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 Benjamin Fondane

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Constance
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MessageSujet: Benjamin Fondane   Mar 10 Mai 2011 - 10:31


Benjamin Fondane (1898-1944)



Citation :
Benjamin Fondane, de son vrai nom Benjamin Wechsler, est né le 14 novembre 1898 à Jassy en Moldavie (Roumanie), et fut assassiné dans la chambre à gaz d'Auschwitz-Birkenau le 2 ou 3 octobre 1944. Il fut poète, dramaturge, critique littéraire, réalisateur de cinéma et traducteur. Issu d'une famille d'intellectuels juifs, il choisit le pseudonyme de Fondoianu à 14 ans. A Bucarest en 1919, il entre en contact avec toute l'avant-garde, puis part à Paris en 1923 et commence à écrire en français en 1925. Il devient Benjamin Fondane, 3e naissance. Il se lance alors dans la rédaction d'une série d'essais qui sont dans une étroite correspondance avec sa poésie. Celle-ci est toutefois irréductible à quelque théorie que ce soit. Puissamment concrète mais pétrie de mysticisme, elle navigue entre le psaume et l'épopée. Ses poèmes sont un acte de résistance à la violence de l'époque. Son grand lyrisme brasse les images fiévreuses d'un destin malmené par l'Histoire : Titanic, Ulysse, Le Mal des Fantômes, l'Exode, conjuguent exemplairement la forme fragmentaire et la continuité du souffle épique (J.Y Masson, Le Magazine Littéraire 462, mars 2007).






Articles et ouvrages de 1925 à 1944 :
Spoiler:
 





Rééditions et anthologies :


"L'Exode", Préface de Claude Sernet, La Fenêtre ardente, Veilhes, 1965.
Michel Carassou (éd), Non Lieu, Benjamin Fondane, Paris : Au temps du poème, 1978.
La Conscience malheureuse, Plasma, 1979.
Le lundi existentiel, éditions du Rocher, 1990
Baudelaire et l’expérience du gouffre, Complexe, 1994.
Brancusi, (1929), Paris: Fata Morgana, 1995.
Le Voyageur n’a pas fini de voyager, Paris-Méditerranée & L'Ether Vague-Patrice Thierry éditeur, 1996, (ISBN 2904620656)
Faux-traité d’esthétique, Paris-Méditerranée, 1998.
L'être et la connaissance: Essai sur Lupasco", Paris-Méditerranée, 1998, (ISBN 284272044X)
Rencontres avec Léon Chestov, Arcane 17, 1996, (ISBN 2866960033)
L’Écrivain devant la révolution, Discours non prononcé au congrès international des écrivains de Paris (1935), Préface de Louis Janover, Paris : Paris Méditerranée, 1997.
Fondane-Fundoianu et l’avant-garde, (textes réunis par Michel Carassou, Petre Raileanu) Paris : Fondation Culturelle Roumaine et Paris Méditerranée, 1999.
Au seuil de l'Inde, Fata Morgana, Collection Hermès, 1994, (ISBN 2851940988)
Le mal des fantômes, Paris-Méditerranée & L'Ether Vague-Patrice Thierry éditeur, 1996. Verdier Poche, 2006, liminaire de Henri Meschonnic, (ISBN 2864324857)
Images et Livres de France, Paris-Méditerranée, 2002. Traduit du roumain par Odile Serre. Introduction de Monique Jutrin.
Écrits pour le cinéma, Verdier Poche, 2007.
Entre Jérusalem et Athènes.Benjamin Fondane à la recherche du judaïsme, Parole et Silence,2009. Textes réunis par Monique Jutrin.

Poèmes d’autrefois. Le Reniement de Pierre, Le Temps qu’il fait, 2010. Textes traduits par Odile Serre, postface de Monique Jutrin.


Dernière édition par Constance le Mar 10 Mai 2011 - 11:24, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Mar 10 Mai 2011 - 10:33

Hommage de José Corti à son ami Benjamin Fondane



Citation :

Fondane le poète, le vivant, et même le bon vivant, Fondane qui fut notre ami devait bien aussi, dans sa mortelle solitude, songer à son oeuvre interrompue, à ce "Baudelaire et l'expérience du gouffre" qu'il venait d'achever et m'avait promis, mais sur lequel il avait encore à revenir. Je pense aussi qu'il devait revenir à ces heures où il avait eu à faire un choix tragique car il avait tenu sa vie dans ses mains. Il l'avait pesée ... Un dénonciateur (auquel nous serrons peut-être aujourd'hui la main) l'avait bien fait marquer pour l'abattoir, mais c'est de sa propre volonté qu'il en avait poussé la porte.

Fondane avait été arrêté en même temps que sa soeur et conduit avec elle au Dépôt de la Préfecture. Diverses interventions avaient réussi à les y maintenir quelques jours; répit précieux pendant lequel sa femme, Geneviève, avait, pour les sauver, sillonné Paris à vélo, frappé à toutes les portes. Elle n'avait pu leur éviter le transfert à Drancy (...) A ce moment, si tout espoir de sauver sa soeur était perdu, il ne tenait qu'à Fondane de bénéficier de la loi elle-même: la loi allemande anti-juive qui disposait qu'un conjoint d'Aryen, c'était son cas, n'était pas déportable. S'il était profondément attaché à sa femme - qui devait montrer plus tard à quel point elle en était digne - , Fondane aimait tendrement sa soeur. Dans cette tragédie, il allait choisir de rester avec elle jusqu'au bout. Et c'est ensemble qu'ils entreprirent le voyage de la mort. Il avait voulu rester pour atténuer, si peu que ce fût, les angoisses qui la déchiraient. J'ignore si elle pressentait ce qui l'attendait à l'arrivée, mais je sais qu'il était, lui, sans illusion.

Le philosophe de "La conscience malheureuse", le critique hardi de "Rimbaud le voyou", le poète d' "Ulysse" et et d'"Exode" ne franchira plus mon seuil que dans ma pensée.

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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Mar 10 Mai 2011 - 10:38








Pluie



Il pleuvait hier au soir sur le toit.
Il pleuvait de la tôle, il pleuvait la pluie,
il pleuvait le moisi, il pleuvait l’automne,
il pleuvait l’automne !

Il pleuvait la tristesse, il pleuvait la grisaille, il pleuvait,
il pleuvait du vent dans les cheminées, soupirs et cris,
la pluie tourmentée battait du bec contre le carreau,
battait du bec sur les carreaux comme un oiseau de nuit,
le bec dur de pluie.

Les châtaigniers lourds de sanglots, maculés de feuillage,
grinçaient, les châtaigniers sanglotaient et poussaient des cris
sur l’asphalte mouillé de pluie, une pluie d’un autre ciel,
une pluie obscure et âpre – orgues de litanies,
il pleuvait des litanies.

Je n’attends que la pluie et personne d’autre à ma porte !
Je n’attends personne à ma porte, que la pluie ; la pluie,
et le grésil jusque dans les yeux de lune, la chouette,
la pluie couleur de cendre et le vent, et la feuille morte –
le vent et la feuille morte –
je n’attends que la pluie et personne d’autre à ma porte.

Le passé comme un orage, la femme comme un orage,
pourquoi sont-ils venus sous la pluie, le vent – feuilles mortes,
pourquoi sont-ils venus sous la pluie, passant par ma porte,
par ma porte comme un orage ?

Pourquoi le passé est-il la pluie et la pluie le passé ?
Dehors, il pleut, il pleut –
pourquoi sont-ils venus vêtir de nouveau d’âme l’argile ;
d’une âme amère, l’argile,
pourquoi sont-ils venus en automne quand il geint, il pleut ,

Il pleuvait du vent, il pleuvait la grisaille, il pleuvait,
et cela grinçait dans la nuit comme une porte ouverte,
comme une porte ouverte par où l’on entre,
par où l’on entre avec la pluie et la cendre –
par une porte ouverte.

Le passé comme un orage, la femme comme un orage,
pourquoi sont-ils venus sous la pluie, le vent – feuilles mortes,
pourquoi sont-ils venus sous la pluie, passant par ma porte,
sous la pluie comme un orage ?


1917



(Extrait de Poèmes posthumes
, in Poèmes d’autrefois, Le Reniement de Pierre, traduits du roumain par Odile Serre / Ed. Le Temps qu’il fait)

Illustration : "Champs de blé sous un ciel de pluie" (1890) de Vincent Van gogh
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Dim 22 Mai 2011 - 12:11







Paysages



Dans la cour du monastère, en chemin tu te perds,
où poussent framboises rouges et perce-neige verts.
Dans le silence blanc du matin, les vallées font
résonner leurs ruisseaux dans le lointain, comme un chaudron.
Tu devines des moines simples dans les cellules
et un chant infini : des enfants à la voix aiguë
et aux yeux rouges (comme les fraises du chemin).
Sous le nouveau monastère, le monastère ancien;
tu le sens au silence, aux rats, à l'aspect lustré.
Au pied des murs tuméfiés sous la pluie et les années,
des hiboux empâtés par la paix ... les crachins lents ...
... et les pierres noires que charrièrent les torrents ...
la moisissure sur les dalles, et les orties.
Et que seul le sentier, égaré en ces lieux-ci,
cherchant les femmes aux seins et aux genoux petits,
monte là-haut, vers toi, ô céleste Sinaïa.



(Extrait de 'Poèmes anthumes", in Poèmes d'autrefois, Le reniement de Pierre/ Ed. Le temps qu'il fait)

Illustration : "Monastère dans les bois" (1835) par Carl Blechen





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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Lun 30 Mai 2011 - 17:58







Le chemin se perd dans les roseaux ...



Le chemin se perd dans les roseaux, les mares
envahies de lentilles d'eau; dans cette soie,
les eaux dorées jaillissent de loin en loin,
entrant dans la lumière comme en un filet.


Les forêts à l'horizon coupent le ciel -
et on sent dans l'air comme une odeur de pluie -
là-haut, les bergers s'appuient sur leur bâton -
des locustes se sont jetées dans l'été ...


Le parfum lourd des champs monte lentement,
les moineaux happent les filaments de l'air.
Sur les emblavures le maïs roussit
dans la fournaise d'or de la sécheresse ...




(Extrait de Poèmes posthumes, in Poèmes d'autrefois, Le reniement de Pierre/ Ed.Le temps qu'il fait)

Illustration : "Retour de l'école" (1939) de Chaïm Soutine


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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Mer 1 Juin 2011 - 12:29





C'est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d'homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l'homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L'hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage-
il reste peu d'intelligibles !


Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d'orties sous vos pieds,
- alors, eh bien, sachez que j'avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.


Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l'oeil, cet oeil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j'étais cruel, j'avais
soif de tendresse, de puissance,
d'or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j'étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l'heure de l'échec !


Oui, j'ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j'ai aimé, j'ai pleuré, j'ai haï, j'ai souffert,
j'ai acheté des fleurs et je n'ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j'allais à la campagne
pêcher, sous l'oeil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le coeur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l'homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l'arbre de la vie ...


J'ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n'ai rien compris au monde
et je n'ai rien compris à l'homme,
bien qu'il me soit souvent arrivé d'affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu'elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre
avez-vous mieux compris que moi ?


Et pourtant, non !
je n'étais pas un homme comme vous.
Vous n'êtes pas nés sur les routes,
personne n'a jeté à l'égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n'avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de L'humiliation,
accusés d'un délit que vous n'avez pas fait,
d'un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu'on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !


Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n'est
qu'un cri, qu'on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j'étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j'avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d'homme, tout simplement !



1942


( Extrait de L'Exode, in Le mal des fantômes, Verdier Poche)

Illustration : portait de Benjamin fondane
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Lun 13 Juin 2011 - 11:30







J'ai pleuré sur l'aurore ...



J'ai pleuré sur l'aurore et j'ai pleuré sur le matin,
car l'aurore pure était couverte de pollen,
le matin déchaussé s'éloignait alors à peine
du bassin, tel un canard, de son doux pas de satin ...


J'ai pleuré sur le jour blanc - un oriflamme de paix -
la terre fructifiait comme la nielle des blés,
et l'homme était là, le front et l'esprit accablés,
dans la nature, sous le couvercle d'azur épais.


J'ai pleuré sur le crépuscule rouge, comme un père,
car le crépuscule était rouge; il était si beau
sur le champ lisse, dans un tel silence d'étau
que la lumière tombait du ciel comme une pierre.


Et j'ai pleuré sur la nuit claire, à l'âme hantée,
où homme et bête engendraient un an et un gamin.
Et j'ai pleuré sur la nuit claire car tout est vain.
Et mon esprit saignait dans les becs de l'obscurité.


1917


(Extrait de Poèmes posthumes / Seghers)

Illustration : "Crise" de Fernand Khnopff
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Ven 8 Juil 2011 - 22:46








Piatra- Neamt


(I)




Si tu venais sur le banc, un roman
à la main,
ton sourire me chercherait dans le parc,
à travers la page du livre.


Ton roman, aux caractères allemands,
c'est Werther.
Tu l'as quitté au moment où il chargeait
son pistolet.


Ton sourire bienveillant et inquiet
me cherche.
Les moineaux, par-dessus ton épaule, épellent
le roman.


Je suis près de toi, chargeant mon pistolet,
tu ne me vois pas -
tu continues la page où tu as laissé
Werther.


Si je pouvais embrasser ton genou
ou ton âme -
si j'étais ce banc pesant, où tu rêves,
le livre retourné -


Et si j'étais ce livre entre tes mains;
ou si j'étais
la simple chaussure du petit pied
qui me foule;


si j'étais ta main, ou bien si j'étais
ton sourire ...





(Extrait de "Poèmes Anthumes", in Poèmes d'autrefois, Le reniement de Pierre/ Ed. Le temps qu'il fait)

Illustration : Le baiser volé (1894) de Marcus Stone

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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Sam 9 Juil 2011 - 18:08








Piatra-Neamt


(II)




Si tu venais sur le banc, sans rien
à la main -
tout le jardin public s'emplirait
d'un sourire.


Si tu mettais ta main dans la mienne
sur le banc -
les pigeons dans les allées du jardin
se feraient blancs.


Si tu mettais ton âme dans la mienne,
comme se nouent
les pépins durs, dans la chair d'une pomme -
j'en pleurerais.


Si tu voulais écouter le silence
pleuvoir,
sur le banc, à nos côtés, s'assiérait
septembre.




Illustration : La lune de miel (1892) de Marcus Stone


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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Dim 10 Juil 2011 - 22:09








Piatra-Neamt



(III)




Peut-être es-tu restée sur le banc, rêvant,
en cet automne,
à l'âme des feuilles qui est tombée,
piétinée par la pluie.


Peut-être es-tu restée, avec ton ombrelle,
à compter les cailloux,
où les gouttes dures de la pluie, autant
de becs d'oiseaux.


Toi-même tu ne sais ce que tu veux.
En cet automne,
peut-être es-tu restée sur le banc, rêvant
aux cailloux, à la pluie.


Peut-être l'angoisse a-t-elle grandi en toi;
toi-même tu ne le sais -;
et en toi crie la pluie, crie l'automne,
crie l'angoisse.



Illustration : Les joueurs (1885) de Marcus Stone


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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Ven 30 Déc 2011 - 22:31






Tout à coup


J'étais en train
de lire un livre
quand tout à coup
je vis ma vitre
emplir son oeil absent d'oiseaux légers et ivres

Oui, il neigeait.
La folle neige!
Elle tombait
tranquille et fraîche
dans le coeur tout troué comme un filet de pêche.

C'était si bon!
et j'étais ivre
de ces flocons
heureux de vivre
que ma main oublieuse, laissa tomber le livre!

En ai-je vu
neiger la neige
dans le coeur nu !
Ah Dieu ! Que n'ai-je
su garder dans mon coeur un peu de cette neige !

Toujours en train
de lire un livre!
Toujours en train
d'écrire un livre!
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre



(1944)


Illustration : La fenêtre du poète (1935) de Pietr Petrovic Konchalovsky
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Jeu 26 Jan 2012 - 9:54






C'est toute la douleur du monde

qui est venue s'asseoir à ma table

- et pouvais-je lui dire : Non ?



Je m'étais fait si petit,

une petite chenille, et j'ai éteint la lampe

- mais pouvais-je savoir qu'elle mûrissait dedans

et pouvais-je m'empêcher qu'elle sortît un jour,

une chanson entre ses ailes ?



J'ai dit à la douleur du monde

qui s'est couchée sous mon ventre :

N'ai-je pas assez de la mienne ?



Vois : j'ai ma propre soif !

On ne peut pas toujours demeurer une chenille

la terre m'est rugueuse au ventre

elle me fait mal votre terre

je suis né pour voler …



D'un bond je lui tournai le dos -

mais elle était déjà dans mon songe.

- Est-ce mon sang qu'elle voulait ?



J'ai dit la douleur du monde

- C'est une ruse, une sale ruse.

Voilà que tu chantes en t'en allant…



-Mais à ma place, dites, l'auriez-vous oubliée ?


1944


(Au temps du poème)

Illustration : Benjamin Fondane
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Ven 24 Fév 2012 - 11:27









Elégies



I


Ce n'est rien. Je vous dis que ce n'est rien ... A peine
un souffle qui pourrait éteindre une bougie
une ombre qui te suit sur les murs
un peu de sable qui se creuse sous tes pas.


Il ne te reste rien de tous ces beaux voyages
que quelques timbres-poste et quelques souvenirs
quelques disques usés
qui grincent sur le fond de la mémoire lasse.


Pourtant ce furent là de vrais pays, de vrais
baisers, tu étais vraie et juteuse à mes lèvres
ô femme, pain quotidien
qui a fondu au fur et à mesure que j'en mangeais.



Ô choses vraies, vraies, mais périssables ! vraies
justement parce que périssables ! et je me penche
sur ce journal, je veux dire sur cette rose, qui
meurt si vite d'avoir vécu si pleinement.


Chaque chose à son heure a pourvu à ma faim
et chacune est venue au-devant de ma soif
- qu'ai-je à songer maintenant à ces grappes pleines
quand c'est moi-même qui ait sucé les raisins ?


Que reste-t-il de la mélodie après que
la voix s'est tue ? et de l'enfance, quand les poils
ont poussé au menton ? et de l'année quand la main
a froissé la dernière feuille du calendrier ?


Que deviennent ces visages, quand j'ai fermé les yeux ?
- est-il un lieu pour les choses évanouies
comme il y a un lieu
pour les choses possibles mais qui n'ont pas été ?



(Extrait de "Au temps du poème", in "Le mal des fantômes" / Verdier poche)

Illustration : Portrait de Benjamin Fondane (1916) par Iosif Ross
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Mar 28 Fév 2012 - 19:46


Elégies




II


Ca a toujours été le dada du poète
que de chanter la mort des êtres déjà morts
comme s'il les voulait ramener à la vie
pour la joie de les voir mourir encore une fois


et ce n'est pas Ovide seulement qu'il ressuscite
sur les rives du Pont-euxin. C'est le regret
dans Ovide, le souvenir de telle rue de Rome
de telle alcôve, avec une telle femme sur le sofa


dont le baiser telle heure, tel jour et telle année
avait été unique, si bien qu'il charrie avec lui
dans la mémoire d'autres figures périssables
la boucle d'un soulier, la teinte d'un rideau


- soulier depuis longtemps, rideau depuis longtemps,
jetés à la poubelle mais qui pour lui sont frais
comme il est frais encore le baiser de cette femme
morte il y a trente ans au moment du baiser


et enlevée au temps mûrissant ! ou plutôt
vivante au seul instant de ce baiser, éternel
puisque unique, dont Ovide a mille fois rêvé
- et auquel le poète prête à nouveau ce rêve


et ce tourment, comme pour se convaincre lui-même
que rien ne meurt de ce qui a été une fois,
que dure davantage ce qui est le plus bref,
qu'est plus substantiel ce qui existe à peine -


car il se moque bien d'Ovide et du regret
dans Ovide, du souvenir de telle alcôve à Rome
à l'existence de laquelle il ne croit pas, pas plus
qu'il n'a jamais cru à l'existence de Rome.
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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Benjamin Fondane   Mer 29 Fév 2012 - 8:35

"Ca a toujours été le dada du poète
que de chanter la mort des êtres déjà morts
comme s'il les voulait ramener à la vie
pour la joie de les voir mourir encore une fois"

_________________
Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Friedrich Nietzsche
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