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 Carlo Lucarelli [Italie]

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Chatperlipopette
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MessageSujet: Carlo Lucarelli [Italie]   Mer 18 Aoû 2010 - 14:34



Né à Parme le 26 octobre 1960
Il vit à Mondano, dans la province de Bologne. Il a publié huit romans dont Phalange armée et Le jour du loup, parus en Série Noire. Il est aussi auteur de comédies, metteur en scène de vidéo-clips, scénariste de bandes dessinées, chroniqueur de romans noirs, et cofondateur du "Groupe 13", qui réunit quelques-uns des meilleurs écrivains de romans noirs italiens.
source: Editeur




La huitième vibration

Le Royaume d'Italie, dernière puissance européenne à s'être lancée dans l'aventure de la colonisation, s'est approprié l'Erythrée, un royaume africain loin d'être moribond. Janvier 1896, dans un XIXè finissant et sous la chaleur torride de cette terre africaine qui plie mais ne rompt pas devant l'envahisseur, les motivations des colonisateurs sont multiples: entre le bourgeois "éclairé" pétri d'idéaux économiques modernes, rêvant de transformer les hauts-plateaux érythréens en jardins de cocagne pour les paysans pauvres, et les militaires qui n'en peuvent plus d'attendre une logistique efficace, débarquent un anarchiste prônant la non-violence, rêvant de faire tomber les fusils en pleine bataille, une jeune épouse, délicate, aux mobiles inavouables, un soldat "inconnu" au langage incompréhensible, berger descendu des Abbruzzes, un Major à l'air dépressif et maladif, un jeune lieutenant, fringant et avide d'affronter le désert, assoiffé de gloire et de destin héroïque, et un brigadier des carabiniers, lancé à la poursuite d'un tueur d'enfants. Ils posent le pied sur une terre brûlante où les sous-officiers sont passés dans l'art de la magouille avec un incroyable cynisme, où des paires de jumelles et des fusils peuvent disparaître et se retrouver là où on s'y attend le moins. Ils débarquent sur un morceau d'Italie où les colons traînent leur mal du pays entre l'alcool et les palabres idéologiques autour du progrès apporté aux populations africaines. Autour de ce microcosme, dans la poussière, danse une fillette, imperturbable, et se promène, sensuelle et dangereuse, une sculpturale Africaine dispensant autant ses charmes de féline putain que de mystérieuse sorcière...ces deux figures féminines, fils métaphoriques d'une colonie qui n'accepte pas le joug de l'envahisseur et encore moins sa civilisation. Elles annoncent la fameuse bataille d'Adoua, scellant de terrible et cruelle manière la première défaite d'une armée blanche, européenne, face à une armée africaine; elles annoncent un monde qui lentement se meurt, celui des empires coloniaux, celui d'une modernité qui corrompt tout ce qu'elle touche. "Nous avons cru nous imposer à quatre bédouins achetés avec de la verroterie et en fait nous sommes allés casser les couilles à l'unique grande puissance africaine, chrétienne, impérialiste et moderne. Même des timbres, il avait fait imprimer, le Négus." (p 401)

J'ai aimé les descriptions d'une Afrique belle mais sans pitié dans sa révolte: la longue marche de l'armée de volontaires italiens à travers un pays de rocaille, de gorges montagneuses abritant de minuscules oasis de vie et d'amour, de dunes où les arbres revêtent une signification religieuse et spirituelle; longue marche qui aboutit à un affrontement d'une violence égale au besoin d'une liberté jugulée par le colonisateur, au nom de l'apport d'un progrès, écran de fumée masquant l'ego malmené d'une nation européenne à la remorque de ses pairs.
J'ai été émue par la danse de la fillette, danse dans la poussière, regardant Vittorio droit dans les yeux; émue par la rencontre insolite, mais au final naturelle, entre Sciortino, le berger des Abbruzzes, et la femme du haut-plateau (qu'il appelera Sebeticca, croyant que ce mot, "ta femme", est son prénom), âme isolée au milieu de nulle part, apportant un soin jaloux à un plant de fève dans un geste qui attendrira l'Italien "oublié" une fois de plus par les siens. Une rencontre des sens, une rencontre de deux êtres différents qui par delà les mers ont des gestes similaires pour que la terre leur offre ses richesses nourricières. Deux taiseux qui se parlent avec leur corps, avec leurs offrandes, ces gestes séculaires pour s'apprivoiser, se connaître, s'aimer et partager. La découverte de l'amour charnel par Sciortino est ponctuée d'expressions des Abbruzzes, de son dialecte de berger, racines avec lesquelles il se forge des images et tente de comprendre cette terre lointaine, pourtant si proche, et inconnue.
Comme dans toute rencontre violente entre deux conceptions du monde, entre deux civilisations, entre deux peuples, le fil ténu de la frontière vole en éclat par la grâce du métissage, né, parfois, d'une envie de connaître l'autre, d'un désir d'aimer l'autre et de l'apprivoiser, d'une soif de construire un ailleurs avec l'autre. C'est ce que vit le capitaine Branciamore, comme bon nombre d'officiers italiens, aux côtés de Sabà, sa "Madame", son amour des terres lointaines qui lui a fait oublier sa première famille. C'est ce qu'expérimente Sciortino, dans son Eden isolé, entre une maisonnette, un plant de fève, un puits, et une paysanne. Sans affectation, avec un naturel éblouissant et sensuel....un rêve humaniste qui se fait chair dans l'enfantement.
J'ai été charmée par les chapitres intitulés "Histoire de..." et "Photographies", parenthèses essentielles dans la trame du récit: les premières donnent de l'épaisseur aux personnages principaux, les secondes, instantanés figés sur des clichés sépias, sont les témoignages d'un siècle qui s'éteint dans la douleur, sont les traces d'un temps subtilement révolu, celui des empires voués au déclin: la Madame et son officier, deux soldats vaincus à la bataille d'Adoua, une vue de Massaua, le port où commencent et s'achèvent les destins. Les pauses photographiques sont scandées par la notation de la technique employée, discret, presque invisible fil dans le tissage d'une histoire, le fil du progrès, de la technologie, de l'écrit qui complète l'oralité dans la transmission du passé. Ce sont les souvenirs d'une époque exhumés de vieille malles oubliées dans les greniers, par l'auteur, regard d'aujourd'hui sur un lointain hier. Les points de vue se croisent, se mêlent, pour écrire des fils de vie qui s'inscrivent dans l'histoire des civilisations: "La huitième vibration" est un roman où l'épopée se lit au travers de destins ordinaires, un roman où la nature humaine accompagnée de ses aspirations, des rêves et ses motivations, se décline dans toute sa diversité sous le soleil de plomb d'Erythrée, et avec les accents multiples du royaume d'Italie; un roman au cours duquel sonne, sourdement, le glas d'un monde: "[...] Ceci est la terre de la huitième vibration de l'arc-en-ciel: le Noir/ C'est le côté obscur de la lune, porté à la lumière/ Dernier coup de pinceau du tableau de Dieu" (Tsegaye Gabrè Mehdin in "Home-Coming Son")... exergue à l'envers choisie par l'auteur.
"La huitième vibration", de Carlo Lucarelli, est un roman décliné sur plusieurs tons, le roman policier, le roman d'aventure, l'histoire d'amour, le roman d'initiation et l'épopée, qui, d'entrée, débarque le lecteur au milieu du bruit, des senteurs, de la moiteur nocturne peuplée d'insectes, de la chaleur torride et de l'humidité d'une Afrique qui se découvre et se cache derrière les voiles masquant sommairement une nudité conquérante. Dès les premières pages, les sens du lecteurs sont sollicités pour partir à la rencontre des personnages et de leur histoire et embarquer dans un fabuleux récit de voyage.
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traversay
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MessageSujet: Re: Carlo Lucarelli [Italie]   Mer 18 Aoû 2010 - 15:57

Merci beaucoup. Voici un livre qui m'intéresse grandement.
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Anna
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MessageSujet: Re: Carlo Lucarelli [Italie]   Mer 1 Sep 2010 - 18:59

J'ai lu "La huitième vibration" et je me suis perdue en cours de lecture. J'ai lu les épreuves du livre sans autre explication que "ça parle de la colonisation de l'Erythrée par les Italiens". Parfois, les informations données par la quatrième de couverture aide à la lecture. Et là, elles m'ont manqué.
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shanidar
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MessageSujet: Re: Carlo Lucarelli [Italie]   Mer 19 Nov 2014 - 10:32

La huitième vibration

Colonie italienne de Massaoua en Erythrée. Tout commence en janvier 1896, quelques mois avant la grande bataille d'Adoua.
Lucarelli nous raconte le quotidien de cette colonie, sans jamais chercher l'esbroufe, le grandiloquent, ni le politiquement correct. Sans manichéisme non plus, tous les blancs ne sont pas des salauds assoiffés de conquête (mais il y en a), tous les noirs ne sont pas de pauvres sauvages illettrés jouant de la machette (ici du guradè). S'appuyant sur un grand nombre de personnages mis en scène à travers de courts chapitres, l'auteur ne lasse jamais le lecteur mais parvient à conserver un rythme à la fois chaud et dense qui fait palpiter les sens. L'arrivée d'un régiment de soldats ne changent presque rien à la routine de la colonie, si ce n'est qu'elle permet de raconter le choc de la chaleur, de la rencontre avec la négritude et de ce climat, ces femmes, ces alcools qui n'en finissent pas d'échauffer les sangs.

De la belle coloniale venue sauver du désastre financier un mari militaire et agronome au jeune intendant musulman attiré par son amant vers l'espionnage pour le Négus, de la description minutieuse des différents accents italiens, de la manière dont chacun se dépatouille de la chaleur, de ses fantasmes, de ses bassesses, Lucarelli tire un roman qui sans être brillant est d'un équilibre parfait, voire même chaleureusement passionnant. En décrivant au plus près la vie de ces soldats, Lucarelli évite le piège de la fascination pour le Mal et n'inflige pas au lecteur une litanie de perversions sulfureuses ou de passes d'armes sanguinolentes. Achevant le récit par la bataille d'Adoua, le roman prend une allure résolument épique tout en conservant une attention précieuse à chaque protagoniste.

Je suis vraiment très impressionnée par la richesse, la rigueur et en même temps la probité d'un auteur qui ne se permet aucun jugement de valeur sur les uns ou les autres. Impressionnée par l'imagination d'un auteur mise au service d'une narration d'une excellence rare (tout semble y être parfaitement dosé malgré la densité des évènements, le nombre impressionnant de personnages et de péripéties). En se basant essentiellement sur les sensations, Lucarelli parvient à nous faire sentir de l'intérieur tous ce que ses personnages éprouvent aux moments les plus intenses comme les plus anodins.

Encore une découverte vraiment marquante.

et un extrait :

Citation :
Vittorio secoua la tête et tendit le bras vers la passerelle de pierre. Regarde, semblait-il dire. Cristina regarde et voit une fille à la fouta crasseuse serrée sur ses flancs osseux, le sein nu, les pieds nus qui battent dans la poussière, un panier en équilibre sur la tête nue, elle regarde et voit une femme, des rangées très fines de tresses qui lui courent le long de la tête pour s'ouvrir en nuage crépu sur la nuque, un tissu blanc noué sur la poitrine et ouvert derrière pour tenir contre elle un minuscule bambin, écrasé bras ouverts contre le dos, elle voit un groupe de jeunes filles qui marchent vivement, les unes contre les autres, les mains décorées de henné tenant fermement sur le visage des voiles noirs d'épais coton, les yeux qui pépient et rient sous une couronne de petites perles suspendues au bord de l'étoffe sur le front, elle voit trois petites filles avec un tambour, minces comme des brins d'herbe, vêtues jusqu'aux chevilles et de l'étoffe enroulée autour du cou, des épaules et sur la tête, adhérant comme un capuchon, l'un vert, l'autre rouge et le dernier jaune, elle voit une vieille dont le derrière ondule lourdement dans une robe de gaze subtile, une croix déteinte tatouée dans les rides entre les yeux, elle soulève un pan de voile et se couvre la bouche édentée parce qu'elle a vu que Cristina la regarde, et en fait elle continue à les regarder toutes, bilènes, tigré, rashaida et dancales, mais Cristina ne sait pas qu'elles le sont, elle les regarde et les voit s'éloigner de la ville dans la lumière rougie à blanc et poussiéreuse du couchant de Massaoua, et soudain elle se sent mal à l'aise dans la combinaison, et elle se fermerait le col de la main, si elle en avait un. p.118-119

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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Carlo Lucarelli [Italie]   Mer 19 Nov 2014 - 13:13

encore un livre qui peut me plaire, je vais regarder si la médiathèque le propose
*
merci Shanidar

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