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 Emile Zola

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Camille19
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Sam 12 Sep 2009 - 1:07

Mais je ne comprends pas : pourquoi as-tu peur de percevoir les nuances ? C'est plutôt quelque chose de bien, non ? content
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Sam 12 Sep 2009 - 1:41

J'ai peur de changer d'opinion sur le bouquin. Enfin, "peur", c'est un peu trop fort, je redoute plutôt.
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Camille19
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Sam 12 Sep 2009 - 10:48

Ah d'accord content Je pense que quand on relit un livre d'un grand auteur lorsqu'on est plus attentif au style et à l'écriture, ca ne peut donner qu'une meilleure impression qu'à la première lecture Very Happy C'est pas comme si on relisait un livre de Marc Lévy qu'on avait adoré à douze ans laugh

Mais c'est vrai que moi aussi parfois j'ai peur de relire des livres : c'est le cas quand j'ai vraiment adoré un livre, quand il m'a semblé si extraordinaire que j'ai l'impression que je ne pourrai qu'être déçue à la relecture... Bref je m'éloigne un peu du sujet !
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Marko
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 15:14

L'oeuvre


Avec Claude Lantier je veux peindre la lutte de l'artiste contre la nature, l'effort de la création dans l'oeuvre d'art, effort de sang et de larmes pour donner sa chair, faire de la vie: toujours en bataille avec le vrai, et toujours vaincu, la lutte contre l'ange
Emile Zola

Il m'arrive régulièrement de passer par la librairie des musées et, en sortant de l'expo Cézanne/Picasso au Musée Granet d'Aix en Provence, j'ai vu sur un présentoir des exemplaires de L'oeuvre de Zola. Je n'avais qu'un souvenir lointain mais plus qu'agréable de ses livres (Thérèse Raquin et La Bête Humaine) et "l'Oeuvre" restait pour moi un titre parmi les autres sans trop savoir de quoi il s'agissait. Et quand j'ai lu qu'il évoquait notamment la création artistique et les liens romancés entre Cézanne et Zola, amis d'enfance, je n'ai eu qu'une envie... prolonger le plaisir de l'exposition.

J'ai bien fait d'attendre un peu avant de faire un post parce que sur le moment je l'ai trouvé tellement riche à différents niveaux que j'aurais eu envie d'en raconter des pages et des pages. Je laisse donc la mémoire (certes récente) retenir l'essentiel du plaisir énorme que j'y ai trouvé.



Claude Monet: La Seine à Bennecourt

Ce qui me fascine chez Zola c'est d'abord l'habileté avec laquelle il mêle le roman populaire, avec ses rebondissements (la plupart des livres étaient publiés par épisodes) et ses excès mélodramatiques, et la réflexion sur les hommes de son époque, leurs moeurs, l'atmosphère dans laquelle ils évoluent à tous les niveaux de la société, dans un soucis documentaire extraordinairement exploité, qui n'avait d'équivalent jusque là que chez un Balzac ou bien avant chez un Shakespeare.

L'un des intérêts de L'Oeuvre est qu'il se met en scène pour la première fois lui-même au travers du personnage de Pierre Sandoz, journaliste et écrivain, en même temps qu'au travers de Claude Lantier (le fils de Gervaise de L'Assommoir, le frère de Nana et d'Etienne Lantier de Germinal) qui reste cependant avant tout un portrait mélangé de Cézanne et de Manet. Cela lui permet d'exprimer ses connaissances et sa passion pour l'Art de son époque, cet incroyable bouillonnement créatif qui allait faire émerger tout l'art contemporain avec la rupture d'avec le romantisme et l'apparition du réalisme, du symbolisme, de l'impressionnisme... Pour ne parler que de la peinture. Et ce roman nous fait revivre cette époque et redécouvrir tous ces artistes à travers une fiction et des personnages imaginaires qui synthétisent leurs diverses caractéristiques. C'est passionnant et tous ces enjeux autour de ces fameuses sélections du Salon et du Salon des refusés créent un véritable suspens en même temps qu'ils s'animent d'une vie assez sidérante. Chaque "épisode" contient d'ailleurs ses morceaux de bravoure littéraires.


La dame en blanc de Whistler, un des "refusés" du Salon

Cela lui permet aussi d'y exposer ses théories sur le naturalisme et son intérêt pour la physiologie et cette fameuse théorie génétique à l'origine des Rougon-Macquart. L'héroïne du premier roman La fortune des Rougon ayant eu une relation adultère avec un braconnier malfrat qui donnera naissance à une branche familiale, Les Macquart, porteuse de tares physiques et/ou morales se transmettant de génération en génération (alcoolisme, violence, inceste, comportement auto-destructeur...). Théorie dépassée aujourd'hui mais qui lui a servi de point de départ prétexte.

Pour revenir à L'oeuvre:

On est d'entrée emporté par le flot romanesque. Un orage sur les ponts de Paris la nuit, un jeune peintre fauché qui rentre dans son atelier sous les toits, une jeune inconnue qui attend dans l'entrée de l'immeuble à peine éclairée. On a déjà envie de savoir ce qui va leur arriver et leur parcours, leurs amours, leur escapade sur les bords de Seine à Bennecourt, leurs difficultés financières, leurs joies puis leurs souffrances sont captivantes.

Gravitent autour d'eux tout un groupe d'artistes en mal de reconnaissance. D'abord solidaires, combattifs, ils finiront parfois par devenir rivaux. On reconnait ça et là des traits appartenant aux principaux amis de Zola, de Cézanne à Pissarro, de Monet à Philippe Solari, le sculpteur, de Baille à Manet.

Il y a des passages formidables comme l'effondrement de la statue de Mahoudeau (Solari), la bienveillance lumineuse de Bongrand, ce vieux peintre et gloire du passé que j'imaginerais bien représenter Gustave Courbet, qui sait reconnaitre le talent, qui tente de venir en aide. Il y a aussi cette apparition presque fantômatique d'un peintre qu'on croyait mort et qui vit reclu. C'est Corot dans toute sa discrétion. Et tellement d'autres anecdotes émouvantes, révoltantes. Les marchands d'art, les critiques académiques...

Et puis il y a la violence de la création. Sa solitude, son égoïsme, les sacrifices qu'elle impose, la folie sous-jacente qui n'est jamais bien loin. Le fameux tableau que tente d'achever Claude Lantier est également un compromis entre certaines oeuvres de Cézanne qui annoncent l'expressionnisme, Le déjeuner sur l'herbe , La nymphe surprise et L'Olympia de Manet... Quelle époque!



C'est un livre pour moi inoubliable et qui m'a donné envie de lire les 20 tomes de cette saga familiale.

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"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
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Dernière édition par Marko le Mer 16 Sep 2009 - 19:21, édité 1 fois
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Marko
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 19:13

Extrait de L'Oeuvre:

Mais une autre amertume était réservée à Claude. Il aperçut, sur le panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant à celui de Fagerolles. Et, devant celui-là, personne ne se bousculait, les visiteurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant l'effort suprême, le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des années, une dernière oeuvre enfantée dans le besoin de se prouver la virilité de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre La noce au village, ce premier chef-d'oeuvre dont on avait écrasé sa vie de travailleur, venait de le pousser à choisir le sujet contraire et symétrique: L'enterrement au village, un convoi de jeune fille, débandé parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-même, on verrait bien s'il était fini, si l'expérience de ses soixante ans ne valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'expérience était battue, l'oeuvre allait être un insuccès morne, une de ces chutes sourdes de vieil homme, qui n'arrêtent même pas les passants. Des morceaux de maître s'indiquaient toujours, l'enfant de choeur tenant la croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bière, et dont les robes blanches, plaquées sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli contraste avec l'endimanchement noir du cortège, au travers des verdures; seulement, le prêtre en surplis, la fille à la bannière, la famille derrière le corps, toute la toile d'ailleurs était d'une facture sèche, désagréable de science, raidie par l'obstination. Il y avait là un retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté, d'où était parti l'artiste, autrefois. Et c'était bien le pis de l'aventure, l'indifférence du public avait sa raison dans cet art d'une autre époque, dans cette peinture cuite et un peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des grands éblouissements de lumière.

Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débutant timide, entra dans la salle, et Claude eut le coeur serré en le voyant jeter un coup d'oeil à son tableau solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui faisait émeute. En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. Si, jusque-là, la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se survivait, son talent était mort, jamais plus il n'enfanterait des oeuvres vivantes.



L'enterrement à Ornans de Gustave Courbet

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kenavo
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 20:03

déjà ton enthousiasme après que tu es revenu de tes vacances, m'avait donné envie de noter ce titre.. et ton commentaire est vraiment extraordinaire.. on a envie de plonger tout de suite dans ce livre..
hélas.. j'ai tellement d'autres lectures qui m'attendent..
mais je voulais te dire que j'ai lu ce que tu en dis, je vais le commander et espérer de trouver le bon moment pour la lecture Very Happy

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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 20:08

kenavo a écrit:
déjà ton enthousiasme après que tu es revenu de tes vacances, m'avait donné envie de noter ce titre.. et ton commentaire est vraiment extraordinaire.. on a envie de plonger tout de suite dans ce livre..
hélas.. j'ai tellement d'autres lectures qui m'attendent..
mais je voulais te dire que j'ai lu ce que tu en dis, je vais le commander et espérer de trouver le bon moment pour la lecture Very Happy

ça me fait plaisir et je pense que tous les amateurs d'art et de peinture de cette époque ne peuvent qu'y prendre un plaisir énorme.

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kenavo
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 20:14

Marko a écrit:
ça me fait plaisir et je pense que tous les amateurs d'art et de peinture de cette époque ne peuvent qu'y prendre un plaisir énorme.
oui, j'ai surtout tout de suite fait attention quand tu as parlé de l'oeuvre Déjeuner sur l'herbe - celui-là est à la une du sublime livre de Ross King: The Judgment of Paris: The Revolutionary Decade That Gave the World Impressionism jypeurien malheureusement pas encore traduit en français - mais qui parle de cette période (le déclin de l'art du genre de Meissonier et la naissance de l'impressionnisme)..

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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 20:31

Tu m'as bien donné envie à moi aussi miammiam on sent vraiment l'enthousiasme dans ton commentaire Very Happy De toute façon ça fait longtemps que j'ai envie de le lire mais toujours le même problème de temps... Joli choix pour les illustrations aussi, je ne connaissais pas le tableau de Monet que tu as mis mais il s'en dégage vraiment une atmosphère particulière, j'adore aime Ca illustre parfaitement ton propos ! Merci pour ton commentaire en tout cas content
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Marko
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 20:49

Camille19 a écrit:
Joli choix pour les illustrations aussi, je ne connaissais pas le tableau de Monet que tu as mis mais il s'en dégage vraiment une atmosphère particulière, j'adore aime Ca illustre parfaitement ton propos ! Merci pour ton commentaire en tout cas content



Le soleil ayant reparu, des journées adorables se suivirent, des mois coulèrent dans une félicité monotone. Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, à travers les fentes des volets. Puis, après le déjeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des près, jusqu'à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables voyages de l'autre côté de l'eau, dans les champs de blé de Bonnières et de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivière, ils s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre.


Cézanne a séjourné chez Renoir l'été 1885 à La Roche-Guyon et Monet a beaucoup peint ces bords de Seine. Dans le roman, Claude Lantier qui tente d'arrêter de peindre y passe des moments heureux avec Christine avant leur retour à Paris.

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coline
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 23:16

Super ce commentaire! Marko tu ne fais jamais les choses à moitié...Bravo!...Encore un roman à lire quoi!... content
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Marko
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Mer 16 Sep 2009 - 23:52

Sur ma lancée et pour le plaisir de partager ces quelques images ...

L'assommoir


James Ensor: Les pochards (quelle merveille ce tableau!)


Autre grande claque littéraire et chef-d'oeuvre incontestable (en tout cas pour moi) malgré les nombreux détracteurs de l'époque et peut-être d'aujourd'hui.

Tout d'abord pour la description naturaliste et néamoins lyrique du monde des petits ouvriers du quartier de la goutte d'or à Paris à l'époque des chantiers d'Haussmann.



On peut d'ailleurs profiter d'une belle exposition de photos de ces travaux en ce moment au Louvre des Antiquaires ou lire l'ouvrage qui l'accompagne:

Exposition: la transformation de Paris par Haussmann en photos


On découvre dans le roman des blanchisseuses, des forgerons, des couvreurs zingueurs, mais aussi des fileurs d'or (les ignobles Lorilleux!) et quelques profiteurs... Des hommes et des femmes épuisés, parfois dans la misère, souvent apaisés puis assommés par l'alcool au cours de repas et de noces d'anthologie, ou au comptoir de quelques cafés où on distille un elixir assassin.


Degas, Les blanchisseuses

Au milieu de cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait encore des faims qu'elle entendait râler autour d'elle. Ce coin de la maison était le coin des pouilleux, où trois ou quatre ménages semblaient s'être donné le mot pour ne pas avoir du pain tous les jours. Les portes avaient beau s'ouvrir, elles ne lâchaient guère souvent des odeurs de cuisine. Le long du corridor, il y avait un silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres vides. Par moments, des danses s'élevaient, des larmes de femmes, des plaintes de mioches affamés, des familles qui se mangeaient pour tromper leur estomac. On était là dans une crampe au gosier générale, bâillant par toutes ces bouches tendues ; et les poitrines se creusaient, rien qu'à respirer cet air, où les moucherons eux-mêmes n'auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans son trou, sous le petit escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule, pour avoir moins froid ; il restait des journées sans bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait même plus sortir, car c'était bien inutile d'aller gagner dehors de l'appétit, lorsque personne ne l'avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il n'était pas fini. Non, il vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu, d'un oeil seulement ; jusqu'à la mort qui l'oubliait ! Gervaise, dès qu'elle avait du pain, lui jetait des croûtes. Si elle devenait mauvaise et détestait les hommes, à cause de son mari, elle plaignait toujours bien sincèrement les animaux ; et le père Bru, ce pauvre vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un outil, était comme un chien pour elle, une bête hors de service, dont les équarisseurs ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir continuellement là, de l'autre côté du corridor, abandonné de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-même, retournant à la taille d'un enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se racornissent sur les cheminées.

Zola décrit cet univers avec un souffle qui nous emporte et ne se relâche jamais pour nous conduire vers un final mélodramatique d'une noirceur et d'une puissance totales. Mais qui peut dire qu'il en fait trop? Ce que j'ai pu entrevoir, ne serait-ce qu'un peu, de la vie de certaines personnes en grande difficulté sociale et affective est parfois au-delà de cette fiction. Même lorsqu'il décrit l'agonie effroyable d'une petite fille maltraitée par son père.

Il utilise la langue comme peut-être jamais la littérature n'avait osé le faire auparavant (chez Rabelais?). Il faudra attendre plus tard un Céline pour atteindre une telle force dans l'utilisation des mots, de l'argot, de ces centaines d'expressions perdues qu'il avait notées scrupuleusement et qu'il restitue avec un talent confondant.

L'histoire est simple (ne pas lire si vous voulez profiter pleinement du livre:
Spoiler:
 

Comme dans L'Oeuvre, le roman est découpé en épisodes dont presque chacun offre une séquence d'anthologie. De la scène de bagarres entre femmes dans le lavoir au début à la virée de la "Noce" dans les galeries du Louvre, des scènes de séduction dans la forge avec Goujet au delirium tremens de Coupeau à l'hôpital psychiatrique vers la fin, etc ... Et il y a cette description terrible des ravages de l'alcool altérant les comportements, privant les être de volonté, les brisant physiquement et moralement.



Avec en toile de fond, les vastes chantiers Haussmannien, à la demande de Napoléon III, dont on a du mal à imaginer aujourd'hui les proportions dantesques. Ces travaux qui allaient faire disparaître toute une partie de ce monde agonisant que Zola semble décrire avec le plus de richesse et de précision possibles comme pour ne jamais l'oublier.


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Marko
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Jeu 17 Sep 2009 - 10:54



Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite ; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour ; et le zingueur qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre ; pas une fumée ne s'échappait ; à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! il ne se serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce rousin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula ; et elle tâchait de sourire, en murmurant :
" C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid... "

L'Assommoir

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Epi
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Jeu 17 Sep 2009 - 15:03

Marko a écrit:
L'oeuvre
Je n'ai pas beaucoup lu Zola, mais après ce commentaire, j'ai très envie de lire celui-ci.

Et puis ton illustration aime
Marko a écrit:


La dame en blanc de Whistler, un des "refusés" du Salon
j'ai toujours beaucoup aimé cette dame blanche.

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rivela
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MessageSujet: Re: Emile Zola   Jeu 17 Sep 2009 - 16:48

L' assommoir il y a déjà un petit bout de temps que je l'ai lu, il m'a beaucoup impressionné par la force du récit. il y a ces images auquel je pense encore quand Coupeau le mari tombe du toit et pendant sa convalescence se met à picoler alors qu'avant c'était un bon travailleur, Gervaise qui se crève au travaille avec sa blanchisserie, la misère dans leur appartement, le mariage, le Louvre etc.. Énorme ce livre.
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Emile Zola
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