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 Edgar Hilsenrath [Allemagne]

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Maline
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MessageSujet: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 13:21


Edgar Hilsenrath est né le 2 avril 1926 à Leipzig dans une famille de commerçants juifs. En 1929 la famille déménage à Halle/Saale. Pour s’éloigner des attaques antisémites la mère émigre en 1938 avec Edgar et son jeune frère chez les grands-parents à Siret en Bucovine (Roumanie). A 14 ans Edgar Hilsenrath y écrit son premier roman, perdu aujourd’hui. En 1940 il devient le responsable de la jeunesse sioniste de Siret. En octobre 1941 la famille Hilsenrath fut déportée par les fascistes roumains dans le ghetto de Mogilev-Podolsk, qui se trouve aujourd'hui en Ukraine. Libéré en mars 1944 par l’Armée Rouge, Edgar Hilsenrath rejoint la Palestine en 1945 en passant par la Bulgarie, la Turquie, la Syrie et le Liban. Il travaille comme planteur, plongeur, porteur, ouvrier du bâtiment dans un kibboutz, à Haïfa, dans le désert du Néguev, à Netanya et à Tel-Aviv.

En 1947 il voyage en France où il arrive à Lyon à rétablir le contact avec sa famille. En 1951 Edgar Hilsenrath émigre aux Etats-Unis où il reprend une vie de petits boulots pour pouvoir écrire la nuit. Il reste à New York jusqu’en 1975 réussissant finalement à y vivre de sa plume. Fin 1975 Edgar Hilsenrath revient habiter l'Allemagne, à Berlin-Steglitz, un arrondissement au sud de la capitale allemande où il réside encore aujourd’hui.

Edgar Hilsenrath a reçu toute une série de prix littéraires, dont le Prix Mémorable (2009) des libraires initiales. Il est docteur honoris causa de l’université d’Erevan, Arménie.

Bibliographie :
Nacht (1964)
Der Nazi & der Friseur (1971) (en fr. Le nazi et le barbier)
Moskauer Orgasmus (1979)
Fuck America (1980) (en fr. Fuck America)
Zibulsky oder Antenne im Bauch (1983)
Das Märchen vom letzten Gedanken (1989) (en fr. Le conte de la pensée dernière)
Jossel Wassermanns Heimkehr (1993) (en fr. Le Retour au pays de Jossel Wassermann)
Die Abenteuer des Ruben Jablonski (1997)
Berlin ... Endstation (2006)
Sie trommelten mit den Fäusten den Takt (2008)

Page de l’auteur (en allemand) : c'est ici.

Une vidéo d’Arte sur et avec Edgar Hilsenrath.
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bix229
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 14:44

Très bien Maline !

Après t' avoir conseillé d 'ouvrir le fil sur Hilsenrath, il ne me reste plus qu' à le lire !
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Maline
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 14:47

bix229 a écrit:
Très bien Maline !

Après t' avoir conseillé d 'ouvrir le fil sur Hilsenrath, il ne me reste plus qu' à le lire !
diablotin Mais je t'assure, il y a beaucoup d'humour noir dans "Le nazi et le barbier", tu auras du plaisir à lire ce roman.
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krys
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 14:56

justement on parlait de lire un auteur allemand !
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bix229
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 15:28

Maline a écrit:
bix229 a écrit:
Très bien Maline !

Après t' avoir conseillé d 'ouvrir le fil sur Hilsenrath, il ne me reste plus qu' à le lire !
Mais je t'assure, il y a beaucoup d'humour noir dans "Le nazi et le barbier", tu auras du plaisir à lire ce roman.

Oh, mais tu m' as convaincu ! Wink Si tu lis Le Conte de la pensée dernière, tu le dis...
Peut etre quelques extraits aussi...
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colimasson
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 16:34

Merci Maline d'avoir finalement ouvert ce fil ! cheers bisous

Hilsenrath est noté dans ma LAL ! Me reste plus qu'à me le procurer dentsblanches
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Anna
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Dim 7 Nov 2010 - 16:42

"Le nazi et le barbier" : voilà un livre qui me tente. Si un jour, il sort en poche, ce sera parfait. Mais cela ne semble pas prévu pour le moment.
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tom léo
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Lun 21 Nov 2011 - 17:59

Je viens de decouvrir et de commencer "Le nazi et le barbier". Intriguant, interessant. Commentaire plus tard?


Anna a écrit:
"Le nazi et le barbier" : voilà un livre qui me tente. Si un jour, il sort en poche, ce sera parfait. Mais cela ne semble pas prévu pour le moment.

Ici assez abordable: http://www.amazon.fr/gp/offer-listing/2917084170/ref=tmm_gpb_new_olp_sr?ie=UTF8&qid=1321894518&sr=8-1&condition=new ?
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tom léo
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MessageSujet: Le Nazi et le barbier   Lun 28 Nov 2011 - 22:16

Le Nazi et le barbier

Originale : Der Nazi und der Friseur (Allemand, 1968)
Traduction : Jorge Stickan, Sacha Zilberfab

Présentation de l'éditeur :
Une épopée picaresque, traitant l'Holocauste avec la verve, l'ironie et l'humour noir de Fuck America... Max Schultz a les cheveux noirs, des yeux de grenouille, le nez crochu, les lèvres épaisses et les dents gâtées. Tout le monde le prend pour un Juif. Enfant bâtard, mais " aryen pur souche ", battu, violé et humilié durant son enfance, il grandit avec Itzig Finkelstein, le fils du coiffeur juif Chaim Finkelstein ; ils sont les meilleurs amis du monde. En 1932, Max assiste à un discours de Hitler, en compagnie de tous ceux qui, un jour ou l'autre, ont pris un coup sur la tête, "que ce soit de Dieu ou des hommes". Il s'enrôle alors dans les SA, puis dans les SS, où il connaît une promotion foudroyante. Durant la guerre, il est responsable d'un camp de concentration en Pologne... où disparaissent son ami et toute la famille Finkelstein. Recherché, après la guerre, comme criminel de guerre, il tente de se faire passer pour juif... et y parvient. Endossant l'identité de son ami Itzig, il devient un sioniste prosélyte, traversant l'Europe à pied pour rejoindre la Palestine, où il commence à enseigner les textes sacrés. Max Schulz n'est pas un cliché, ni un archétype du nazi: il s'inscrit chez les nazis par mimétisme et opportunisme ; c'est un homme qui devient à un moment de l'Histoire "un monstre ordinaire" et qui, après la guerre, est capable de reprendre une vie en apparence normale et "honorable"... (Source : Amazone)

REMARQUES :
Je ne pourrais pas parler, comme certains le font, d'un « beau » livre magnifique. Ce qui vient à l'esprit, ce sont des mots comme « marquant, allant dans les profondeurs noirs, macabre, humour noir... ». Il y a une ambivalence de sentiments : d'un coté on est subjugué par l'élan de l'auteur et la violence, l'immédiateté de la langue. Et puis, des fois, on se demande, s'il était vraiment néccessaire d'écrire d'une façon si brute, crue, oui, même perverse, obscène. Si alors je peux accepter un livre, écrit comme cela, sur le sujet délicat de la Shoah, c'est que Hilsenrath, comme Juif, a alors probablement le droit, de s'exprimer ainsi.

Mais évidemment je me demande ce qui pourrait être derrière une éventuelle provocation. Est-ce qu'il est crédible qu'un ancien SS se fait passer comme Juif, vivant en Israël – je ne le sais pas, et probablement l'essentiel ne se trouve pas là (dans la crédibilité de cette hypothèse).

Mais je me demande bien si ce jeu autour des identités ou – comme l'exprime Max Schulz – cet art perpétuel de la transformation, ne montre pas discrètement l'échangabilité ou la proximité entre des identités et des personnes. Ceci dans un but criminel : l'Allemand coupable cherchant à se dissimuler ou à retourner vers des identités non-coupables, voir de victime ! Mais au-delà aussi dans l'idée d'un échange de rôle.

Il devient pour nous presque paradoxe quand Schulz va prétendre qu'il n'est pas Antisémite. Et on se demande, avec quelles expériences lui, qui a été choyé par des amis juifs, va tomber dans le rôle du bourreau : on lui confère des armes, on le fait participer !

Il va prendre sur lui le rôle du Juif et sioniste, après la guerre ! Quelle pillule amère qu'ici et là Hilsenrath va semer le doute dans les comportements des combattants. On peut trouver chez eux, en germe, la tendance de classifier, de se soumettre l'autre etc.

Et on comprendra pourquoi, surtout dans l'atmosphère apparemment Pro-Juif de la RFA, ce livre ne trouvera pas toute de suite un éditeur malgré les succès en anglais etc. Il fût écrit en 1968/69 en allemand, mais seulement publié en 1977 ! Il faut souligner que Hilsenrath a écrit une version « allemande » qui apparemment se distingue un peu des versions anglaise, française etc. Au moins je trouve dans le dernier chapitre quelques modifications...

Après la première partie, difficile à avaler à cause de la langue sans pardon, le style devient, me semble-t-il, toujours plus fin vers la fin, jusqu'à arriver vers un état sublime qui me rend admiratif.

A cause de la crudité du langage je ne saurais pas recommander à chacun ce livre. Donc recommandation pour les prévenus.

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tina
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Lun 19 Déc 2011 - 14:37

Le Retour au pays de Jossel Wassermann

Un livre qui m'a fantastiquement plu car il aborde l'histoire d'une famille Juive sous l'empire austro-hongrois, ses péripéties, ses moeurs et ses drames, inéluctables.
C'est Jossel qui parle, à la veille de mourir en Suisse, à son avoué et à son notaire car il souhaite voir son corps rapatrié dans son pays d'origine. Il est de Bucovine et à travers lui, vont revivre ses parents, grands-parents et toute une galerie de profils pittoresques, soudés par la religion, l'état d'esprit et de solidarité Juifs (ce qui n'exclut pas quelques tumultueuses prises de bec !).

Il y a de l'humour, de la sensibilité, de l'action, tout ce qu'on aime sous une plume alerte et intelligente. Plume poétique aussi qui n'omet pas de donner la parole au vent, le vent porteur d'histoires, dont celle de Jossef et d'Histoire, dont la Shoah. Le vent qui fera qu'on n'oublie pas. Le livre commence sur la description d'un train, perdu en pleine nature, et destiné à...(enfin, vous savez).

Mais très vite, la petite histoire prend le relais car EH n'a pas voulu nous faire pleurer mais simplement nous dire qui il était, qui "ils" étaient, les Juifs d'antan, malins, pragmatiques, débrouillards et très attachants.

Je vous le conseille chaleureusement car on est porté par un enthousiasme, une joie, et comment dire, une culture authentiquement merveilleuse. aime


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colimasson
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Mar 12 Fév 2013 - 18:16

Le Conte de la Pensée Dernière (1992)




Dans la tradition des vieux contes orientaux telle que la conçoivent en tout cas les lecteurs occidentaux, le Conte de la Pensée Dernière se fait récit à plusieurs niveaux. En effet, qu’est-ce que cette pensée dernière, sinon elle-même un conte englobé dans le conte plus moderne de la tradition « orale » ? Edgar Hilsenrath, sang-mêlé aux influences et aux origines diverses –fils d’une famille juive d’origine polonaise, déporté dans un camp nazi avant de vivre en Israël puis aux Etats-Unis- est d’un cosmopolitisme dont il joue avec subtilité.


Pourrait-on comparer son Conte de la Pensée dernière avec un autre conte choisi tout à fait par hasard, lui-même issu de la vieille tradition orientale ? par exemple les Contes des Milles et une nuits ? On retrouverait là de belles similitudes, ainsi ce rythme caractéristique de la narration, répétitif et mécanique à la manière d’une chanson –donc également musical- et primaire dans les structures grammaticales. On retrouverait également des thèmes similaires dans la perversité, la cruauté et l’érotisme déployés par les personnages, que tout semble rassembler autour des problématiques de l’union amoureuse, de la famille et des castes –et donc du pouvoir. Edgar Hilsenrath ne se contente cependant pas d’un récit à lire au premier degré. Espiègle et ludique, il prend du recul et s’éloigne de la tradition ancestrale du conte oriental pour instiller un brin du cynisme post-historique qui échoit à ceux qui ont vécu et connu les tumultes de la première moitié du 20e siècle, et une dose d’ironie à la fois accusatrice –lorsqu’il s’agit de décrire les comportements absurdes des grands hommes- mais aussi libératrice –car l’ironie est un signe d’espoir lorsqu’elle devient parole du survivant. Edgar Hilsenrath corse les règles du jeu du conte oriental en brouillant les pistes chronologiques, nous faisant passer d’une époque à l’autre sans crier gare et en nous laissant nous débrouiller quant à l’identité des voix qui s’expriment tour à tour. Sans chercher à compliquer notre pauvre existence de lecteur, Edgar Hilsenrath parvient ainsi à donner de l’épaisseur à son conte qui ne se montre jamais linéaire.


Là où l’écrivain se montre résolument moderne, c’est dans le sujet que choisit d’évoquer la petite voix de la Pensée dernière. A travers un défilé de légendes, de rumeurs, d’époques et de personnages, Edgar Hilsenrath se propose de nous présenter une région partagée entre Turcs, Kurdes et Arméniens –or, on sait que les plus grands ennemis et que les plus cruels conflits éclatent entre ceux qui sont le plus proches et qui se ressemblent le plus, car les seules différences existant entre eux prennent alors des proportions hors-du-commun. Une conjonction d’évènements locaux mais aussi internationaux, à laquelle participent les états européens dans un jeu de conflits d’intérêts, précipitera le pogrom arménien de 1915 qui aboutit au génocide bien connu. En suivant le Conte de la Pensée Dernière, nous passons donc progressivement d’une histoire locale à une histoire dont le périmètre d’influence s’élargit sans cesse jusqu’à englober la Terre entière, car tel est le projet d’Edgar Hilsenrath : donner une voix à toutes les victimes silencieuses, obligées de souffrir et de se taire tout à la fois.


Pour éviter un excès de tragique qui aurait rendu ce conte plombant, l’écrivain n’hésite pas à ridiculiser les principaux acteurs de ce crime. Pas d’intelligence ni de perspicacité à l’œuvre dans les grandes décisions politiques : ici comme ailleurs, le pouvoir tyrannique permet tout et sert aux intérêts individuels.


« - Et les maisons des Arméniens, qu’est-ce qu’elles vont devenir ? Et le mobilier ? Et les vêtements et tout le reste ? Et l’argent et l’or et les bijoux ? Qu’est-ce qu’on en fera ?
- Les objets de valeur devront être remis aux autorités. Et cela sous peine de mort. Les bagages des Arméniens devront se limiter à ce qu’ils peuvent porter eux-mêmes ou ce qu’ils pourront entasser sur les chars à bœufs. Nous ferons proclamer que les biens immobiliers seront restitués aux déportés à la fin de la guerre, lorsqu’ils rentreront chez eux.
- Il y en aura donc qui rentreront chez eux ?
- Nous ferons en sorte que personne ne rentre.
- Dans ce cas, il n’y aura pas de restitution, je veux dire : de ces biens immobiliers ?
- Je ne vous le fais pas dire. »



Mais les petits acteurs de ce conte –paysans, mères de famille, enfants…- n’échappent pas à la même causticité verbale d’Edgar Hilsenrath. Leurs défauts sont eux aussi mis en avant et leur exubérance éclate à travers les légendes métaphoriques transmises de génération en génération :


« Et soudain les gros sacs de lait de sa mère éclatèrent. Et ce furent des torrents de lait qui dévalèrent la montagne et se répandirent dans les vallées anatoliennes. Et les torrents devinrent des fleuves. Et les fleuves devinrent des mers. Le lait de sa mère coulait de par le monde à grands flots, seul le petit Wartan, couché sous la vigne, en demeurait privé. Et le petit Wartan hurlait, hurlait, avide du lait de sa mère qui coulait partout, sauf dans sa bouche. »


Ainsi, si Edgar Hilsenrath évite au lecteur de revivre trop pleinement le tragique d’un génocide en nous tenant à distance de ses personnages, il ne lui permet pas non plus d’éprouver le moindre sentiment de compassion pour eux. Les victimes redeviennent ce qu’elles ont toujours été : une masse informe qui disparaît dans l’anonymat, tandis que les responsables en premier lieu continuent de porter le costume bouffon des petits enfants égoïstes qui ont grandi trop vite. Si Edgar Hilsenrath parvient à transcender son propos avec une légèreté toute musicale, il n’ose toutefois pas approcher son lecteur et ne parvient pas à lui transmettre ce qui était peut-être son objectif premier : le sentiment de persécution et de rejet de tout un peuple.


Edgar Hilsenrath aime jouer avec la voix du conteur...


Citation :
« Un plan conçu en vue d’une solution définitive ressemble à une œuvre d’art. Ou bien me tromperais-je ? L’œuvre d’art serait-elle uniquement la vie, et en aucun cas ce qui est ourdi pour son anéantissement…le fait étant que la vie est plus complexe que la mort et qu’il faut déployer beaucoup plus d’efforts et de génie pour créer de la vie que pour la supprimer ? Cela, le dernier des minables n’en est-il pas capable ? Et voilà déjà que j’en ai le poil qui me démange. Mais pourquoi moi, le conteur, devrais-je me casser la tête là-dessus ? »



Le politique et ses justifications...

Citation :
- Ces conspirateurs arméniens sont incroyablement prévoyant, dit le vali.
- Oui, dit ton père.
- Mais pourquoi ces Arméniens tenaient-ils tellement à ce qu’il y ait la guerre mondiale ?
- Pour eux, il s’agissait surtout d’entraîner la Turquie dans une guerre contre la Russie. Or, il était clair que cela se produirait automatiquement et infailliblement dès l’instant où les Turcs se rangeraient du côté des Allemands et des Autrichiens.
- C’est clair, en effet, di le vali.
- Et pour les Arméniens, une guerre russo-turque représente le moyen de se libérer du joug turc.
- Que voulez-vous dire par le joug turc, Effendi ?
- Je ne veux rien dire du tout, Vali Bey, dit ton père. Je cherche simplement à expliquer comment les Arméniens de Sarajevo voyaient les choses.
- Et comment les voyaient-ils ?
- Comment ils les voyaient ? Ils voyaient en premier lieu le front du Caucase. Personne, pensaient-ils, ne pourrait arrêter le rouleau compresseur russe. Les Russes franchiraient le Caucase, entreraient en Turquie et libéreraient les millions d’Arméniens vivant en territoire turc.


...alterne avec des passages où le ridicule et l'absurde s'affrontent joyeusement...


Citation :
- On dirait que les porteurs d’uniformes allemands ont toujours les poches bourrées de noix. Mais ce ne sont pas des noix.
- Ah bon ?
- Non, en fait, ils ont les poches bourrées de papier journal.
- De papier journal ?
- Oui.
- Par Allah ! Qui songerait à bourrer ses poches de papier journal ?
- Les Allemands.
- Et pourquoi ?
- Parce qu’ils disent qu’il n’y a pas de papier hygiénique en Turquie.
- Du papier hygiénique ? C’est quoi ?
- Le papier à l’aide duquel les Européens se torchent le derrière.
- Mais on ne se torche pas le derrière avec du papier !
- C’est bien ce que je m’évertue à répéter aux Allemands que je suis amené à rencontrer.


N'oublions pas de beaux passages, graves et mélancoliques :


Citation :
Lorsque quelqu’un a les yeux ternes, c’est que les choses vont mal pour lui. Des yeux qui rayonnent, en revanche, signifient que celui qui les possède a surmonté la nuit. C’est comme si la clarté du jour était logée dans son cœur.

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Steven
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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Mer 27 Mar 2013 - 22:05

Nuit

Ce roman, le premier d'Edgar Hilsenrath que je lis, le point de départ de l'oeuvre de cet auteur allemand, me laisse perplexe, dubitatif. Non pas que je n'ai pas aimé, au contraire, il est prenant, crispant, l'auteur rend très bien l'ambiance sinistre et ténébreuse des jours qui se succèdent dans le ghetto de Prokov. Une succession de jours comme une nuit permanente.
Au sein de ce ghetto qui a réellement existé, les juifs survivent comme des ombres ; furtives, à la recherche de nourriture, matière vitale qui les amène aux pires extrémités pour la moindre miettes. Donc, ils survivent, dans un décor apocalyptique, errant dans la boue, dans les ruines, cherchant sur les cadavres - devenus des trésors inestimables à leurs yeux - tout ce qui peut être exploité : habits, chaussures, sous-vêtements, dents en or... Ils luttent pour récupérer ces restes, ils luttent surtout pour trouver un logement, pour échapper aux tentacules de le nuit ; nuits théâtres de rafles, de cènes de violence insoutenable.

Ce qui me laisse perplexe, c'est ce choix de l'auteur de pousser la cruauté, la violence, les scènes sans humanité, au plus loin possible, au paroxysme. Il écrit une grande fresque de la cruauté et du grotesque. Grotesque tellement une telle accumulation de cruauté semble invraisemblable ! A sa lecture je l'ai souhaité ardemment que cela soit invraisemblable, que l'auteur ne se soit pas plongé dans des terribles souvenirs pour écrire son roman.

Avec l'auteur, nous nous attachons au pas de Ranek qui lutte pour survivre. Faire survivre son corps mais aussi son âme, son humanité qui peu à peu vacille sous les coups de la faim, des actions qu'il doit mener pour sa survie. Ranek erre dans les rues toute la journée avant de se réfugier des ombres de la nuit dans un asile. Un asile où les personnes qui s'entassent là n'ont plus aucune once d'humanité. Pourtant, l'auteur glisse des scènes hâtives d'amour, de solidarité dérisoire, d'amitié fugitive, de naissance. Comme un espoir qui résiste encore et toujours à l’extrême horreur. C'est très réussi, vraiment. L'auteur ne laisse jamais l'histoire s'engluer complètement dans le sordide et le cruel. Les gestes dérisoires se succèdent et remettent l'humanité en première ligne, comme ultime résistance, comme dernière ligne de résistance à la déshumanisation de ces corps.

Reste que derrière la fresque romanesque, il y a la vérité des faits, des horreurs de la guerre et du génocide. J'ai bien envie de poursuivre avec l'oeuvre de cet auteur qui est réputé pour introduire du burlesque, du satirique dans ces textes, inspirés de ce qu'il a connu dans les ghetto pendant la guerre.

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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Jeu 28 Mar 2013 - 0:08

Le burlesque, le sarcasme, c' est peut etre, dans certains cas, une manière de lutter contre l' horreur de l' iindicible. Peut-on rire de tout ? Je ne sais pas, mais peut-etre serait-ce préférable, si on peut...

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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Jeu 28 Mar 2013 - 8:27

bix229 a écrit:
Le burlesque, le sarcasme, c' est peut etre, dans certains cas, une manière de lutter contre l' horreur de l' iindicible. Peut-on rire de tout ? Je ne sais pas, mais peut-etre serait-ce préférable, si on peut...

Oui, mais dans Nuit, le burlesque n'est pas un burlesque de comédie mais un burlesque dramatique, un burlesque de fuite. Je l'ai pris comme un avertissement : c'est tellement inconcevable une horreur pareille que ça n'a pas pu exister.

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MessageSujet: Re: Edgar Hilsenrath [Allemagne]   Jeu 28 Mar 2013 - 15:14

Steven a écrit:
bix229 a écrit:
Le burlesque, le sarcasme, c' est peut etre, dans certains cas, une manière de lutter contre l' horreur de l' iindicible. Peut-on rire de tout ? Je ne sais pas, mais peut-etre serait-ce préférable, si on peut...

Oui, mais dans Nuit, le burlesque n'est pas un burlesque de comédie mais un burlesque dramatique, un burlesque de fuite. Je l'ai pris comme un avertissement : c'est tellement inconcevable une horreur pareille que ça n'a pas pu exister.

Tout à fait ! Mais je pensais plutot à d' autres livres de lui, comme Le Nazi et le barbier...

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