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 Kamel Daoud [Algérie]

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Emmanuelle Caminade
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MessageSujet: Kamel Daoud [Algérie]   Mar 13 Déc 2011 - 10:53



Né en 1970 à Mostaganem, Kamel Daoud est aujourd’hui journaliste et chef de rédaction au Quotidien d’Oran. Il a publié en Algérie des recueils de nouvelles et de chroniques, ainsi que des romans.
Le Minotaure 504 est son premier livre publié en France dans le cadre d'une coédition entre les éditions algéroises Barzakh et Sabine Wespieser éditeur. Il travaille actuellement à un roman qui met en scène le frère de l’Arabe tué par Meursault dans L’Étranger de Camus.
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Emmanuelle Caminade
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MessageSujet: Kamel Daoud   Mar 13 Déc 2011 - 11:02


Le Minotaure 504, Kamel Daoud, Sabine Wespieser éditeur Mai 2011,112 p.
( publié sous le titre La préface du nègre par les éditions Barzakh en 2008 )

Dans ce magnifique recueil de nouvelles qui fut remarqué à juste titre * Kamel Daoud nous parle de l'Algérie en tant qu'écrivain - et non plus journaliste – ce qui lui offre une grande liberté et insuffle à son propos une force largement due à la richesse , à la beauté et à la puissance de son écriture.
Appartenant à une génération née après l'indépendance, l'auteur s'y interroge sur l'immobilisme d'un pays mort-né qui a été incapable de se créer un avenir, sur un peuple esclave, résigné, tétanisé par la peur et corrompu par l'avidité, écrivant sans cesse le même livre, une histoire unique figée sur l'impact d'une « première balle de novembre » qui ne l'a pas libéré . Un peuple qui, ayant occulté et falsifié sa mémoire, ne peut plus avancer qu'en fuyant car il ne croit plus au miracle et tombe dans l'enfer alors que le paradis est à sa portée.
Ce sont quatre récits allégoriques et satiriques dont les narrateurs sont des Algériens n'ayant pas connu la période coloniale et qui se présentent sous la forme de monologues ou de confessions prenant à témoin le lecteur. Des récits intenses dont l'acuité, la profondeur et la sincérité du propos touchent et dérangent , mettant en lumière la particularité d'un pays en revivifiant un fond de légendes et de mythes universels.


* Prix Mohammed Dib en 2008, publié en France en mai 2011, il fut sélectionné pour le Goncourt de la nouvelle et le prix Wepler
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Emmanuelle Caminade
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MessageSujet: Kamel Daoud   Mar 13 Déc 2011 - 11:06

Le Minotaure 504, p.7


A Alger, tout le monde vit avec mon argent, mon fric, les 1700 DA qui m'ont été volés près de la gare des trains, il y a dix-sept ans.
Qu'est-ce que tu crois? Qu'on arrive à Alger parce qu'on a pris le taxi et son cabas? Hi hi ! Tu me fais rire. Ils sont combien comme toi à ton avis? Des millions ! Tous les millions de ce pays. Tous veulent aller à Alger et lui demander de leur faire la cuisine, de leur donner à manger, de les abriter, de porter leurs enfants sur son dos et de leur montrer la mer qu'elle possède. Tu sais ( Là, il se penche vers moi avec ses petits yeux qui se veulent malicieux, et pour que les autres passagers ne nous entendent pas), Alger, ce n'est pas une femme, ce n'est pas un homme comme toi et moi. C'est... c'est comme un truc que j'ai vu un jour sur Canal +. Oui, j'ai regardé Canal +, la nuit, comme tous, mais moi je le dis ( il rit en m'indiquant du menton nos compagnons, en visant son rétroviseur), je ne le cache pas. J'ai vu – que Dieu nous préserve -, une sorte de femme qui avait des seins et un sexe d'homme tendu vers la caméra. Alger, c'est comme ça : c'est une transsexuelle, comme on dit. Personne ne sait. Ya des gens qui veulent la téter et elle les empale. Y a des gens qui veulent l'épouser et c'est elle qui les déflore.(...)
 


(Présentation des 4 nouvelles et un deuxième extrait sur mon blog )
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Abderrazak
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Mar 7 Oct 2014 - 23:17

Kamel Daoud - Meursault, contre-enquête.



Voilà un livre à l'intrigue accrocheuse, comme une longe qui harnache n'importe quel lecteur qui passe à côté d'un scénar aussi alléchant sans y jeter un coup d'oeil, même furtif... D'aucun n'est sans connaître les péripéties de Meursault, le colon, l'assassin, l'étranger, de Camus. Mais l'Arabe, lui ? Hein ? Et la victime dans tout ça ? Meursault est adulé, il est le personnage absous de son crime par tout les lecteurs du génial Camus. Faire passer un meurtre pour une vétille, du soleil pour motif... Tout de même ! 'Faut être un génie. Mais qui est-ce-qui prête attention à l'Arabe, au fameux Arabe tué, dont on ne connait même pas le nom ? Kamel Daoud, évidemment.

L'histoire s'amorce après un rapide rappel des faits. Le narrateur, le frère de Moussa, Moussa étant l'Arabe, s'épanche et narre sa vie à un jeune inconditionnel de Camus dans un bar, désireux de parachever le roman, en prêtant l'oreille à l'autre versant du récit, celui de l'autre Etranger, passé sous silence honteusement, l'hurlent le narrateur et sa mère. Une mise en scène, un châssis de roman Camusien : La Chute. Daoud réécrit l'Etranger dans La Chute. Et c'est donc M'ma, amère, rancunière...Et Haroun, volé de son enfance par un frère mort et une mère haineuse, qui retranscrivent leur deuil, jamais abreuvé, ni avant, ni après la libération de l'Algérie. Et, au fait, c'est cela qui s'exhale de ce court roman, c'est l'Algérie, que l'Auteur peint. C'est son aversion des mosquées et de l'Islam. D'un pays qui "marche en ralenti" et qui profite du Vendredi sacrée comme "prétexte à la sieste". C'est aussi, et en cela c'est assez incroyable vu le postulat de départ, une ode à la civilisation occidentale, à ses livres et à son alcool. En revanche, il ne garde rien de sa culture, de son pays, si ce n'est une aversion pour la plage, pour Alger, cette ville qui lui vole son frère et qui lui crache sa fausse liesse post-libération. Son inimitié pour le coran, dont il ne garde qu'un seul verset... Etc. Le récit n'est plus l'histoire de l'Arabe, très vite, il devient celui du frère, sans même que le rapport avec le roman de Camus ne transparaisse et cela m'a dérangé un peu que l'histoire échappe à son conteur. Et là où le récit de Camus et l'intrigue orientaient vers une véritable contre-enquête, on se rend compte que cela déborde dans le sens du narrateur, qu'il n'est finalement pas énormément question de l'Arabe. Ce qui est décevant ( et aussi faux-cul vu le titre colere )..

Cela n'empêche, l'écriture est agréable et le roman est prenant, les pages se tournent d'elles même, et on découvre d'autres personnages comme Meryem, la "Marie" de Moussa, ou encore un autre "Blanc". Mais c'est un parti pris évident de l'auteur de concentrer le roman sur Moussa, ce vieil homme qui expectore sa jeunesse en ingurgitant son alcool. Et de ce point de vu là c'est assez réussi, bien que pas particulièrement brillant 'faut dire, mais il est toujours difficile de tout miser sur un personnage, n'est pas Camus qui veut. J'ai lu ce livre il y'a deux semaines donc il manque certainement plusieurs repères que j'ai oublié malheureusement, mais ce qui m'a le plus marqué, et c'est bien personnel, c'est ce rapport conflictuel à la religion, à tout ce qui s'y rattache, c'est certes bien écrit mais j'ai trouvé quelques passages... un peu too much quoi. Un peu trop bûcheron je casse de la foi et ça m'a un peu mis mal à l'aise bien que je partage le plus clair de ses idées.

C'est maintenant à vous de vous faire une opinion les amis.feudebois

A noter qu'il est également Prix des 5 continents de la Francophonie.
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shanidar
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Mer 8 Oct 2014 - 9:43

Commentaire intéressant ! Merci Abderrazak. Je vais sans doute relire L'Etranger (pour ce que tu dis de son absolution par le lecteur, ça m'intrigue, je l'ai lu il y a trop longtemps pour pouvoir en parler vraiment) et peut-être tenter ce livre de Daoud. Il me semble que Maline l'a lu également !!??

En tout cas ce que tu dis est intriguant.

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GrandGousierGuerin
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Mer 8 Oct 2014 - 10:29

Moi aussi cela m'intrigue ! Tu as bien fait les choses Abderrazak !
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Abderrazak
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Mer 8 Oct 2014 - 11:52

Mais je ne fais que mon devoir ô grands mythes de la littérature ! bonjour content
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domreader
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Jeu 9 Oct 2014 - 19:34

Intéressant ton commentaire. C'est un livre que j'ai vu mentionné plusieurs fois déjà et tout dernièrement dans Page Des Libraires. Je note bien sûr.

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pia
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Jeu 9 Oct 2014 - 19:54

Très bon commentaire!

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topocl
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Lun 27 Oct 2014 - 9:15

Meursault, contre-enquête

Quand finit  L'Etranger, de Camus, l'histoire de Meursault s'arrête . Un trait est  tiré sur cette existence étriquée, que le hasard du meurtre a cru pouvoir magnifier, et qui a conservé jusqu'au bout sa solitude et sa haine ordinaire. En reste  un livre qui restera une référence de sobriété, d' intelligence  et d'élégance, a ému des générations entières, est parmi les plus vendus au monde.

Citation :
« Un homme qui boit rêve toujours d'un homme qui écoute. »

Alors, Haroun raconte...

Car sur le carreau est resté Moussa, l'Arabe jamais nommé, descendu par un revolver flamboyant sur une plage assommée de soleil. Soixante dix ans après, dans l'Algérie déchirée et muselée d'aujourd'hui, liée par des despotes religieux, c'est son frère Haroun qui raconte, cet homme au destin brisé, cette famille démantelée, cette image d'un pays ou l'Arabe et réiifié par le roumi. Si Meursault n'a plus la parole, Haroun, sa mère et l'Algérie, eux, ont une réponse, ont une révolte d'une humanité tourmentée et évidente de violence.

Citation :
« Sept ans de guerre de Libération avaient transformé la plage de ton Meursault en un champ de bataille. »

Et, l'heure de la réponse passée, devant le présent d'un pays anéanti, Haroun ne croit plus à rien, lui non plus.

Citation :
« La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J'aime aller vers ce Dieu, à pied s'il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l'Indépendance, je crois. Est-ce que je suis croyant ? J'ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition - cohorte d'anges, de dieux, de diables ou de livres –, j'ai su, très jeune, que j'étais le seul à connaître la douleur, l'obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer des factures d'électricité et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste ! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n'a jamais posé son pied sur terre et qui n'a jamais eu à connaître la faim ou l'effort de gagner sa vie ? »




Je ne suis pas une fan de L'Etranger (ici), donc je ne prenais pas le risque de voir honteusement esquinter l'une de mes lectures fétiches. Il me semble d'ailleurs que les inconditionnels de ce livre peuvent attaquer cette lecture sans angoisse, et même en tirer un furieux plaisir. C'est un livre magnifique en soi, plein d'une humanité déchirée, malmenée par l'histoire. il peut se lire pour lui-même,ou en réponse/hommage/mise en valeur assez époustouflante du livre de Camus (et de son œuvre en général).. Il me semble que plus on connaît l'ensemble de l’œuvre de cet auteur, plus on pourra tirer de cette lecture, comprendre de références et d'allusions.

Citation :
« Je philosophe ? Oui, oui. Ton héros l'a bien compris, le meurtre est la seule bonne question que doit se poser un philosophe. Tout le reste bavardage. »

Texte court, d'une densité lumineuse, magnifique, envoûtant, d'une prose riche et sobre à la fois qui emprunte à l' économie de Camus  sans la piller, l’honore d'un brio humble, Meursault, contre-enquête, éclaire L'Etranger, l'enrichit, complète son message, le situe dans un temps et dans un lieu auxquels l'avenir, encore inconnu avec 1942, a donné un éclairage nouveau et terrifiant.

Daoud mène très habilement cette histoire, dans un parallèle évident mais jamais lourd, entre Meursault et son « jumeau » Haroun, dont les histoires se répondent, en pleins et en déliés, à travers les années, pour donner à voir que l'absurde n'a pas dit son dernier mot.





Citation :
Les sentiments vieillissent lentement, moins vite que la peau. Quand on a cent ans, on éprouve peut-être rien de plus que la peur qui, à six ans, nous saisissait lorsque, le soir, notre mère venait éteindre la lumière.

Citation :
Il y a toujours à un autre, mon vieux. En amour, en amitié, et même dans un train, un autre, assis en face de vous et qui vous fixe ou vous tourne le dos et creuse les perspectives de votre solitude.
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shanidar
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Mar 28 Oct 2014 - 18:30

hé bien, si topocl surenchérit cela donne encore plus envie !

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tom léo
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Jeu 22 Jan 2015 - 9:48

Meursault, contre-enquête

REMARQUES :
On l’aura compris qu’il s’agit comme point de référence de « L’étranger » d’Albert Camus. Dans ce premier roman Kamel Daoud surprend le lecteur par une élaboration d’un autre pint de vue sur les événements, racontés dans le roman par Meursault. Le « récit » de l’Etranger lui a construit un espèce de monument et a cisélé une philosophie d’une certaine indifférence. Mais on y retrouve aucune mention du nom de la victime... On se réfère à lui en parlant de « l’Arabe ». Refus de nom, refus d’identité – ainsi le frère de la victime, Haroun, qui monologue une soixantaine d’années après les faits dans un bar d’Oran, ayant comme auditeur un universitaire enthousiaste du livre de Meursault.

Dans cette présentation fictive de son hsitoire, et celle de son frère tué, Haroun parle en espace de quinze soirées et rencontres, et donne ainsi « chair » à une autre vision sur ce qui s’est passé et les personnes impliquées : en gros son frère, sa mère, et lui-même. Non, ils ne sont pas juste des figurants de glorification de Meursault, mais ils ont vécus leurs propres histoires de souffrances, de rêves, de défaites.

Donc, l’Arabe tué du roman de Camus, du récit du narrateur Meursault, c’est Moussa, Moïse ! Est-ce qu’il était éventuellement destiné – commme son illustre patron des récits bibliques (et valables aussi pour l’Islam) – comme un « sauveur, un redempteur ? Ainsi au moins le vit, le rêve son frère plus jeune, Jaroun, quand il regardait dans sa petite enfance vers son frère ainé. Cela semble pompeux, mais est-ce qu’il n’y a pas – comme l’ont exprmé d’autres en d’autres mots – dans chaque être humain le germe d’un autre avenir possible ? Et l’enfant Haroun a besoin de la légende, d’une histoire. A la suite de la mort de son frère il est devant une situation, un héritage difficile, voir impossible, insupportable : pour la mère souffrante, ne voyant que son fils mort, Haroun devien un ersatz de celui-ci, tâche et place qu’il ne pourra, et ne voudra, assumer.

Je ne viens pas poursuivre à décrire les conséquences (néfastes) de ce meurtre, et de ce moment sur la plage d’Alger, mais le suivant est clair et net : toute la vie en est touchée. Il sera, dit en passant, aussi intéressant que ce n’est pas juste le deuil éternel qui résultera, mais aussi, né de la jalousie, de l’impossibilité d’endosser une autre identité etc, la haine des siens, voir de s a propre mère, de son propre frère... (bonne observation!!!)

Haroun, qui accuse Meursault tellement, lui devient par un jeu de réactions et de mimétisme, de plus en plus semblable : dans sa relation envers sa propre mère, envers la mort, les femmes, l’indifférence envers Dieu.

Cette forme d’absolutisation des conséquences de cette mort nie par ailleurs – une critique possible – une forme de résilience et crée une atmosphère de plainte, voir d’accusation perpetuelle. Est-ce que c’est le signe de grandeur ? Ou de petitesse ? Où sont les forces de résistance intérieures, l’espace d’une vraie liberté ? Ainsi le grand « libre » qu’il veut être Haroun, il est cloué à un « destin » subi. Et il deviendra un miroir de l’homme tant haï.

Ainsi le roman devient, comme on avait dit ici et là, un hommâge en forme de contre-point qui contient beaucoup d’aspects intéressants. Il n’est nullement une négation de l’oeuvre de Camus.

En Décembre dernier Daoud était cible d’une fatwa exprimé par un extrêmiste : une Algérie de l’Islam devrait, ainsi les mots, condamnait à mort un homme comme Daoud qui, par ses écrits, attaquerait la foi. Ainsi le prix est haut. Et s’inscrit aussi, sans que nous le voyons toute de suite, dans un questionnements jusqu’à où on pourra, devra, pourra-ton s’exprimer sans heurter des consciences. Si petites qu’ils nous paraissent.
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topocl
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MessageSujet: Re: Kamel Daoud [Algérie]   Jeu 22 Jan 2015 - 13:41

tom léo a écrit:

Ainsi le roman devient, comme on avait dit ici et là, un hommâge en forme de contre-point qui contient beaucoup d’aspects intéressants. Il n’est nullement une négation de l’oeuvre de Camus.
.

Haroun dit à plusieurs reprise son admiration pour le livre et pour Camus l'écrivain. C'est plus le contexte qui est en accusation.

Je mets ici le lien d'une émission vraiment très intéressante, que m'avait passé Eglantine, l'Etranger revisité, où Daoud discute avec  Alain Vircondelet , descendant de Pieds Noirs, sous l’œil d'Alain Finkielkraut
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titine
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MessageSujet: Kamel Daoud - Meursault, contre-enquête   Dim 3 Jan 2016 - 18:18

"Meursault, contre enquête" - Kamel Daoud

K Daoud a lu "l'étranger" de Camus et sa façon de réagir à ce livre a donné lieu, non pas à un simple commentaire sur un forum littéraire, ni à un article dans un magazine littéraire ou à une page dans un blog littéraire, mais à son investissement dans l'écriture même d'un livre.
Il nous livre lui-même vers la fin de son livre (p. 140/153), comment il a reçu intimement le livre de Camus :
Citation :
Et bien sûr, le soir même, j'ai entamé ce livre maudit. J'avançais lentement dans ma lecture, mais j'étais comme envoûté. Je me suis senti tout à la fois insulté et révélé à moi-même. une nuit entière à lire comme si je lisais le livre de Dieu lui-même, le coeur battant, prêt à suffoquer. Ce fut une véritable commotion. Il y avait tout sauf l'essentiel : le nom de Moussa ! Nulle part. J'ai compté et recompté, le mot "Arabe" revenait vingt-cinq fois et aucun prénom, d'aucun d'entre nous. Rien de rien, l'ami. Que du sel et des éblouissements et des réflexions sur la condition de l'homme chargé d'une mission divine. Le livre de Meursault ne m'apprit rien de plus sur Moussa sinon qu'il n'avait pas eu de nom même au dernier instant de sa vie. En revanche il me donna à voir l'âme du meurtrier comme si j'étais son ange. J'y ai retrouvé d'étranges souvenirs déformés, comme la description de la plage, l'heure fabuleusement éclairée du meurtre, le vieux cabanon jamais retrouvé, les jours du procès et les heure de cellule quand ma mère et moi errions dans les rues d'Alger à la recherche du cadavre de Moussa. Cet homme, ton écrivain, semblait m'avoir volé mon jumeau, Zoudj, mon portrait, et même les détails de ma vie et les souvenirs de mon interrogatoire ! (ndlr : la narrateur subit lui aussi un interrogatoire pour un meurtre). J'ai lu presque toute la nuit, mot à mot, laborieusement. C'était une plaisanterie parfaite. J'y cherchais des traces de mon frère, j'y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. J'arrivai enfin à la dernière phrase du livre : "... il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine." Dieu comme je l'aurais voulu ! Il y avait eu beaucoup de spectateurs, certes, mais pour son crime, pas pour son procès. Et quels spectateurs ! Inconditionnels, idolâtres ! Il n'y avait jamais eu de cris de haine parmi cette foule d'admirateurs. Ces dernières lignes m'avaient bouleversé. Un chef-d'oeuvre, l'ami. Un miroir tendu à mon âme et à ce que j'allais devenir dans ce pays, entre Allah et l'ennui.

Cette réception un peu paradoxale du livre par l'auteur ("J'y cherchais des traces de mon frère, j'y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier.") était perceptible avant ces lignes mais il est agréable d'en trouver la confirmation in fine, et exprimée de si jolie façon.
On voit comment cette réception par l'auteur du livre de Camus est remise entre les mains du narrateur, dans le contexte de la fiction qu'est le livre, décalée, mise en abyme. Et il me plait de voir dans l'interjection "l'ami" du narrateur adressée à son "ami de comptoir", une interpellation de Daoud à Camus.
Daoud multiplie avec brio les mises en abyme entre "l'étranger" et le livre qu'il a créé de toutes pièces à partir de ce roman et de son ressenti à sa lecture.
Le livre terminé il apparait techniquement comme un exercice d'écriture plutôt ardu, qui part d'une fiction (le livre de Camus) pour emmener son lecteur vers la métamorphose de cette fiction en réel fait divers, sur lequel il va spéculer (jolies spéculations, qui font la part belle au vide, par exemple le cadavre introuvable de Moussa, et respectent ainsi en quelque sorte l'histoire de "l'étranger" telle que l'a voulue Camus, par exemple l'absence d'indications sur la victime, le prolongent) - fait divers sur lequel il va spéculer, jusqu'à inventer une vie, celle du narrateur (frère de la victime de Meursault), vie dans laquelle on va finalement retrouver l'auteur lui-même, bien réel pour le coup, mais qui se retrouve de façon saisissante dans le Meursault de Camus, personnage de fiction, à moins qu'il ne soit le double de Camus lui-même...
Sans compter la mise en scène, déjà relevée dans les précédents commentaires, par Daoud de son récit en reprenant la scénographie d'un autre livre de Camus, "la chute" (un narrateur qui s'adresse à un interlocuteur anonyme dans un bar).
Il y a de l'exigence, de la qualité dans ce livre, autant dans la forme que dans le fond.
Deux indices : (on vient d'en parler) l'architecture subtile du livre, et (je le rajoute) cette "parfaite plaisanterie", qu'est pour le narrateur "l'étranger" et que moi lectrice, j'appliquerais bien également à "Meursault contre-enquête" (la plus belle façon de rendre hommage au talent d'un écrivain : lui dire que son livre est comme une extraordinaire plaisanterie).
Plus important encore, de mon point de vue : j'ai trouvé dans ce livre une esthétique et une poétique propres. J'aime beaucoup comment il décrit les villes, la campagne, l'atmosphère, la mer :
Citation :
J'ai senti le sel, le gris dense des vagues. C'est tout. La mer c'était comme un mur avec des bordures molles, mouvantes.

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