. Après avoir fustigé les "années fric" de Mitterand, Dominique Manotti s'en prend, avec force, au système Sarkozy qui entraîne un délitement des institutions sensées protéger du mal (terme peut-être outrancier mais tellement parlant) une société que la perte des repères a rendue individualiste, tendue à l'extrême et peu confiante vis à vis des cadres qui lui garantissent, normalement, un mode de vie civilisé. Ce début de XXIè siècle est vécu comme une perte d'une partie de civilisation que l'histoire avait eu bien du mal à construire. L'espace urbain est devenu un espace de violence, de tension et d'affrontement, plus proche de la barbarie que d'un monde policé, respectueux de soi et des autres; l'implacable regard de Dominique Manotti sur une actualité qui, hélas, laisse beaucoup de gens indifférents, rappelle combien la démocratie, la justice et la civilisation sont fragiles...et pour se faire, le manichéisme est parfois un auxiliaire bienvenu. Un seul bémol: une sensation désagréable d'inachevé en raison d'une chute abrupte du récit. Dommage, mais après avoir "digéré" ces images fortes et cruelles, on garde un souvenir prenant du roman de ce petit commissariat de banlieue pris dans la tourmente d'une époque où tout vole en éclats, où les ambitions des uns sonnent le glas des idéaux des autres et où l'intimité entre politique et justice devient mortifère pour la société.
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MessageSujet: Re: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeDim 18 Juil 2010 - 20:17

J'avais bien aimé "Nos fantastiques années fric" et là je me laisserais bien tentée par "Lorraine connection" , car je connais assez bien le problème de l'implantation de Daewoo et de ses abus , j'aimerais assez voir ce qu'elle a brodé là-dessus.
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MessageSujet: Re: Dominique Manotti   Dominique Manotti Icon_minitimeJeu 12 Aoû 2010 - 11:33

Noté depuis longtemps, ce titre a fait un retour en haut de ma liste depuis que j’ai vu le film Une affaire d’état, tiré de Nos fantastiques années fric… Les affaires politico-financières, ce n’est pas forcément mon rayon habituel, mais quand c’est doublé d’une enquête policière, pourquoi pas ?

Là, je ne peux que saluer le talent de l’auteur à faire entrer dans une affaire plutôt compliquée, que je ne vous résumerai pas, la quatrième de couverture le fera très bien ! Dès les premières pages, cela commence très fort, avec une scène d’accident sur une chaîne de montage, qui permet tout de suite se rendre compte des visions bien différentes du monde ouvrier selon que l’on travaille à la chaîne, qu’on est contremaître, DRH ou chargé de mission pour le Plan européen de développement. Ensuite, magouilles, manipulations, détournements de fonds d’un côté, manifestation, occupation d’usine, séquestration de l’autre, sans qu’il n’y ait jamais de doutes sur le côté qui va l’emporter, quoique… Une mort suspecte ensuite, que la police classe bien rapidement en accident, tout s’enchaîne rapidement. Les personnages sont nombreux, les différents milieux alternent, mais grâce à l’ écriture sèche, précise, rapide, il n’est pas difficile de s’y retrouver. Quelques figures émergent auxquelles le lecteur peut s’attacher.

Un roman très réussi dans le genre !
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