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 Louis Aragon

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Marie
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MessageSujet: Louis Aragon   Ven 15 Juin 2007 - 9:22


Je traîne après moi trop d'échecs et de mécomptes

J'ai la méchanceté d'un homme qui se noie

Toute l'amertume de la mer me remonte

Il me faut me prouver toujours je ne sais quoi

Et tant pis qui j'écrase et tant pis qui je broie

Il me faut prendre ma revanche sur la honte



Ne puis je donner de la douleur Tourmenter

N'ai je pas à mon tour le droit d'être féroce

N'ai je pas à mon tour droit à la cruauté

Ah faire un mal pareil aux brisures de l'os

Ne puis je avoir sur autrui ce pouvoir atroce

N'ai je pas assez souffert assez sangloté



Je suis le prisonnier des choses interdites

Le fait qu'elles le soient me jette à leurs marais

Toute ma liberté quand je vois ses limites

Tient à ce pas de plus qui la démontrerait

Et c'est comme à la guerre il faut que je sois prêt

D'aller où le défi de l'ennemi m'invite



Toute idée a besoin pour moi d'un contrepied

Je ne puis supporter les vérités admises

Je remets l'évidence elle même en chantier

Je refuse midi quand il sonne à l'église

Et si j'entends en lui des paroles apprises

Je déchire mon coeur de mes mains sans pitié



Je ne sais plus dormir lorsque les autres dorment

Et tout ce que je pense est dans mon insomnie

Une ombre gigantesque au mur où se déforme

Le monde tel qu'il est que follement je nie

Mes rêves éveillés semblent des Saint Denis

Qui la tête à la main marchent contre la norme



Inexorablement je porte mon passé

Ce que je fus demeure à jamais mon partage

C'est comme si les mots pensés ou prononcés

Exerçaient pour toujours un pouvoir de chantage

Qui leur donne sur moi ce terrible avantage

Que je ne puisse pas de la main les chasser



Cette cage des mots il faudra que j'en sorte

Et j'ai le coeur en sang d'en chercher la sortie

Ce monde blanc et noir où donc en est la porte

Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties

Je bats avec mes poings ces murs qui m'ont menti

Des mots des mots autour de ma jeunesse morte"


Le roman inachevé - Poésies

Gallimard
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mer 17 Oct 2007 - 1:39

ELSA AU MIROIR

C'était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C'était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
C'était au beau milieu de notre tragédie
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
Qu'elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
À ranimer les fleurs sans fin de l'incendie
Sans dire ce qu'une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C'était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

C'était un beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi

Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir

Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs

Et ses cheveux dorés quand elle vient s'asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie

(La Diane française, 1945 )

LOUIS ARAGON
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mer 17 Oct 2007 - 9:06

J'aime bien sa série de poème consacré à Elsa. Il avait une muse :
Citation :

LES MAINS D'ELSA

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement..
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Ven 19 Oct 2007 - 2:10

Citation:


Biographie de Louis Aragon
(1897 à 1982)

Fils illégitime d'une liaison entre Marguerite Toucas et un homme politique célèbre, Louis Andrieux, Louis Aragon naît le 3 octobre 1897, à Paris. Son enfance toute entière se trouve du coup marquée par le mensonge et la dissimulation: pour sauver les apparences, sa mère se fait en effet passer pour sa sœur et sa grand-mère pour sa mère adoptive tandis que ses tantes deviennent ses sœurs et que son père devient un vague parrain qui ne lui apprendra la vérité de sa naissance qu'avant son départ pour le front. Enfant précoce, il compose dès l'âge de six ans, dans l'atmosphère confinée d'une pension de famille où apparaissent de belles étrangères, de petits romans inspirés de Zola qu'il dicte à ses "sœurs" et dont il a publié plus tard l'un des volumes.
Après une brillante scolarité ( il maîtrise en sixième le programme littéraire du baccalauréat) pendant laquelle il dévore tous les livres qu'il trouve, à commencer par Dickens (écrivain anglais), Tolstoï et Gorki (écrivains russes), il assiste à l'éclatement de la Première guerre mondiale. Il échappe, de 1914 à 1916, à plusieurs vagues de départ pour le front et commence des études de médecine en 1915 tout en fréquentant assidûment la librairie d'Adrienne Monnier grâce à laquelle il découvre Lautréamont, Apollinaire, Mallarmé, Rimbaud…Cela ne l'empêche pas de lire Barbusse, dont Le Feu (1916) fait sur lui une très forte impression. Il est incorporé en 1917 et part pour le front où il rencontrera par hasard André Breton. Trois fois enseveli sous les bombes, Aragon survit cependant au conflit et se consacre avec une énergie décuplée à l'écriture, sous toutes ses formes: poétique avec Feu de Joie (1920), romanesque avec Anicet ou le Panorama, roman ( 1921). Il participe également à la création d'un mouvement artistique d'avant-garde ( qu'on appellera le Dadaïsme) puis, à partir de 1924 à la naissance du Surréalisme qu'il sera le premier à théoriser avec Une vague de rêve ( 1924). Dès lors, sa dimension d'écrivain et de poète ne va cesser de s'accroître, notamment avec Le Paysan de Paris (1926) qui est un des sommets de la prose surréaliste de l'époque.
Inscrit au Parti Communiste dès 1927, comme beaucoup de surréalistes ( Breton, Eluard), Aragon se sépare peu à peu de ses amis qui refusent de se soumettre à la volonté d'un quelconque groupe et s'engage corps et âme dans la lutte politique. Il rencontre en 1928 un jeune écrivain russe, Elsa Triolet, dont il ne se séparera plus. Il devient simple journaliste à L'Humanité et entame une nouvelle carrière de romancier avec Les Cloches de Bâle (1934) qui raconte l'évolution de plusieurs personnages bourgeois (et notamment des femmes) vers le communisme. Sur le modèle de Balzac et de Zola, Aragon entame alors un grand cycle romanesque qu'il appelle Le Monde réel avec Les Beaux Quartiers (1936), Les Voyageurs de l'Impériale (1939, récemment adapté pour le cinéma), Aurélien (1944), et enfin Les Communistes (1949-1951) qu'il réécrira entièrement en 1966-67. Mais la "drôle de guerre" et surtout la défaite de juin 40, feront réapparaître une autre facette de l'écrivain, celle du poète, dont la production, à partir de Crève-cœur (1939) marquera toute la période de la Résistance française avec, notamment, Les Yeux d'Elsa (1942), Brocéliande (1942), Le Musée Grévin (1943) et La Diane Française (1944).
Après la Libération, Aragon, célébré et puissant, poursuit son engagement politique et soutient sans ambiguité et sans doute en connaissance de cause les dérives staliniennes du communisme. Après la mort de Staline (1953) et le rapport Krouchtchev (1956) qui dénonce les atrocités commises sous le régime précédent, Aragon traverse une véritable crise qui le mènera au bord du suicide et dont il ne sort qu'en se livrant entièrement à la direction d'un grand hebdomadaire littéraire, Les Lettres françaises. Deux grandes œuvres naîtront cependant de cette crise: Le roman inachevé (1956) , autobiographie poétique immédiatement saluée comme un chef-d'œuvre par toute la critique et La Semaine Sainte (1958) gigantesque reconstitution mi-historique mi-romanesque d'un des derniers épisodes de la carrière napoléonienne.
A partir de ce double succès, la production poétique et romanesque d'Aragon ne va cesser de s'amplifier, en marge des modes du Nouveau Roman: avec Les poètes (1960), Le Fou d'Elsa (1963), La Mise à mort ( 1965), Blanche ou l'oubli (1967), Les Communistes (seconde version) Henri Matisse, roman (1970), prodigieux roman où écriture et peinture se croisent et se rejoignent. et enfin Théâtre/roman (1971).
Après la mort d'Elsa Triolet (1970), il poursuit comme il le peut ses activités politiques auprès de l'union de la gauche ( il sera décoré par F. Mitterrand) et survit en changeant radicalement de style de vie et en affichant dans les médias ses relations homosexuelles, notamment avec Jean Ristat, lui-même écrivain et poète qui lui fermera les yeux le 24 décembre 1982. Sa mort sera suivie d'un concert étonnant de louanges et de cris de haine qui ne s'est guère estompé depuis.
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coline
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 15 Sep 2008 - 0:22

Epilogue

La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est fermée
Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu'on n'en peut plus baisser la herse

Quand j'étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
Et ce qu'il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le pli des habitudes

Bien sûr bien sûr vous me direz que c'est toujours comme cela mais justement
Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage
Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
Est - ce qu'on peut avoir le droit au désespoir le droit de s'arrêter un moment

J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois rien
Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable
Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'épouvantables
Car il n'est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien

Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont montés
Arracher le drapeau de servitude à l'Acropole et qu'on les a jetés
Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire

J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant
En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline
Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines
Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l'ensemble des chants

Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise
Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
Du moment que jusqu'au bout de lui même le chanteur a fait ce qu'il a pu
Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypothèse

J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre
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Marie
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 15 Sep 2008 - 1:30

C'est beau, Louis Aragon, n'est-ce pas, Coline?

Je chante pour passer le temps
Petit qu'il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le coeur content
A lancer cailloux sur l'étang
Je chante pour passer le temps

J'ai vécu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j'ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n'est plus pareil
J'ai vécu le jour des merveilles

Allons que ces doigts se dénouent
Comme le front d'avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l'alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouent

Nous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu'importe à présent qu'on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s'est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune

Et j'en dirais et j'en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l'homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j'en dirais et j'en dirais

Oui pour passer le temps je chante
Au violon s'use l'archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Près de moi dans l'ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante

Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps

_________________
J'appelle bonheur tout espace de temps où la joie paraît immédiatement possible.
André Comte-Sponville
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 15 Sep 2008 - 1:42

Marie a écrit:
C'est beau, Louis Aragon, n'est-ce pas, Coline?


Oui Marie!

Quel bonheur avons-nous de pouvoir lire et apprécier ces lignes magnifiques!...
Ce soir Aragon, Bosco...

Il y a longtemps que je voulais poster cet Epilogue que je trouve remarquable et sur lequel je travaille souvent ma diction...

Très beau aussi ce dernier que tu viens de poster...

Tout à l'heure Markofr a dit frissonner à la lecture du textede Bosco...Oui ce sont des textes qui font frissonner et conduisent même parfoisaux larmes, aux larmes de bonheur devant tant de beauté...
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Marie
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mar 23 Sep 2008 - 1:49

C'est bête, on a perdu ce qu'Elise disait, et qui était très beau..

Le Roman inachevé, je le recopierais volontiers à un doigt, mais bon... Cool

Des extraits:

Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre
Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux
Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
Ce qu'à la fin j'ai su comment le faire entendre
Comment ce que je sais le dire de mon mieux

Parce que c'est très beau la jeunesse sans doute
Et qu'on en porte en soi tout d'abord le regret
Mais le faix de l'erreur et la descente aux soutes
C'est aussi la jeunesse à l'étoile des routes
Et son lourd héritage et son noir lazaret

On se croit libre alors qu'on imite On fait l'homme
On veut dans cette énorme et plate singerie
Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
Quand chacun de nos pas est par avance écrit

On va réinventer la vie et ses mystères
En leur donnant la métaphore pour pivot
On pense jeter bas le monde héréditaire
Par le vent d'une phrase ou celui d'un scooter
Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

Regardez ces jeunes gens Qu'est-ce qui les pousse
Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
Ils n'avaient après tout de neuf que la frimousse
Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
Où les songes d'enfance à la fin se défont

Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
Vous avez le cheveu désordre et l'oeil perdu
Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire
Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
On vous solde à la pelle et c'est fort bien vendu

Vous êtes de la chair à tout faire Une sorte
De matériel courant de brique bon marché
Avec vous pas besoin d'y aller de main morte
Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent
Et vos rêves les loups n'en font qu'une bouchée

J'ai quelque lassitude Est-ce l'heure est-ce l'âge
À faire ce qu'il faut pour être bien compris
Car il ne suffit pas de soigner ses images
Et de serrer de près le sens dans le langage
Il faut compter avec les sourds les ahuris

Il faut compter avec ceux-là que tout installe
Dans l'idée a priori qu'ils se font de vous
J'écris Je suis le boeuf qu'on expose à l'étal
Et mon coeur débité d'une poigne brutale
Quand il est en morceaux les gens le désavouent

Ils pensent que comme eux mesquinement je pense
Ce que je dis pour eux je le dis pour l'effet
Ils ne peuvent m'imaginer qu'à leur semblance
Ils n'ont à me prêter que leur propre indigence
Ils en sont prodigieusement satisfaits

_________________
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mar 23 Sep 2008 - 1:54

Citation :
J'aime bien sa série de poèmes consacrés à Elsa. Il avait une muse...

oh que oui Steven, une muse, qu'Aragon aimait d'amour fou et pour laquelle il écrivait sans fin... Au point que lorsqu'il l'a perdue... Bref.

Moi ex-plume timide récemment promue espoir postal, je vous soumets – timidement toujours – des vers… des vers peut-être pas trop déplacés ici ? (Vous me direz...)
Leur dédicataire les a reçus voilà quelques années, dans la maison ancestrale qu’elle occupe chaque été en Isère avec son petit garçon. Qu’elle s’appelle Elsa, l’auteur des vers Louis – c'est déjà amusant… Mais son grand-père ayant été le médecin attitré des véritables Elsa (Triolet) et Louis (Aragon), que la maison d'été soit pleine de souvenirs offerts par l'illustre couple à leur toubib... !!! Ca fait beaucoup... Voici les vers :

On vous devine, au loin, dans votre coin d’Isère,
De quelques vieux bouquins soufflant sur la poussière,
Faisant voler dans l’air dix mille points dorés
Qu’un Samuel voit fuir d’entre ses poings serrés –
C’est un buisson léger qu’a suscité sa mère.

On vous devine, au loin, dans votre coin d’Isère.
On ne voit pas chez vous de « paysage laid »,
Mais un buisson d’écrits dont l’horizon nous plaît ;
Tout un écrin de noms pris entre ciel et terre –
Un Aragon d’Elsa ne pouvant pas se taire
Et lui donnant toujours quelque nouveau couplet…

On ne voit pas chez vous de paysage laid :
Mais un soleil riant triant sur le volet
Du mauvais grain le bon – de l’ombre la lumière,
Et le meilleur des mots soustraits à la poussière
Dont s’improvise en l’ombre un lumineux ballet –
Et dont retombe en vers la cendre qui volait –
Non tant pour amuser la dame Triolet
Que pour une autre Elsa, qu’on a voulu distraire.
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mar 23 Sep 2008 - 17:28

Ahhh méchante technologie instable ! Oser saborder du Aragon ! M'enfin !

Je reposte le poème extrait du Fou d'Elsa que je trouve...



Il y a des choses que je ne dis a Personne Alors
Elles ne font de mal à personne Mais
Le malheur c'est
Que moi
Le malheur le malheur c'est
Que moi ces choses je les sais

Il y a des choses qui me rongent La nuit
Par exemple des choses comme
Comment dire comment des choses comme des songes
Et le malheur c'est que ce ne sont pas du tout des songes

Il y a des choses qui me sont tout à fait
Mais tout à fait insupportables même si
Je n'en dis rien même si je n'en
Dis rien comprenez comprenez moi bien

Alors ça vous parfois ça vous étouffe
Regardez regardez moi bien
Regardez ma bouche
Qui s'ouvre et ferme et ne dit rien

Penser seulement d'autre chose
Songer à voix haute et de moi
Mots sortent de quoi je m'étonne
Qui ne font de mal à personne

Au lieu de quoi j'ai peur de moi
De cette chose en moi qui parle

Je sais bien qu'il ne le faut pas
Mais que voulez-vous que j'y fasse
Ma bouche s'ouvre et l'âme est là
Qui palpite oiseau sur ma lèvre

O tout ce que je ne dis pas
Ce que je ne dis à personne
Le malheur c'est que cela sonne
Et cogne obstinément en moi
Le malheur c'est que c'est en moi
Même si n'en sait rien personne
Non laissez moi non laissez moi
Parfois je me le dis parfois
Il vaut mieux parler que se taire

Et puis je sens se dessécher
Ces mots de moi dans ma salive
C'est là le malheur pas le mien
Le malheur qui nous est commun
Épouvantes des autres hommes
Et qui donc t'eut donné la main
Étant donné ce que nous sommes

Pour peu pour peu que tu l'aies dit
Cela qui ne peut prendre forme
Cela qui t'habite et prend forme
Tout au moins qui est sur le point
Qu'écrase ton poing
Et les gens Que voulez-vous dire
Tu te sens comme tu te sens
Bête en face des gens Qu'étais-je
Qu'étais-je à dire Ah oui peut-être
Qu'il fait beau qu'il va pleuvoir qu'il faut qu'on aille
Où donc Même cela c'est trop
Et je les garde dans les dents
Ces mots de peur qu'ils signifient

Ne me regardez pas dedans
Qu'il fait beau cela vous suffit
Je peux bien dire qu'il fait beau
Même s'il pleut sur mon visage
Croire au soleil quand tombe l'eau
Les mots dans moi meurent si fort
Qui si fortement me meurtrissent
Les mots que je ne forme pas
Est-ce leur mort en moi qui mord

Le malheur c'est savoir de quoi
Je ne parle pas à la fois
Et de quoi cependant je parle

C'est en nous qu'il nous faut nous taire
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Mar 23 Sep 2008 - 18:00

elena a écrit:
Citation :
J'aime bien sa série de poèmes consacrés à Elsa. Il avait une muse...

oh que oui Steven, une muse, qu'Aragon aimait d'amour fou et pour laquelle il écrivait sans fin... Au point que lorsqu'il l'a perdue... Bref.

Je prolonge un peu mon message de cette nuit.
Pas trop envie de peser sur ce bref qui n’est pas le sujet... Mais chacun sait que la perte d'Elsa Triolet entraîna pour Aragon la perte du goût des femmes... Cela rappelle un peu la perte d'Eurydice : Ovide écrivit trois jolis vers à ce propos, faisant d’Orphée l’inventeur de la pédérastie (- Orphée apprenant aux hommes à "reporter leur amour sur de jeunes garçons").

Je trouve cela joli... Etrange forme de fidélité à l'épouse unique peut-on dire...
Je devine (ou crains) les sourires, alors juste, juste un demi-sourire pour cinéphiles, comme il y en a sur ce forum :
Sourire du mot de Charles Trenet lorsqu'il vit - comme tout le monde - le visage rond et imberbe du jeune garçon dans la compagnie duquel Aragon désomais se plaisait, et même s'affichait un peu :
" Elsapoupin..."
(Moi je crois que Charles Trénet était jaloux c'est tout.)
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 24 Nov 2008 - 1:38

Il est inutile de geindre
Si l'on acquiert comme il convient
Le sentiment de n'être rien
Mais j'ai mis longtemps pour l'atteindre

On se refuse longuement
De n'être rien pour qui l'on aime
Pour autrui rien rien par soi même
Ca vous prend on ne sait comment

On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu'on se l'avoue
Ne serait-ce qu'une seconde

Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n'importe qu'on vive ou meure
Si vivre et mourir n'ont servi

Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi
Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent

Tes monstres n'ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n'y a que de faux Orphées

L'effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu'après la chose

Et pas plus l'amour ne se crée
Et pas plus l'amour ne se force
Aucun dieu n'est pris sous l'écorce
Qu'il t'appartienne délivrer

Ce ne sont pas les mots d'amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu'on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se régle pas au détail
Il est l'objet d'une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu'elle n'est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton coeur au feu commun
Qu'est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu'il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l'amour de l'homme et la femme

Va Prends leur main Prends le chemin
Qui te mène au bout du voyage
Et c'est la fin du moyen âge
Pour l'homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure
Le Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer
A rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur ces côteaux
Qu'on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu'il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s'étendre
Qui brûle dans les bois d'autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde toi Tu n'es que cendres

Chaque douleur humaine sens-
La pour toi comme une honte
Et ce n'est vivre au bout du compte
Qu'avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l'étreignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu


Louis Aragon Le roman inachevé

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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 24 Nov 2008 - 9:20

Pouvait-on trouver plus beau poème pour aborder cette semaine?....
Merci Marie.
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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Dim 30 Nov 2008 - 22:17

remettant le nez dans le petit livre dont je dispose, je me suis arrêté encore sur

Le phénix renaît de ses cendres

à Giorgio de Chirico

Sur l'amour on avait écrit
Sortie de secours interdite en cas d'incendie
Sur le ciel on avait écrit
Vous vous trompez ce n'est pas ici
Et sur la nuit on avait écrit
On n'avait écrit rien du tout sur la nuit



mais je crois l'avoir déjà lu sur le forum. je suis assez impressionné par les textes d'écriture automatique qui suivent dans le livre (Le mouvement perpétuel chez Gallimard).

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MessageSujet: Re: Louis Aragon   Lun 1 Déc 2008 - 22:01

je reprends où ma flemme m'a laissé...


L'EPINGLE STERILISEE

Ne faites pas allusion aux oiseaux des régions antarctiques j'y vois plusieurs inconvénients Les feuillages viennent heureusement cacher tout ce qui s'agite plus doucement que les cocktails dans les plis profonds et poussiéreux de mon cerveau Je vous en prie n'approchez pas la lampe à huile de cade ni les pinces à disséquer les coeurs Où fuir les regards méchants des passants qui tracent un tissus serré de pas Tissu qu'on ne peut comparer pour la finesse à la toile d'araignée et encore moins à l'émoi d'une jeune fille qui vient de rencontrer pour la première fois les yeux d'un homme étranger mais de bonne mine La terrible aventure se poursuit à une vitesse folle et quand le film permet de voir les visages des acteurs on n'a plus envie de regarder tant leur expression est intime Sans autre parti pris que de garder l'équilibre de mes facultés je me dérobe aux démons persuasifs de l'investigation Ils portent les mains sur ma personne dans cet endroit du cervelet qui produit la mort aux yeux blancs sous l'influence bienfaisante de l'épingle stérilisée Non non c'est-à-dire laissez-moi croire que je suis seul sous un arbre à lait dans le pays où les hommes sont si noirs qu'on ne songerait pas à leur ouvrire la poitrine pour en faire sortir du lait

Café La Source,
boulevard Saint-Germain, 1919.

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