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 Tomas Tranströmer

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Constance
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Jeu 29 Déc 2011 - 20:42







Femme en bleu lisant une lettre (1662-1664) de Jan Vermeer




Vermeer




Pas un univers préservé ... De l'autre côté du mur, le
bruit commence,
la taverne commence,
on rit, on se dispute, rangées de dents, larmes, fracas
des pendules
et le beau-frère dérangé, ce messager de mort qui les
fait tous trembler.


La grande explosion et les pas tardifs des sauveteurs
les bateaux qui se pavanent dans la rade, l'argent qui
glisse dans la poche du coquin
les contraintes qui s'ajoutent aux contraintes
le calice de fleurs rouges béantes d'où transpire
l'intuition d'une guerre.


Passer au travers du mur dans l'atelier éclatant
à la seconde qu'on a autorisée à durer des siècles.
Des toiles qui s'intitulent "La leçon de musique"
ou "Femme en bleu lisant une lettre" -
elle en est au huitième mois, deux coeurs s'agitent en elle.
Derrière, sur le mur, pend une carte froissée de la
Terra Incognita.


Respirer avec calme ... Une mystérieuse matière bleue
a été clouée aux sièges.
Les rivets dorés sont entrés au vol, à une vitesse inouïe,
pour s'arrêter net,
comme s'ils avaient toujours été au repos.


Les oreilles bourdonnent à force de profondeur ou
d'altitude.
C'est la pression venue de l'autre côté du mur
qui amène les réalités à se dissoudre
et affermit le pinceau.


Passer les murs est une chose douloureuse, on en
tombe
malade mais c'est indispensable.
Le monde est un. Quant aux murs ...
Et les murs sont une part de toi -
On le sait ou on l'ignore, mais c'est ainsi pour tout le
monde,
sauf les petits enfants. Pour eux, pas de murs.


Le ciel éclatant s'incline contre la muraille.
C'est comme une prière qu'on adresse au vide.
Et le vide tourne son visage vers nous
et murmure :
"Je ne suis pas vide, je suis ouvert"



(Extrait de "Pour les vivants et les morts", 1989, in Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004/ NRF/Poésie/Gallimard)



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cecile
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MessageSujet: Tomas Tranströmer   Ven 13 Jan 2012 - 20:40

Il est suédois , il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2011.

Ses textes sont très beaux. Il m'intrigue particulièrement .

*****************************************

VOÛTES ROMANES

Au milieu de l’immense église romane, les touristes se
pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue
d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait çà et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être homme, sois-en fier !
Car en toi, une voûte s’ouvre sous une voûte, jusqu’à
l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
en même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka
et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une voûte, jusqu’à
l’infini.


Tomas Tranströmer, Pour les vivants et les morts, 1989, in Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004,
Poésie / Gallimard, 2004, page 288.


*****************************************

DE LA MONTAGNE



Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.



Tomas Tranströmer, Ciel à moitié achevé, in Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Gallimard, Collection Poésie, 2004, page 96. Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin. Postface de Renaud Ego. © Le Castor Astral, 1996 et 2004, pour la traduction française.

***********************************************

"TRACES

A deux heures du matin: clair de lune. Le train s'est arrêté au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d'une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.

C'est comme quand un homme va si loin dans le rêve qu'il n'arrive pas à se souvenir qu'il y a demeuré lorsqu'il retourne dans sa chambre.

Et comme quand quelqu'un va si loin dans la maladie que l'essence des jours se mue en étincelles, essaim insignifiant et froid aux confins du regard.

Le train est parfaitement immobile.
Deux heures: un clair de lune intense. Et de rares étoiles."


***********************************************

IL TOMBE DE LA NEIGE

Les panneaux indicateurs sont
de plus en plus nombreux
lorsqu'on approche d'une ville.

Le regard de milliers d'hommes
au pays des longues ombres.

Un pont se construit
lentement
droit dans l'espace."

*********************************************

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cecile
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Ven 13 Jan 2012 - 20:44

article du magazine mensuel INRESS/INEXPLORE





Le Nobel de littérature 2011 :
un poète mystique?
Le 10 décembre à Oslo, le Suédois Tomas Tranströmer recevra le prix Nobel de littérature. La consécration d’un poète méconnu en France, dont les mots simples interrogent notre perception du réel. Éclairage avec l’écrivain Renaud Ego, spécialiste de son œuvre.

Porté par l’obscurité
J’ai croisé une grande ombre
Dans une paire d’yeux.


Ils ne paient pas de mine, les poèmes de Tranströmer. Quelques vers elliptiques, des amorces d’histoires tirées de petits riens du quotidien : l’océan en hiver, la cloche d’une église, une voiture bloquée dans les embouteillages, les lumières de la ville depuis une chambre d’hôtel… Bref rien d’abscons, d’éthéré ni de torturé, tel qu’on aime à imaginer la poésie !
Et pourtant, derrière leur apparente simplicité, ses écrits vibrent d’autre chose. Ce quelque chose que ressent celui qui fait l’expérience, pleine et entière, du moment présent. « Sa poésie transcrit un constant va-et-vient entre la saisie objective de l’instant, sa résonnance sensorielle et la réflexion qu’elle induit dans l’esprit, analyse Renaud Ego. Par ses mots, ses métaphores, ses silences, Tranströmer nous fait ressentir le monde, ses vibrations… Et ce qui bat derrière. Il introduit une étrangeté, ouvre une brèche sur un mystère ».

Tranströmer, poète mystique ? « Oui, mais sans rapport avec une quelconque religion, rétorque Ego. Sa métaphysique n’est autre qu’une attention à l’extraordinaire prolixité du monde, une réflexion sur son sens, le ressenti de son unité. »

Ce n’est pas pour rien que Tranströmer, aujourd’hui âgé de 80 ans, a exercé la profession de psychologue. « Elle a développé sa connaissance des pouvoirs de la conscience » au sens « d’un état de veille qui mène à celui d’éveil, à des transports spirituels (comme on parle de transports amoureux) » explique Renaud Ego.
Ce métier semble également avoir nourri la capacité d’attention, « aux choses et aux autres », de cet homme modeste et accessible, « doté de cette générosité qui n’est pas une qualité morale mais intellectuelle »… Et conscient depuis son enfance d’être différent.
« Considéré comme quelque peu excentrique et vivant dans un monde à lui » selon son traducteur français Jacques Outin, le petit Tomas adorait par exemple explorer la nature et capturer des insectes, qui lui permirent de « faire l’expérience du Beau sans vraiment le savoir », de « progresser à l’intérieur du Grand Mystère », de comprendre l’existence d’un univers « infiniment grand » et « d’une infinie richesse », vivant sa propre vie « sans s’occuper le moins du monde de nous. »

A quinze ans, une autre expérience le marque à jamais : celle de la nuit et de ses démons. Dans les Souvenirs m’observent, un petit recueil de mémoires qui n’était au départ destiné qu’à ses filles, le poète relate au chapitre « Exorcisme » (coincé entre « Collège » et « Latin ») comment, un soir d’hiver, il sentit soudainement quelque chose s’emparer de lui. Son corps se mis à trembler, « surtout les jambes » dit-il.
Les crampes nocturnes se dissipèrent vite, mais les fantômes le hantèrent pendant plusieurs mois. « Des hommes au corps mutilé et à l’âme blessée », symbolisant à ses yeux un monde extérieur empli du « pouvoir absolu de la souffrance ».

Ce que Tranströmer transmet dans ses poèmes, c’est une certaine vision du réel, où l’observation sensible des éléments les plus familiers, des scènes les plus banales, peut provoquer la perception d’autres dimensions.
Comme lui, en portant ce regard attentif sur son environnement, il serait donc possible à chacun de sentir peu à peu sa conscience s’élargir, le flot de ses pensées se calmer, le lien au monde s’établir, le sentiment d’une unité l’envahir… Et découvrir alors que c’est peut-être dans l’ordinaire que se niche l’extraordinaire.

Le 10 décembre, quand le poète contemporain le plus traduit au monde (soixante-trois langues à ce jour) recevra son Nobel, la cérémonie prendra une dimension singulière ; car depuis son attaque cérébrale en 1990, Tranströmer a quasiment perdu l’usage de la parole.
Sa femme Monica lui prêtera peut-être sa voix, dans cette connexion presque télépathique qu’ils ont établie, fruit de beaucoup d’attention et de complicité ; « à moins, qu’il ne choisisse de jouer du piano, conclut Renaud Ego. C’est aujourd’hui son moyen d’expression. La musique, comme la poésie, permet de toucher les sens sans s’encombrer de la signification. Et d’approcher la Grande Enigme. »


Œuvres complètes Quarante ans de poésie en 300 pages. Ed. Castor Astral
Les souvenirs m’observent Livre de mémoires, seule incursion de Tranströmer dans le domaine de la prose. Ed. Castor Astral
La grande énigme Recueil de textes très courts de type « haïku ». Ed. Castor Astral



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cecile
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Ven 13 Jan 2012 - 20:47

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kenavo
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Ven 13 Jan 2012 - 20:54

fusionné tes messages avec le fil qui existait déjà
notre index des auteurs et un bon repère pour retrouver les auteurs qui ont déjà un fil sur Parfum Very Happy

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La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Sam 14 Jan 2012 - 17:01

désolée , j'avais jeté un oeil au rayon poésie , et ne l'avais pas trouvé. Pormis , la prochaine fois , je commence par visiter l'index !
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kenavo
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Sam 14 Jan 2012 - 19:54

en tout cas je suis contente de te relire sur notre forum, et surtout de voir qu'il va y avoir une "prochaine fois" Wink

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Sénèque
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Constance
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Dim 29 Jan 2012 - 16:16






Anémones


Se faire ensorceler – il n’y a rien de plus simple. C’est
un des plus vieux trucs du printemps et de la terre :
les anémones. Qui sont inattendues, d’une certaine
manière. Elles surgissent des frémissements brunis de
l’année écoulée, en des lieux négligés où sinon le
regard ne s’arrêterait jamais. Elles flambent et elles
planent, oui, c’est ça, elles planent, ce qui est dû à la
couleur. Cette ardente teinte violacée qui n’a plus de
poids à présent. Car ici, c’est l’extase, même si elle est
assourdie. «La carrière» – chose déplacée ! « Le pou-
voir » et «la publicité » – choses ridicules ! Certes, ils
avaient arrangé une grande réception, là-haut à
Ninive, fait ripaille et moult ribotes. Rutilants – au-
dessus des têtes, les lustres en cristal flottaient, tels des
vautours de verre. À la place d’une pareille impasse,
encombrée et bruyante, les anémones ouvrent un cou-
loir secret vers une fête authentique, d’un silence
absolu.



(Extrait de "La place sauvage, 1983", in Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004)

Illustration : "Lit d'anémones" (1901) de Pierre-Auguste Renoir


Sur son lit de mort, Renoir tentera de reproduire le bouquet d'anémones posé sur le rebord de sa fenêtre. Le soir tombant, il déclarera : "Je crois que je commence à y comprendre quelque chose". Il s'éteindra dans la nuit, le 3 décembre 1919.
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Constance
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Lun 30 Jan 2012 - 12:13







Une esquisse de 1844



Le visage de William Turner semble bruni par les
intempéries
son chevalet est posé là-bas au milieu des brisants.
Nous suivons le câble vert-argent jusque dans les
profondeurs.


Turner s'en est allé sur la pente douce du Royaume des
morts.
Un train entre en gare. approche !
La pluie, la pluie navigue au-dessus de nos têtes.



(Extrait de "Funeste gondole", in Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004/NRF:Poésie/Gallimard)

Illustration : "Pluie, vapeur et vitesse" (1844) de William Turner




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Bédoulène
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Lun 30 Jan 2012 - 20:28

aime

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Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour soi est un esclave. » Friedrich Nietzsche
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Mer 22 Fév 2012 - 8:13

Ce qui suit n'est pas de la poésie, mais comme il s'agit du seul texte en prose de l'auteur, je ne pense pas qu'il soit utile d'ouvrir un autre fil.

- Les Souvenirs m'observent. (Minnena ser mig: självbiografi, 1993). Traduit du suédois par Jacques Outin en 2004. Le Castor astral. 102 pages.

La version de 2004 met en couverture Tomas Tranströmer à trois ans ; du temps a passé, le petit Tomas a maintenant onze ans sur la couverture de la réédition de 2011 :


Citation :
"Le manuscrit des Souvenirs m'observent, rédigé durant les années 1980, était à l'origine dédié aux deux filles de l'auteur. Tranströmer, comme il l'avait indiqué à l'époque, désirait donner une impression toute personnelle de ce qu'avait été le quotidien d'un jeune enfant, d'un écolier, d'un adolescent et d'un collégien dans les années 1930 et 40 [...
Ce récit (en seulement huit chapitres) n'était de toute évidence pas destiné à la publication. Tomas Tranströmer pensait en effet prolonger sa chronique et aller au-delà des années de formation. Il en fut brutalement empêché par une commotion cérébrale survenue en 1990. Celle-ci lui ôta en grande partie l'usage de la parole et le paralysa du côté droit. L'hémiplégie et l'aphasie partielle entraînèrent une forte réduction de sa capacité de création." (Jacques Outin, postface, pages 85-86).

Le livre commence ainsi :
Citation :
"« Ma vie. » Quand je pense à ces mots, je vois devant moi un rayon de lumière." (page 9). Pour Tanströmer, la vie a une forme de comète, le noyau, dense, concentré, correspond "à la prime enfance, où sont définies les caractéristiques les plus marquantes de l'existence. J'essaie de me souvenir, j'essaie d'aller jusque là. Mais il est difficile de se déplacer dans cette zone compacte : cela semble même périlleux et me donne l'impression d'approcher de la mort. [...] Je suis maintenant très loin dans la queue de la comète : j'ai soixante ans au moment où j'écris ces lignes.
Nos premières expériences, pour la plupart, nous sont inaccessibles. Les chroniques, les souvenirs de souvenirs, les reconstitutions se fondent sur un choix de sentiments qui subitement s'enflamment." (page 9).
Tanströmer commence du plus loin qu'il se souvient.
Il est enfant unique. La famille habite à Stockholm.
Citation :
"Papa fait encore partie de la famille, mais il va très bientôt nous quitter. Nos relations sont assez modernes - d'emblée, je tutoie mes parents." (page 11). Il parle de son grand père. "Chose curieuse, il y avait la même différence d'âge entre lui et son grand-père, qui était né en 1789 [...] Deux grands pas en arrière d'égale longueur, deux grands pas, néanmoins pas si grands que cela. Et on frôle l'Histoire.
Grand-père s'exprimait dans un suédois du XIX° siècle." (page 11).

Il raconte son attirance des musées, les Musées d'histoire naturelle, puis sa peur des squelettes, sa passion des locomotives à vapeur plutôt que des "modèles électriques, plus modernes. En d'autres termes, j'étais d'un caractère plus romantique que technique." (page 22).

Mais la part la plus importante du livre est consacrée à l'école (primaire, puis le collège), qui est finalement une part très importante de la vie d'un enfant.
Citation :
"Je commençai pas aller à l'école primaire de Katarina Norra et eus pour institutrice Mademoiselle R., une dame célibataire très soignée de sa personne et qui changeait de robe tous les jours. Le samedi, durant la dernière heure,nous avions droit à un caramel, mais sinon, elle était plutôt sévère : elle nous tirait souvent par les cheveux et distribuait des gifles, mais jamais à moi qui étais fils d'enseignante." (page 29).
Plane toujours la menace de la maison de redressement. "Je ne me sentais pas personnellement menacé, mais cela me mettait mal à l'aise. [...]
Pour moi, il était évident qu'on y torturait à tout moment les pensionnaires." (page 30).

1940. C'est la guerre en Europe et dans le monde.
Citation :
"J'étais un garçon maigre et fluet de neuf ans qui se penchait souvent sur la carte des opérations militaires imprimée dans le journal, où la progression des divisions blindées allemandes était symbolisée par des flèches noires." (page 39). Les notions politiques sont floues pour lui, mais il est anti-hitlérien. "Mon instinct politique s'appliquait exclusivement au nazisme et à la guerre. Je pensais qu'on était soit pronazi, soit antinazi. [...] Et dès que je réalisais que quelqu'un qu'en fait j'aimais bien était « pro-allemand », je ressentais une terrible pression sur la poitrine." (page 40).


Dernière édition par eXPie le Jeu 23 Fév 2012 - 6:45, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Mer 22 Fév 2012 - 8:13

Il parle également des bibliothèques, comment il parvenait à emprunter des livres qui n'étaient pas de son âge et que la dame de la bibliothèque ne voulait pas qu'il emprunte, par exemple L'Histoire des migrations animales dans les pays scandinaves. Il se passionne pour la géographie, les voyages lointains, le désert, l'Afrique...

Puis, c'est le collège classique avec sa discipline, ses psaumes et ses sermons.
Citation :
"L'ambiance collective du collège a d'ailleurs été immortalisée dans Tourments, un film tourné dans notre établissement." (page 56).
Il s'agit du film de Alf Sjöberg, 1944, qui remporta (comme une dizaine d'autres films cette année-là) le Grand Prix du Jury à Cannes en 1946, comme nous le dit une note.
Citation :
"Nous, qui étions élèves, figurons dans quelques-unes des séquences du film."

On peut en voir un passage éloquent (vers la quatrième minute, notamment) sur http://www.youtube.com/watch?v=N8oSvu9KVMo.

Plus loin, à l'occasion de la mort prématurée de Palle, un camarade de classe, voici ce qu'il écrit :
Citation :
"Palle est mort voici maintenant quarante-cinq ans, sans jamais avoir pu être adulte, et j'ai l'impression que nous avons encore le même âge. Pourtant, me anciens professeurs, « les vieux » comme nous les appelions, restent vieux dans ma mémoire, bien que les plus âgés d'entre eux aient été aussi vieux que je le suis aujourd'hui, au moment où j'écris ces lignes. On a toujours l'impression d'être plus jeune qu'on est. Je porte en moi tous mes visages passés, comme un arbre ses cernes. C'est leur somme qui fait de moi ce que je suis. Le miroir ne reflète que mon dernier visage, pourtant je connais tous ceux qui l'ont précédé." (pages 58-59)

"Pendant toute ma scolarité, je m'efforçai de tenir séparés le monde de l'école et celui du foyer, car, si ces deux mondes se frôlaient, l'univers familial en serait irrémédiablement souillé. D'ailleurs, j'éprouve encore aujourd'hui un certain malaise lorsque j'entends parler de « coopération entre parents et enseignants ». Je peux aussi constater que la séparation de ces deux univers m'amena à établir une distinction fondamentale entre ma vie sociale et privée (cela n'a pourtant rien à voir avec des idées de droite ou de gauche.) Ce que l'on vit durant sa scolarité est une projection de l'image qu'on aura plus tard de la société." (page 61).

C'est un monde scolaire d'une autre époque. Les gifles pleuvent parfois (de la part des enseignants, pas des élèves). Certains enseignants sont extrêmement mal payés. Ainsi, à propos de deux jeunes professeurs, assez effacés : "De l'un, nous savions qu'il était pauvre et gagnait sa vie en jouant du piano dans un restaurant." (page 65).

Vers la fin, et c'est probablement le passage le plus personnel, le plus intime dans ce livre, et le passage qui, sans doute, doit fournir des clefs de certains de ses poèmes, Tanströmer parle d'une angoisse qui s'est emparée de lui durant l'hiver de ses quinze ans, après avoir vu Le Poison, de Billy Wilder.
Le soir, il est sur le point de s'endormir.
Citation :
"Soudain, la terreur parut figer l'atmosphère de la chambre." (page 74).
Il dissimule son état. Des mois d'angoisse plus tard, cela passe.
Citation :
"[...] au moment de rentrer chez moi dans cette claire nuit de printemps, je compris qu'à la maison, l'horreur ne serait plus au rendez-vous.
Pourtant, c'est une chose que j'ai bel et bien vécue. Peut-être la plus grande expérience que j'aie faite. Mais elle a pris fin. Je croyais en ce temps-là que c'était l'Enfer, mais ce n'était que le Purgatoire." (page 74).

Il finit par le latin et l'évocation des premiers textes qu'il publie dans le journal du collège en 1948. On ne saura rien de ses études supérieures, de son entrée dans le monde littéraire.

A la toute fin de l'ouvrage, on peut lire quelques "Premiers poèmes".

Un texte très intéressant, écrit simplement, qui évoque l'enfance de l'auteur de manière très vivante.


Dernière édition par eXPie le Jeu 23 Fév 2012 - 6:47, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Mer 22 Fév 2012 - 9:13

@eXPie
Merci pour cet excellent comte rendu du livre de Tomas Tranströmer qui me donne très envie de me plonger dans l’original.
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Constance
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Dim 11 Aoû 2013 - 20:03

.


Lamento



Il a posé son stylo,
Qui repose paisiblement sur la table,
Qui repose paisiblement dans le vide.
Il a posé son stylo.


Trop de choses qu'on ne peut écrire ni passer sous
silence !
Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin
d'ici,
bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un
coeur.


Dehors, c'est le début de l'été.
Des sifflements montent de la verdure : des oiseaux ou
des hommes ?
Et les cerisiers en fleur caressent les camions qui sont
rentrés chez eux.


Les semaines passent.
La nuit tombe peu à peu.
Des mites se posent sur les carreaux :
petits télégrammes blêmes envoyés par le monde.



(Extrait de "Ciel à moitié achevé", in Baltiques/ Oeuvres complètes 1954-2004/NRF/ Poésie/Gallimard)
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MessageSujet: Re: Tomas Tranströmer    Lun 27 Jan 2014 - 13:55

.


Prélude


L'éveil est un saut en parachute hors du rêve.
Libéré du tourbillon qui l'étouffe, le voyageur
tombe dans les zones vertes du matin.
Les objets s'enflamment. Il distingue - dans la position
palpitante
du pinson - les phares puissants d'un système radiculaire
qui tournoie dans les bas-fonds. Mais au-dessus de la terre
il y a - en un flux tropical - cette verdure aux
bras dressés, à l'écoute
des rythmes d'une pompe invisible. Et il
descend vers l'été, se laisse chuter
dans son cratère éblouissant, glisse
le long du puits d'ères vertes et humides
vibrant sous la turbine du soleil. Ainsi s'arrête
dans l'instant sa course verticale et les ailes se déploient
pour le repos d'un aigle pêcheur au-dessus des eaux
qui filent.
Le son banni
d'une trompe de l'âge de bronze
reste accroché au-dessus de l'abîme.
Aux premières heures du jour, la conscience peut
étreindre le monde
comme une main saisit une pierre chauffée par le
soleil.
Le voyageur est sous l'arbre. Après
sa chute dans le tourbillon de la mort,
une grande lueur : va-t-elle s'étendre sur sa tête ?



(Extrait de 17 poèmes, in Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004/ NRF/ Poésie Gallimard )
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