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 Claude Regy

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coline
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeLun 11 Fév 2013 - 18:47

coline a écrit:
Marko a écrit:
La barque le soir de Vesaas
Claude Regy - Page 2 La-bar11

Ce spectacle de Claude Régy est adapté du 5e chapitre de "La Barque le soir" de Vesaas, son dernier "roman" en forme de rêverie autobiographique qui ressemble à une succession de nouvelles poétiques. Ce chapitre est intitulé Voguer parmi les miroirs et nous montre un homme plongeant dans les eaux sombres d'un fjord sur les rives d'une vallée. Il est attiré par son propre reflet, s'enfonce jusqu'au fond vaseux puis remonte à la surface, s'accroche à une bûche flottante puis replonge... Des corneilles se posent sur d'autres bûches et s'envolent, tournoient autour de lui. Un chien aboie et cet appel anime l'homme d'un cri primaire quasi animal qui lui répond en écho, amplifié par l'encaissement de la vallée. Un autre homme s'approche avec le chien et vient à sa rencontre en lui désignant une barque. Il passe ses bras autour de lui et le sort de l'eau. Récit qui évoque donc une sorte de noyade, de suicide ou de flottement onirique dans cet espace aquatique qui figure l'inconscient.

[...]
Il faut accepter cette lenteur nécessaire. Se laisser pénétrer par les mots qui finissent par prendre une dimension magique et incantatoire, archaïque. Régy a parfaitement saisi la force de la prose de Vesaas qui donne une importance à chaque mot sous son apparente simplicité. On entend ce texte, on le vit plutôt que de glisser à sa surface comme le ferait une mise en scène narrative classique. C'est une expérience extrêmement intense mais certaines personnes restent à la porte.


Marko, j'attendais ce commentaire, après l'avoir eu directement à l'oral à ta sortie du spectacle...Je voulais pouvoir revenir à chacun de tes mots, qu'ils soient conservés par l'écrit avant que ma mémoire ne les emporte, me laissant seulement quelques impressions, quelques images..Merci donc!
Je suis actuellement dans la lecture, simple et grandiose à la fois, de ces nouvelles à dimension autobiographique de Tarjei Vesaas, regroupées dans le recueil: La barque le soir d'où est tiré le spectacle. Déjà, à travers la lecture, se vit une expérience...C'est dire si je forme des voeux pour que je puisse aussi avoir la chance d'aller voir le spectacle de Claude Régy.
Peut-être ici:
(Je croise les doigts pour que cela soit possible...)

CDN Orléans (Salle Vitez)
MAR 12 FÉV 2013 20H30


joie C'est mon kif de demain...Je pars à Orléans pour voir La barque le soir!
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeJeu 21 Fév 2013 - 19:27

La barque le soir

Je suis restée subjuguée devant la magie qui opère dans ce spectacle de Claude Régy.
Comment faire pour que, partant de quelques pages d’un texte de Tarjei Vesaas* , Voguer parmi les miroirs, un texte bouleversant qui n’a rien de théâtral...d’une théâtralisation que l’on pourrait dire impossible... comment faire, oui, que le spectateur assiste pendant une heure trente à la tentation de la noyade, à la noyade puis à la remontée d’un homme au bord d’une rivière un soir, jusqu’à la survenue d’une barque?
Un comédien, un texte, rien de plus.
Et le texte extrait par Claude Régy ne fait qu’une dizaine de pages!
Plus encore qu’assister simplement, c'est d'une expérience qu'il s'agit pour le spectateur .

Le comédien, Yann Bourdaud, est prodigieux...par sa voix, par ses gestes lents et mesurés, par le travail de son corps qui en tension et tout en grâce, bouge à peine.
Il donne à voir la scène alors qu’il ne se passe presque rien, tout est imperceptible. Le travail de l’acteur touche au sublime, par son talent, et parce qu’il fut parfaitement dirigé.
Claude Regy - Page 2 Regy_l10 Claude Regy - Page 2 La-bar10 Claude Regy - Page 2 La_bar10

On n’est plus au théâtre, on est là, dans cette plongée puis cette remontée vers la surface. On vit cette expérience-là, sensorielle, si intense !
Régy exige du spectateur une attention soutenue mais il lui donne le temps de mettre en branle son imaginaire et ses émotions, ses perceptions… Et ça marche !

L’articulation est claire et lente...place est laissée aux silences.
L’image est floue, et je ferme pourtant à demi les yeux parfois pour qu’elle le soit plus encore et m’embarque. J’accepte...dans le silence qui a été requis dès l’entrée dans la salle (dix minutes avant le spectacle) et dans une presque obscurité. J’accepte ce qui est proposé, ce texte magnifique que je connais... je l'accepte, de l'attention concentrée… à l’abandon... aux mots et aux silences, à ce que je vois et ressens.

«Vesaas laisse de grands espaces de liberté où peuvent jouer les clés secrètes de notre conscience. Il écrit un pur poème, et nous le ressentons illimité.» dit Claude Régy


«C’est l’égarement près des miroirs qui est en route»
Les miroirs de la rivière ont appelé un homme solitaire qui hantait ses rives. «Là-bas d’où il est venu restent béants quelques gros chagrins et quelques trépidantes défaites.»
« Viens ! », il s’est laissé glisser et, entre la surface et la vase, entre la vie et la mort, l’eau l’emporte dans son courant.
S’il résiste ce n’est pas dans une lutte acharnée.
Il s’est bien accroché à un tronc qui dérive, puis plus tard à des racines sur la berge. Mais au fil de l’eau, ce que l'on voit, ce sont les rêves de «l’homme qui vogue», ses souvenirs, ses pensées.

Les oiseaux au-dessus de lui guettent le moment où il abandonnera.
«C’est un bienheureux repos que d’avoir pleinement conscience de ce tronc d’arbre, de tenir une chose qui ne coule pas. Mais quelque chose d’autre vole en même temps au-dessus de lui. L’oiseau et la mort. L’oiseau se pose tout près sur son tronc d’arbre pour se renvoler. La fin à venir sera pour ainsi dire en compagnie de cet oiseau. Pas une mort violente, mais une mort profonde, silencieuse.»
Il y a drame. Cela pourrait être angoissant mais tout n’est que douceur et sérénité.

Soudain, un aboiement de chien sur la rive…et «l’homme qui vogue» rassemble ses dernières forces pour faire sortir de lui un cri, plus animal qu’humain, un aboiement qui répond. Moment hallucinant !

Il y a une barque, un chien et un homme…Ce dernier va hisser le naufragé dans la barque.
Mais je n’ai pas su décider s’il était sauvé. Et peu m’importe…J’ai ainsi deux histoires…
La barque est-elle du voisinage ou bien celle de Charon ? Les eaux sont peut-être celles de l’Achéron… et le chien, Cerbère ?
Deux hommes s’avancent lentement (Olivier Bonnefoy et Nichan Moumdjian), comme venus de la brume…Sans un mot ils enserrent le corps lourd du noyé… du rescapé ?
Pourquoi deux? Dans le texte de Vesaas il n'y en a qu'un...
Figures de la vie et de la mort entre lesquelles l'homme hésite encore?

Claude Regy - Page 2 3978-b10

« Supporterons-nous l’effort de l’embarquement. Car une barque est là et c’est le soir. Cette histoire, c’est notre histoire. Imaginer un mode d’exister qui serait à la fois privé de vie et privé de mort, c’est sans conteste reculer aussi loin que possible les limites de la pensée ».
Claude Régy

« J’aimerais que le public sorte du spectacle en ayant l’impression d’avoir rêvé »
Claude Régy.
Pour moi, c'est gagné!
Mais je comprends qu'on puisse résister, rejeter.

Il me reste à rendre un hommage appuyé au créateur-lumières, Rémi Godfroy.
Ainsi qu’au scénographe, Sallahdyn Khatir.
Et encore au musicien qui a composé les ponctuations sonores, Philippe Cachia.
Tout est d’une beauté incroyable et accordé au spectacle avec une parfaite subtilité.
bravo


*Claude Régy avait déjà mis en scène un autre texte de Tarjei Vesaas, extrait de son roman Les Oiseaux. Il avait donné au spectacle le titre Brume de Dieu.

Ici le commentaire que j'ai écrit après ma lecture de La barque le soir (chef-d'oeuvre!)
clic!


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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeDim 28 Sep 2014 - 16:26

Intérieur de Maurice Maeterlinck
Claude Regy - Page 2 Csm_4-11

À 91 ans, près de 30 ans après une première adaptation, Claude Régy revient à cette courte pièce (pour marionnettes) de Maeterlinck. Il en reprend les éléments essentiels mais en travaillant cette fois avec des comédiens japonais.

Le thème est assez simple: une famille constituée d'un père, d'une mère, de deux soeurs et d'un petit garçon sont dans leur maison et s'adonnent à leurs rituels quotidiens en silence et en toute insouciance. A l'extérieur, des voisins plus ou moins proches de la famille viennent d'être témoin d'un drame. La fille aînée a été retrouvée morte noyée. Témoins de la quiétude de cette famille qu'ils observent à distance, ils hésitent à entrer pour annoncer la mauvaise nouvelle dont ils redoutent les conséquences: Peut-être y aura-t-il des cris, peut-être n'y aura-t-il rien. L'un d'entre eux finira par rentrer...

C'est le spectacle le plus radical de Régy par son minimalisme, l'absence de bande son, la lenteur gestuelle et la sur-articulation du langage, l'espace étant délimité uniquement par un jeu de lumières et le texte n'étant traduit qu'à moitié (une tirade sur deux) grâce à des surtitres. C'est aussi le plus pur et peut-être le plus beau.

J'ai été immédiatement hypnotisé par cette silhouette de la mère qui amène son fils dans sa chambre (le centre de l'espace "intérieur") et le couche. Ne sachant rien de l'argument on pourrait penser que cet enfant a perdu la vie et que cette femme est une représentation de la mort. Sorte de prémonition de ce qui va suivre. De fait, le corps de cet enfant immobile pendant tout le spectacle et jusqu'au plan final donne à ressentir cette présence étouffante de la mort. La famille, circulant au ralenti et comme en transe autour de cet espace, apparaissant comme des fantômes enfermés hors du temps. L'intérieur est aussi un univers inconscient que le monde extérieur va tenter de pénétrer.

Claude Regy - Page 2 Medias10

L'envoûtement se poursuit avec l'émergence de la voix du jeune voisin qui nous énonce la situation et son embarras. Elle sera complétée par un second personnage masculin plus âgé puis par deux femmes. J'ai trouvé cette langue japonaise délivrée avec lenteur d'une beauté inouïe, totalement musicale. Le spectacle m'a semblé comme un opéra de chambre dont les seuls instruments seraient les voix de timbres différents et le silence. On sait ce que Debussy a fait de Pelléas et Mélisande et je me mettais à rêver de ce qu'un compositeur contemporain pourrait obtenir de ce matériau magique. Mais la pièce de Régy est déjà en soi un opéra où la lumière et les voix créent un réseau de communication entre conscience et inconscience jusqu'à suggérer une dimension métaphysique et mystique d'une grande beauté. Il y a un sens du mystère et de l'expérience sensible de l'être humain qui me donnait par moment des frissons. Notamment lorsque les personnages de l'intérieur semblent attirés irrésistiblement de façon quasi magnétique et irrationnelle vers l'extérieur (les deux soeurs regardant à travers les fenêtres). Prémonition ou intuition du malheur qui tente de pénétrer leur monde paisible. On retrouve aussi cette circulation entre le monde des vivants et celui des morts, du conscient et de l'inconscient chez Jon Fosse que régy a plusieurs fois mis en scène.

Claude Regy - Page 2 Interi10

A l'extérieur des personnages entrent et sortent, avancent et reculent au ralenti, hésitent. Puis lorsque le plus âgé pénètre à l'intérieur de la maison il se produit deux séquences impressionnantes où le mouvement s'accélère. La main de la mère qui s'écarte brutalement de celles de cet homme en comprenant que son enfant est morte puis la fuite du père, de la mère et des deux soeurs hors de l'espace, laissant l'enfant endormi au milieu de la scène.

Les dialogues ne sont traduits qu'à moitié. Choix frustrant par la privation d'une partie importante du texte qui nous est dérobée. Mais intention légitime dans la mesure où l'essentiel se joue dans le silence et dans le langage musical créé par les voix.

Un spectacle d'une force magnétique sidérante qui m'a profondément ému par sa radicalité et l'expérience métaphysique qu'il propose. J'en suis sorti comme d'un rêve morbide et sublime qui serait un reflet de notre monde intérieur subissant de façon irréelle les assauts d'un monde extérieur mystérieux, insaisissable, effrayant et douloureux. Poétique aussi, infiniment.

Claude Regy - Page 2 17072010

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"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeLun 29 Sep 2014 - 14:44

(je n'ai pas encore lu Marko, j'envoie mon commentaire et après je pourrai enfin aller lire ce qu'il a écrit! Very Happy)

INTERIEUR de Maeterlinck
Mise en scène de Claude Régy


Comme il est difficile de trouver les mots qui permettraient de parler au plus juste de ce que l’on vient de « vivre » (c’est autre chose que « d’assister à » !) lorsque l’on sort d’un spectacle mis en scène par Claude Régy. Et notamment de celui-ci où l’on n’aura presque rien retrouvé de ce que l’on connaît traditionnellement de la représentation théâtrale.

Par où commencer ?
Sans doute par la descente en ascenseur au troisième sous-sol de la Maison de la Culture du Japon, tout un symbole du chemin que l’on va devoir faire alors qu’on vient juste de quitter le métro et le quartier de la Tour Eiffel fourmillant, en ce samedi ensoleillé, de Parisiens et de touristes!
Vient ensuite l’attente feutrée, tamisée, avant l’ouverture de la porte de la salle de spectacle. Déjà les échanges entre les spectateurs ne sont plus que chuchotés, et des panneaux sur les murs préviennent que le silence sera demandé au franchissement de la porte, étant donné la « nature » du spectacle.
En fidèles de Claude Régy sans doute, avertis donc du côté presque religieux de ce qui les attend, les spectateurs dans la file qui serpente jusqu’à l’entrée acceptent de bon cœur l’exigence du metteur en scène. Echaper soudain une feuille qui tombe sur le sol vous met déjà dans un état d’embarras devant la perturbation occasionnée.
Plus tard, lorsque nous serons installés (au premier rang …yep !) dans la presque obscurité et le silence retentiront, de façon incongrue et presque sacrilège, les récriminations sonores d’une spectatrice mécontente. On a envie de sourire, mais sourire seulement, c’est tout ce qu’on s’accorde, et son vacarme ne vient en rien troubler le recueillement qui règne déjà dans les rangées.

Le noir se fait, puis peu à peu une lumière, de façon presque imperceptible, créant une atmosphère onirique, et la définition de l’espace dans lequel des silhouettes avancent au ralenti pour s’installer  dans le fond de la scène. Une femme et son enfant, elle l’accompagne vers le lieu du sommeil. L’enfant dormira tout au long de la pièce.

Claude Regy - Page 2 Interi10

Cette partie en fond de scène figure, sans réalisme aucun, l’intérieur d’une maison où viendront prendre place aussi le père et deux jeunes filles, les sœurs de l’enfant.
Ces personnages vont se mouvoir dans une lenteur extrême et gracieuse, ils ne parleront pas.

Claude Regy - Page 2 Interi11

Ceux qui vont s’avancer ensuite, dans la même lenteur, le « vieillard » et « l’étranger » seront ceux qui parlent. Ils seront rejoints peu à peu par d’autres personnages, dont deux jeunes filles, petites-filles du vieil homme. Tous ceux qui sont à l’extérieur ont en commun de connaître la vérité d’un drame, de savoir que l’on a retrouvé la fille aînée noyée, et de devoir venir l’annoncer à la famille à l’intérieur qui ne se doute de rien.

Le temps est suspendu, étiré à l’extrême, comme les pas, comme les gestes, comme les mots qu’ils échangent, en japonais. Tout est tendu (et le spectateur lui-même) vers ce moment, et il sera fugace et puissant, où la vérité effroyable va être révélée.

D’un texte que l’on peut lire en un quart d’heure (nombreuses didascalies comprises), écrit pour des marionnettes, Claude Régy a réalisé ce spectacle d’une heure trente avec des comédiens japonais.
C’est la deuxième fois que le metteur en scène crée « Intérieur » de Maurice Maeterlinck. Il l’avait fait une première fois avec des comédiens français en 1985 au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis.
A Tokyo où il présenta Ode Maritime de Pessoa au Shizuoka Performing Arts Center, le directeur, Satoshi Miyagi lui commanda un spectacle et Régy accepta et repensa immédiatement au texte de Maeterlinck.

Dans cette nouvelle version, en japonais donc, il ne donne même pas, en sur- titrage, le texte du poète, seulement quelques phrases avec parcimonie.
Claude Régy  donne au spectateur le minimum essentiel à partir duquel chacun va mettre en éveil ses sens, ses perceptions et faire travailler son imaginaire. On comprend pourquoi la nécessaire mise en condition de silence, et donc d’attention avant la représentation. Et pourquoi ceux qui ont déjà vécu ces expériences incroyables que propose Régy à travers ses spectacles se soumettent si volontiers à cette exigence. Ce qui se passe est unique, il y a de l’envoûtement…et surtout le sentiment gratifiant de participer soi-même de manière active (même si c’est exigeant et qu’il faut donner beaucoup) à ce qui se crée sous les yeux et qui, presque, ne peut se dire.

On peut en être fan (comme je le suis), on peut rejeter aussi (je comprends)…mais Claude Régy est incontestablement un maître  dans le type de théâtre qu’il a choisi d’explorer, de façon de plus en plus radicale,  tout au long de sa carrière (il a maintenant 90 ans).

Je voudrais voir la première version d’Intérieur, celle qu’il a montée en 1985.


Je voudrais entendre tout le texte de Maeterlinck, c’est peut-être ce qui m’a un peu manqué.
Je l’ai lu juste avant, et puis relu après. Je posterai quelques extraits.
Mais la priorité n’était pas cette fois-ci de donner à écouter intelligiblement cette parole mais de donner à saisir, sur la seule musique d’un langage que l’on ne comprend pas, ce qui est entre, avant, après, au-delà des mots.
Le résultat est tout à fait admirable !


Dernière édition par coline le Lun 29 Sep 2014 - 14:58, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeLun 29 Sep 2014 - 14:54

Bon...ça y est Marko, je t'ai lu!... content
En des termes qui nous sont propres, nous rapportons ici ce sublime moment partagé...
Et...oui, nous avons bien vu le même spectacle! content

J'attends maintenant avec impatience le commentaire d'Avadoro qui était présent aussi. content
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeMar 30 Sep 2014 - 22:31

Intérieur de Maurice Maeterlinck

EXTRAITS :

Le vieillard :
« Il faut prendre de grandes précautions…Le père est vieux et maladif…La mère aussi ; et les sœurs sont trop jeunes…Et tous l’aimaient comme on n’aimera plus…Je n’avais jamais vu de maison plus heureuse… »

Le vieillard :
« J’ai peur du silence qui suit les dernières paroles qui annoncent un malheur…C’est alors que le cœur se déchire… »

Le vieillard :
« Il faut qu’on parle un peu autour des malheureux et qu’ils soient entourés. Les plus indifférents portent, sans le savoir, une part de douleur…Elle se divise ainsi sans bruit et sans efforts, comme l’air ou la lumière… »

L’étranger :
« Je marchais les yeux fixés sur le fleuve parce qu’il était plus clair que la route, lorsque je vois une chose étrange à deux pas d’une touffe de roseaux…Je m’approche et j’aperçois sa chevelure qui s’était élevée presque en cercle, au-dessus de sa tête, et qui tournoyait ainsi selon le courant… »

L’étranger :
« J’ai pu la prendre par la main et l’amener sans efforts sur la rive…Elle était aussi belle que ses sœurs… »

Le vieillard :
« Elle vivait ce matin !...Je l’avais rencontrée au sortir de l’église…Elle m’a dit qu’elle partait ; elle allait voir son aïeule de l’autre côté de ce fleuve où vous l’avez trouvée…
[…]
Et je n’avais rien vu !...Elle a souri comme sourient ceux qui veulent se taire ou qui ont peur qu’on ne comprenne pas…Elle semblait n’espérer qu’avec peine…ses yeux n’étaient pas clairs et ne m’ont presque pas regardé… »

Le vieillard :
« Qu’est-ce que l’on sait ?...Elle était peut-être de celles qui ne veulent rien dire, et chacun porte en soi plus d’une raison de ne plus vivre…On ne voit pas dans l’âme comme on voit dans cette chambre…
[…]
Personne ne se doute de rien…On vit pendant des mois à côté de quelqu’un qui n’est plus de ce monde et dont l’âme ne peut plus s’incliner ; on lui répond sans y songer : et vous voyez ce qui arrive…
[…]
Elles parlent en souriant des fleurs qui sont tombées et pleurent dans l’obscurité…Un ange même ne verrait pas ce qu’il faut voir ; et l’homme ne comprend qu’après coup…
[ …]
L’étrange petite âme qu’elle devait avoir ; la pauvre et naïve et inépuisable petite âme qu’elle a eue, si elle a dit ce qu’elle doit avoir dit, si elle a fait ce qu’elle doit avoir fait !... »

Le vieillard :
« Ils se croient à l’abri…Ils ont fermé les portes ; et les fenêtres ont des barreaux de fer…Ils ont consolidé les murs de la vieille maison ; ils ont mis des verrous aux trois portes de chêne… »

Le vieillard :
« Je croyais qu’il n’y avait qu’à frapper à la porte ; à entrer simplement, à chercher quelques phrases et à dire…Mais je les ai vus vivre trop longtemps sous la lampe… »

Le vieillard :
« Prenez garde ; on ne sait pas jusqu’où l’âme s’étend autour des hommes… »

Le vieillard :
« Elles ont beau leur tourner le dos, ils approchent à chaque pas qu’ils font et le malheur grandit depuis plus de deux heures. Ils ne peuvent l’empêcher de grandir ; et ceux-là qui l’apportent ne peuvent plus l’arrêter… »

Le vieillard :
« Ils attendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme nous aurions attendu sous la nôtre ; et cependant je crois les voir du haut d’un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu’ils ne savent pas encore… »

Le vieillard :
« Tu es trop jeune, tu ne pourrais plus oublier.. ; tu ne peux pas savoir ce que c’est qu’un visage au moment où la mort va passer dans ses yeux… »
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeMar 30 Sep 2014 - 23:29

coline a écrit:


Le vieillard :
« J’ai peur du silence qui suit les dernières paroles qui annoncent un malheur…C’est alors que le cœur se déchire… »

Je comprends un peu mieux pourquoi Claude Régy a choisi de ne pas tout traduire. Dans cet exemple que tu cites la première partie de la phrase se suffit à elle-seule et laisse une part de mystère et d'interprétation. La seconde est déjà un surlignage car on se doute bien que ce silence qui suit l'annonce du malheur est de la souffrance. Dire que le coeur se déchire n'apporte rien de plus. Régy s'est-il de cette façon réapproprié le texte pour préserver plus de non-dit, de silence, de champ d'interprétation. Je pense que oui. Et aussi parce que c'est effectivement la musique de ces voix et le silence qui l'ont davantage intéressé.

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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeMer 1 Oct 2014 - 11:03

Une explication dans cette vidéo à partir de 11'50:

Vidéo:

Claude Régy dialogue avec les spectateurs à Avignon
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeMer 1 Oct 2014 - 11:55

Archives du Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis où Claude Régy créa la pièce Intérieur de Maeterlinck en 1985:

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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeJeu 2 Oct 2014 - 10:00

Intérieur

C'est en effet un spectacle dans lequel il faut entrer avec une ferveur silencieuse, qui s'impose à peu à peu à nous. Marko et Coline ont évoqué ce dispositif scénique si particulier, à la fois radical et reflet d'une épure, d'une immense simplicité. J'ai été très touché par la fluidité de chaque mouvement : les pas des comédiens dessinent un rythme étrange, mélodieux et fragile qui exprime une dimension hypnotique très forte. L'usage de la parole consolide cette impression puisque la langue japonaise s'incarne par ses sons et son émouvante musicalité.

Enfin, la lumière dans ses tonalités représente une séparation dans la perception du deuil. Cette frontière se déchire lentement, imperceptiblement au cours de la pièce jusqu'à une fracture définitive. Claude Régy interroge l'absence, la cohabitation symbolique de la vie et de la mort avec rigueur et incandescence.
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeJeu 2 Oct 2014 - 10:58

Avadoro a écrit:
Enfin, la lumière dans ses tonalités représente une séparation dans la perception du deuil. Cette frontière se déchire lentement, imperceptiblement au cours de la pièce jusqu'à une fracture définitive. Claude Régy interroge l'absence, la cohabitation symbolique de la vie et de la mort avec rigueur et incandescence.
C'est très justement dit Very Happy

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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitimeJeu 2 Oct 2014 - 11:58

Je suis heureuse d'avoir partagé ce moment intense et rare avec vous Marko et Avadoro!... content
Je me sens à l'unisson...et cela me réconforte.
Car j'ai le sentiment que lorsque j'essaie de raconter autour de moi ce que nous avons vu, il y a une incompréhension, voire un rejet face à la démarche de Régy (surtout chez quelques "théâtreux" de mon entourage qui n'ont  jamais assisté à l'un de ses spectacles et qui se bornent à un a priori).
Mais les formes théâtrales sont si diverses...moi aussi j'en rejette bien quelques unes!...et c'est souvent celles qui sont les plus plébiscitées.  content
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MessageSujet: Re: Claude Regy   Claude Regy - Page 2 Icon_minitime

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