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 Philippe Forest

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Marie
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MessageSujet: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeDim 20 Mai 2007 - 1:11

Philippe Forest Forest10
Tous les enfants sauf un grandissent ,c'est ce qu'écrit James Barrie au début de son Peter Pan

Le premier récit de Philippe Forest de la mort de sa petite fille , "L'enfant éternel" citait déjà cette phrase.
C'est devenu, dix ans après, le titre d'un remarquable essai ,"Tous les enfants sauf un",qui traite du deuil ( et quoi de pire que le deuil d'un enfant) et de la littérature.

J'avais découvert par hasard Philippe Forest par le biais du troisième livre qu'il a écrit après ce drame, à cause de ce drame, pour survivre à ce drame.
Le titre: Sarinagara ,mot qui signifie cependant en japonais.
Il s'agit de la convergence de trois histoires: celles de Kobayashi Issa, le dernier des grands maîtres dans l'art du haïku, de Natsume Sôseki, l'inventeur du roman japonais moderne, et de Yamahata Yosuke, qui fut le premier à photographier les victimes et les ruines de Nagasaki.

En fait, il s'agit pour Philippe Forest de s'interroger sur la manière dont un individu peut survivre à de telles épreuves.
L'essai que j'ai cité plus haut est en quelque sorte un bilan de survie après dix ans......

Sarinagara est un ouvrage qui m'a beaucoup marquée, et que j'aimerais faire découvrir.
Donc, en feuilleton , suivront des extraits study


On a fait une Lecture en commun pour cet auteur
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeDim 20 Mai 2007 - 1:31

HISTOIRE DU POETE KOBAYASHI ISSA

1

Un préjugé faussement savant veut toujours que la poésie ne signifie rien,qu'elle soit parole pure et sans objet. Ou encore la promesse jamais tenue d'un arrêt dans le glissement incessant des mots vers le néant. Ce préjugé n'admet pas pour la poésie d'autre vérité que le vide: l'illumination unique selon laquelle s'éclaire la vaine vacance du temps.


seul suspens du sens- faisant signe vers le rien-
tel est le poème



Et cette illumination vide, il arrive qu'on lui donne toutes sortes de noms empruntés aux philosophies les plus lointaines ou les plus improbables. Le bouddhisme zen appelle ainsi satori l'éclair qui déchire le voile opaque des phénomènes et qui livre la conscience à une extase sans contenu. Alors l'esprit se défait de toute illusion et, constatant comment tout autour de lui est voué à se perdre, il consent à sa débâcle et y découvre la forme propre de sa joie.


Voilà exclusivement, pensons nous, ce qu'exprime la poésie japonaise, ce sentiment de l'impermanence affectant toute perception,et, dans le flux sans fin des instants, s'effaçant à mesure, ce redoublement de rien auquel parvient le poème.
Le sens s'offre en sacrifice, l'existence s'annule et, dans l'extase ainsi atteinte , elle se libère enfin d'elle-même. Alors, dans le murmure tumultueux et inépuisablement coloré du monde, la parole n'ouvre plus qu'un bref intervalle muet de syllabes blanches et désolées:

oui,tout est néant- passage,vapeur,silence
dit la poésie



Mais Issa ajoute:

cependant

........
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeDim 20 Mai 2007 - 1:51

2


Kobayashi Issa naît en 1763. Au cinquième jour de la cinquième lune, disent les calendriers japonais. Il ne se prénomme pas Issa, mais Yatarô. Issa est le nom qu'il s'est choisi à l'âge de vingt-neuf ans. L'un de ses poèmes précise que ce fut à l'arrivée du printemps. La légende rapporte qu'il avait songé aussi à s'appeler Kobayashi Ikyo. Ou encore Nirokuan Kikumei. Changer de nom fut pour lui l'indice d'une renaissance qui eut lieu, a- t-il dit dans le temple de la poésie.


voici le printemps- Yatarô naît de nouveau -
sous le nom d'Issa



Issa signifie une tasse de thé. Un jour de sa jeunesse, l'homme contemple l'eau verte et brûlante dans laquelle ,parmi le dépôt des feuilles,il lit la forme de son nom. Le thé est bouillant, il mord ses lèvres et desquame le sommet de son palais.
quand Issa pose la tasse sur la table de bois, il voit les cercles qui cognent en ondes inégales aux parois du récipient et tout un remuement d'ombres et de rides dans la profondeur du liquide:


sur la mousse verte- thé de la nouvelle année-
une bulle seule



Issa s'invente un nom et, de ce nom, il signe son premier poème. Et le nom que ses parents lui ont donné, il l'échange contre une simple tasse de thé: il l'abandonne pour rien, il devient lui-même ce rien. On peut bien entendu accorder toutes sortes de significations édifiantes à cette anecdote. Pour l'expliquer, Issa lui-même raconte qu'un poète errant ne peut être autre que ce qu'il est ,semblable à une vague qui doit se briser sur la plage,acceptant la loi de son existence éphémère. Mais peut-être ne prête-t-il pas à la chose davantage d'importance qu'à une plaisanterie. Il en a déjà trop vu pour confondre la poésie vraie et la prière satisfaite. Il sourit de toutes les suprstitions. Si sa vie est exemplaire,quant à moi je le crois, c'est qu'elle est comme la nôtre sans savoir ni secours.

......
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 1:24

3


Personne ne sait jamais rien du temps de sa vie. Issa naît en 1763. Il a deux ans quand meurt sa mère et sept quand son père, Yagobei, prend une nouvelle épouse du nom de Satsu. Il a quatorze ans quand il lui faut quitter son village natal de Kashiwabara , laisser derrière lui la province de Shigano ( maintenant Nagano), prendre la route d'Edo ( que nous nommons aujourd'hui Tôkyô) et, chassé par l'animosité de sa belle mère, s'y faire sans doute secrétaire ou employé.
Des dix années qui suivent, il ne reste aucune trace. C'est tout un roman perdu.


D'autres évènements viennent ensuite: d'un côté,il y a la matière tendre et toujours mobile de la vie; de l'autre, il y a ce qu'en fixent les livres.
Ce sont parfois des journaux,des carnets où la prose se mêle aux vers.
Tout le contraire de ces anthologies attendues, de ces recueils répétés que préfèrent nous transmettre les traducteurs et où chaque note prend aussitôt valeur exclusive d'aphorisme. Non, les livres d'Issa exhibent tout à fait autre chose qu'une sagesse convenue pour chasseurs de citations et faiseurs d'albums. Ils disent l'expression nue par un homme de l'énigme enchantée de sa vie.


A Issa, la poésie sert à faire une marque un peu plus profonde dans le sillon d'encre que son pinceau laisse sur le papier. C'est tout. Issa est comme n'importe quel autre homme. Lorsque, à vingt-quatre ans,il signe le premier de ses poèmes, il ne peut rien prévoir du cheminement de ses jours: de l'allongement ou du rétrécissement de son pas,de l'incroyable et fastidieuse répétition des saisons qui l'attendent, de la sidérante trépidation immobile du chagrin, de la légèreté sans merci du plaisir,de la fatigue enfin. Il ignore tout de sa vie et même comment, au dix-neuvième jour de la onzième lune, en cette année 1827 d'un calendrier qui n'est pas le sien, retiré dans une remise épargnée par le feu, quelques mois après le grand incendie dévastant son village natal de Kashiwabara, il trouvera la mort en fin d'après-midi.
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 1:35

4


Comme pour nous, la mémoire est pour Issa cette chose informe:


souvenirs flottant - oui dans le fleuve du temps-
alluvions dépôts



Issa a vieilli. Il va mourir. Je l'imagine: en rêve lui reviennent chaque jour davantage des images qu'il aime. Mais le fil du récit manque qui lui permettrait d'en avoir le sens. Chaque nuit le livre au même désordre tendre et dans la torpeur moite d'une agonie qui s'éternise, il demande au temps de lui dire seulement le chiffre de sa vie.


Ou alors: une grande clarté se pose sur toutes les choses qui ont fait son passé et il voit soudainement l'ordre dans lequel toutes elles s'inscrivent.Il rend grâce au néant qui l'attend; Il sent la mort monter sur lui comme on tire sur ses épaules une couverture afin de hâter l'oubli et la nuit.


Sur son lit de mort, on rapporte qu'Issa compose deux poèmes aux significations étrangement opposées. Le premier est:


il faut remercier-même la neige sur moi-
don du paradis



Et le second dit:


du bain des enfants- et jusqu'au bain des défunts-
oh, tout est non-sens



La vérité qu'exprime la poésie d'Issa contient ensemble ces deux propositions contraires;



.....................
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 17:15

Tu me rends très curieuse de découvrir Sarinagara...Merci!
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 21:42

hello Coline! Je suis persuadée que, comme moi, tu serais très touchée par ce livre!
Mais je me demande si j'ai le droit de recopier tout le chapitre, qui est un tout ? Y a t'il des problèmes juridiques de droits d'auteur? Après tout, cela ne peut qu'inciter certains à découvrir le reste?
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 21:56

Le souvenir gravé de cette lecture ressemble à ses matins d’automne, où les écharpes de brume griffées des pointes d’épicéa, planent en attente d’un soleil tardif.
Longilignes et froides, les phrases gardent en elle le goût amer des jours fléchissant.
Sarinagara, un mot fétiche conservant la flamme minuscule d’un espoir en quête de lendemains rieurs.
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeLun 21 Mai 2007 - 23:35

bertrand-môgendre a écrit:
Le souvenir gravé de cette lecture ressemble à ses matins d’automne, où les écharpes de brume griffées des pointes d’épicéa, planent en attente d’un soleil tardif.
Longilignes et froides, les phrases gardent en elle le goût amer des jours fléchissant.
Sarinagara, un mot fétiche conservant la flamme minuscule d’un espoir en quête de lendemains rieurs.

Je ne passerai pas à côté d'un livre qui te rends aussi poète Bertrand... :)
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeMar 22 Mai 2007 - 1:44

Citation :
Sarinagara, un mot fétiche conservant la flamme minuscule d’un espoir en quête de lendemains rieurs.

Oui, c'est tout à fait cela.........L'écriture de Philippe Forest est d'une intelligence et d'une lucidité désespérées, mais il ne ferme pas toutes les portes. Du moins pas dans Sarinagara. C'est pour cela que c'est celui là que j'ai choisi.....
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeMar 22 Mai 2007 - 2:00

5


Personne ne connaît cette figure totale du temps que l'on nomme Histoire et qui existe seulement dans la pensée d'un dieu absent:


bruit et fureur- cauchemar dont on s'éveille-
siècles de silex




A l'époque d'Issa, le Japon vit dans l'immobilité impensable d'un récit arrêté. A Dekigahara, les armes ont autrefois-plus d'un siècle auparavant- livré tout pouvoir au clan des Tokugawa. Il a fallu quinze ans encore à Ieyasu pour tenir le pays en entier dans sa main et poser les conditions de la paix la plus durable, la plus totale qu'ait jamais connue une nation civilisée: plus de deux cents ans s'écoulant sans guerre ni révolution,ni soulèvement d'aucune sorte. Plus rien, en somme, n'ayant lieu dans le temps: la fin de l'Histoire avant la fin de l'Histoire, l'ordre partout accepté d'une société fixée à ses règles et administrant ses affaires sans laisser se développer en elle aucune possibilité de dissidence vraie.
Partout dans le pays: la loi confucéenne substituée à la pensée et assignant à chacun sa place dans l'Empire. Et à Edo: le luxe tapageur d'un spectacle où le monde se distrait de lui-même parmi les couleurs criardes des toilettes, des théâtres, des estampes. Le Japon dans lequel vit Issa est aussi celui que peignent bientôt Utamaro, Hokusai, Hiroshige.


Je simplifie, bien sûr. Parfois une fissure se fait . L'univers rappelle aux hommes sa fatalité de violence quand la terre tremble, que les flammes ravagent les villes ou qu'un volcan se réveille et laisse couler autour de lui ses longues langues de lave violet et noir. Il arrive aussi que ce soient les hommes eux-mêmes qui dévastent soudainement leur monde et que la misère, l'impôt, l'injustice exaspèrent passagèrement telle ou telle cité du pays. Mais tout cela a lieu pour rien, sans effet ou écho, sans aucune perspective que le retour à son point d'équilibre du balancier parfait des choses.


.....
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeMer 23 Mai 2007 - 1:53

6


Au moment où naît Issa, le pays a fermé ses frontières au monde depuis plus d'un siècle ;Il faudra près d'un siècle encore pour que, pénétrant dans la baie d'Edo, la flotte de guerre américaine commandée par l'amiral Perry vienne forcer l'Empire hors de son vieil isolement. Le monde extérieur est un souvenir et un mirage, parfois un fantôme qui vient presser ses formes aux rives du pays. Navires russes ou anglais rôdent à proximité des ports et des rades. La torture, la persécution, l'indifférence ont fait partout disparaître le christianisme qui, au sud seulement, survit dans le secret des communautés et des catacombes. Davantage que la foi ou la pensée, la science de l'Occident intrigue encore les Japonais: on traduit les premiers traités d'anatomie d'Europe et l'on introduit d'Allemagne les techniques de la médecine nouvelle. Mais quant au reste, on n'en sait rien et l'on ne s'en soucie pas.


Qu'est ce qu'une vie? Quelques dates qui figurent également dans le grand calendrier fictif de l'Histoire universelle et, accrochées à ces dates, autant d'anecdotes minuscules qui, bientôt,ne concerneront plus personne. Issa naît en 1763, il grandira sous le shogunat de Tanuma Okigitsu et de son fils Okitomo. Louis XV règne alors sur la France, le divin Mozart a huit ans, Jean-Jacques Rousseau vient de signer le Contrat social , l'Emile , La Nouvelle Héloïse. Ce que l'on nommera plus tard l'Ancien Régime se termine dans les fastes et les fards d'une fête fade.


L'enfance d'Issa, rapporte la légende, fut comme une suite de souffrances, l'histoire d'un petit orphelin livré sans merci au sadisme de ses proches. Plus terrible que celle des contes, une marâtre jalouse le poursuit de sa haine: on le méprise, on le bat,on l'éloigne de la confortable maison paternelle et on l'envoie travailler aux champs.
Adolescent, il part pour Edo. Quand la Révolution éclate en France, et que l'Europe tourne dans le sang et l'hystérie la page la plus importante de son histoire, Issa, lui, qui n'en sait rien, entreprend de se consacrer à la poésie. Pourquoi pas? C'est sa manière à lui de rester vivant dans le désoeuvrement du temps.


.......
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeJeu 24 Mai 2007 - 1:47

7


Ensuite? Plus rien, ou presque: une vie de longue errance,les voyages à travers le pays,la poésie,des poèmes par centaines et à côté d'eux,tout juste le labeur banal du malheur,de la misère. Adulte, Issa perd son père emporté par la fièvre typhoïde. Dans son journal, le poète raconte l'enfer familial dessinant ces cercles avides autour du lit de l'agonie: les disputes, l'héritage, le cadavre auquel on se cramponne, le corps livré aux flammes, le recueillement ritueol des cendres et des ossements.
C'est l'an X du calendrier révolutionnaire. Plus tard, l'année où la grande armée entre dans Moscou en flammes puis se perd dans les neiges et les glaces de la Berezina, Issa décide de quitter Edo, de renoncer à sa vie de poète vagabond, de s'installer dans son village de Kashiwabara et d'y finir sa vie parmi les paysans. Il a quarante-neuf ans.


L'histoire continue. D'autres chagrins l'attendent: en sept ans, Issa voit tour à tour mourir ses trois enfants puis leur mère. Pendant ce temps, en Europe, c'est tout un monde qui s'écroule dont il n'aura jamais su même l'existence. Puis,tout finit par rentrer dans l'ordre,le temps fait son travail mélancolique sur les hommes et les nations. Il les restaure dans leur état immobile d'attente, d'oubli,de souffrance avant de les verser dans le néant qu'ils ignorent. Issa meurt à l'âge de soixante-quatre ans. A Paris où l'on attend d'autres révolutions encore et de nouveaux régimes,de grands écrivains se nomment Chateaubriand ou Balzac.


Que sait-on, au fond, d'une vie? Si cela avait un sens, il faudrait pouvoir se représenter que l'insignifiant Issa est le contemporain de Lamartine et celui d'Hugo, de Saint-Just et de Napoléon,qu'à un moment tous ces hommes ont respiré, pensé, vécu à l'intérieur de la même épaisseur impensable du temps.
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeJeu 24 Mai 2007 - 2:04

8


Mais le temps de l'histoire n'est pas un, il n'a pas de sens,vient de nulle part,conduit n'importe où. Chacun s'y trouve un jour jeté et s'éveille avec stupeur dans un fouillis de fables,dans l'épaisseur d'un récit mal tramé et au fond indifférent où de vieilles légendes font autour de soi une rumeur d'échos déclinants. Ni le passé ni l'avenir n'existent, le présent est un pur vertige, verticalement ouvert entre deux perspectives fausses filant dans le vide devant et derrière soi.


L'Histoire li ce qui n'eut jamais de sens et jette dans le vide l'arc d'un pont entre des univers disjoints. Quand l'Empire romain et l'Empire chinois dominent le monde de tout l'éclat de leur puissance et de leur civilisation, le Japon n'est rien. Il émerge à peine de sa préhistoire deux siècles après que Rome est tombée aux mains des Barbares. Un temps, la grande nuit enveloppante de la guerre, du désordre, de l'anarchie s'étend sur l'Occident et sur l'Orient.
Les civilisations s'effondrent, et elles se monnaient en ruines, en vestiges, cependant qu'ailleurs le cours du temps se poursuit imperturbable, monotone, et que d'autres posent sur des terres inconnues les fondations de mondes encore inouïs- qui, à leur tour, disparaîtront ensuite en poussière.
Le royaume franc survit dans l'ombre que fait sur tout le continent la grandeur disparue de Rome quand en l'an 645 commence au Japon l"ère du grand changement" et que l'Etat naissant s'édifie là-bas selon le modèle imité des Tang. En 712,le Kokiji se trouve présenté à l'impératrice Genmei,et avec lui c'est le tout premier livre de la littérature japonaise qui accède à l'existence. Mais en Occident,sinon en quelques caches sur les marges du monde, rien ne reste de la poésie grecque ou latine, toute la culture antique tourne à d'invérifiables légendes ensevelies dans le feu et le sang. Une histoire commence, une autre s'achève, et l'on imagine mal que toutes deux ont lieu à l'intérieur d'un seul et même temps,singulier, absurde,irrégulier et en somme rigoureusement impensable.


........
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MessageSujet: Re: Philippe Forest   Philippe Forest Icon_minitimeVen 25 Mai 2007 - 5:00

.....

30


Que dit la poésie? Elle dit le perpétuel désastre du temps, l'anéantissement de la vie auquel seul survit le désir infini.
A la grande loi du rien régnant sur le monde, la fausse sagesse des hommes invite à se soumettre. En échange de la résignation, elle promet la paix et l'oubli.


La légende raconte comment une femme rendue folle par la mort de son enfant,son cadavre encore serré dans ses bras,se mit en quête du Bouddha pour apprendre de lui la raison de son malheur. Avec compassion, le regard perdu dans le vide, tout désir éteint en lui, flottant déjà dans le grand néant où chaque douleur s'apaise, l'homme saint contempla la jeune mère et il l'interrogea: ne savait-elle pas que tout ce qui naît doit un jour mourir et que donnant le jour à son enfant, elle le promettait déjà à la nuit du tombeau?
La légende rapporte qu'apaisée,la mère abandonna le petit cadavre aux flammes du bûcher et qu'elle se rendit ensuite à la grande clarté toujours vive de la vérité.


Quand son père agonise, Issa écrit: comme il est vrai, le proverbe qui nous rappelle que meurent tous ceux qui naissent et que toute rencontre sur cette terre n'est jamais qu'un adieu- et tout cela n'est encore que sagesse de convention semblable à celle que monnayent philosophies et religions. Mais au moment le plus noir de sa vie, contemplant son épouse en pleurs penchée sur le corps de son enfant, Issa, abattu et vieillissant, reçoit de cette jeune femme et de cette petite fille avec lesquelles il a vécu une vérité plus profonde qu'aucune autre.
Issa raconte: " Sa mère s'accrochait au corps froid de l'enfant et gémissait. Je connaissais sa souffrance mais je savais aussi que les larmes étaient inutiles, que l'eau qui passe sous un pont jamais ne revient,que les fleurs fanées sont perdues pour toujours. Et pourtant,rien de ce que j'aurais pu faire n'aurait permis que se dénouent les liens de l'amour humain."


Et à ce moment- à ce moment seulement- issa compose le poème qui dit:


monde de rosée- c'est un monde de rosée-
et pourtant pourtant
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