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 Mo Yan [Chine]

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colimasson
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Ven 23 Nov 2012 - 13:05

La Carte au trésor (2004)




Il suffit parfois de sortir le nez de chez soi pour se retrouver empêtré dans des aventures qui dépassent le commun des mortels…C’est ce qui s’est produit pour le narrateur de la Carte au trésor. Interpellé par une de ses anciennes connaissances, un prénommé Make, le cours de sa journée est interrompu par la demande pressante de ce dernier de lui offrir un déjeuner et de le partager en sa compagnie. La raison invoquée pour justifier cette demande déplacée est simple : Make est sans le sous tandis que notre narrateur a réussi à se forger une position confortable au sein de la société. De plus, tous deux se connaissent de longue date ; issus d’une même souche paysanne, Make détient des informations qui pourraient compromettre l’honneur d’un ancien « paysan moyen-pauvre ». Ce qui pourrait ici apparaître comme menaces proférées par un individu malveillant prennent dans le livre la forme de réparties cinglantes et joyeuses, proférées par un individu qui aime jouer avec les mots et les légendes, et qui ne se laisse pas duper par les masques de la civilisation et de la dignité bourgeoises. D’ailleurs, notre narrateur veut se donner les apparences d’un homme occupé et pressé : pourtant, il suffit de quelques imprécations pour qu’il accepte finalement d’offrir un repas à son ancien ami. Le temps passant au cours du déjeuner, son intérêt pour les évènements se formant autour de lui ira croissant tandis que son attachement aux exigences immédiates de la vie quotidienne suivra le mouvement inverse, comme pour signifier la vacuité essentielle d’une vie de citadin affairé.


Pas difficile de comprendre ce déplacement des priorités du narrateur… Agacé comme lui au début par les sollicitations pressantes de Make, on s’avance également à reculons jusqu’au restaurant de raviolis dans lequel ils choisissent finalement de déjeuner. On s’installe là, dans une ambiance peu accueillante, un peu à contrecœur… Il semble que rien d’intéressant ne va se passer, on a presque hâte d’en finir et de sortir de ce boui-boui malfamé… Et puis, finalement, on se laisse prendre au jeu…


Make est un gouailleur incessant mais derrière les piques qu’il lance à tout va, se dessine peu à peu un esprit détaché de toute convention, libre malgré l’apparente dépendance matérielle qu’il est obligée de lier avec notre narrateur. Une certaine richesse finit même par apparaître –richesse essentiellement culturelle et historique-, qui relie Make à un passé fait de légendes et de personnages multiples, dont l’existence sera corroborée ou élargie par les propriétaires du restaurant de raviolis, deux vieux dont la somme des âges avoisine le chiffre de 300. S’il fallait résumer l’état d’esprit qui caractérise Make, on pourrait utiliser le terme de « hutu » tel qu’il l’emploie en référence à Zheng Banqiuao : « N’est pas hutu qui veut. Il est difficile d’être intelligent, plus difficile d’être hutu, plus difficile encore de passer d’intelligent à hutu. Lâcher prise, se retirer, immédiatement apporte paix et plénitude, et cela bien mieux que les louanges et les distinctions. »


Alors que dans la situation initiale, le narrateur détenait la place de l’offrant, on comprend peu à peu que les rôles s’inversent et que Make échange, contre le prix d’un plat de raviolis, un voyage vers les racines essentielles que le narrateur a abandonnées pour se fondre dans la masse bourgeoise de la vie citadine. La conversation des deux personnages s’entrecoupe d’anecdotes distillées par Make à la manière de contes ou de légendes fantastiques, jamais dénuées de sens, aux morales toujours surprenantes et pas forcément décentes.


« Vois-tu, depuis toutes ces années il y a seulement un type de la province du Shandong qui ait réussi à obtenir cette moustache de tigre […]. Ce type du Shadong comme il s’en retournait chez lui l’avait pour la transporter enfermée dans une bouteille de verre. Arrivé devant la porte il al fit glisser hors de la bouteille, se la colla entre les lèvres et rentra dans la cour où il vit un vieux clébard en train de laper une casserole, c’est à cela qu’il sut que sa mère était la transmutation d’une chienne. Ensuite il vit s’avancer un cheval avec une pioche sur le dos, dans lequel il reconnut son père. Il avait suffi d’un instant et il avait percé à jour les vanités de ce monde, il cracha la moustache et déclara, mère, tu n’es qu’une chienne, père, tu n’es qu’un cheval ; les parents prirent la mouche. Le couple courut à la ville dénoncer le manque de piété filiale dont faisait preuve le fils. Quand les gendarmes de la préfecture vinrent le chercher pour l’emmener et le soumettre à un interrogatoire, ils le trouvèrent mort, pendu à une poutre. Avant de mourir, il avait laissé ce poème : « Mère est un vieux chien, vieux père un cheval, chacals loups mâtins tiennent le tribunal. En suçant ce rien, la moustache follette, j’ai compris enfin comme le monde est bête. » »


En utilisant le comique et la dérision, d’apparence bien inoffensives, en se faisant passer pour le « hutu » de service, Make et ses contes infligent au narrateur une leçon d’humilité qui le conduira jusqu’à la perspective de cette fameuse Carte au trésor qui donne son nom au livre. On termine cette lecture de peu de pages (à peine plus d’une centaine) avec étonnement et plaisir -avec l’impression, également, d’avoir reçu une belle leçon de la part de Mo Yan. Comme le narrateur de son histoire, on a pu s’engager dans la lecture de la Carte au trésor avec un peu de réticence, les pensées encore toutes engourdies de nos préoccupations quotidiennes…mais de contes en merveilles, on se laisse toucher par la grâce d’une certaine sagesse désaliéante. Il ne nous reste plus qu’une envie : devenir au moins aussi hutu que Make.


Pas dupe le Make :

Citation :
« Vous les gens de la ville tous autant que vous êtes, vous êtes des petits habiles, c’est-à-dire que vous êtes adroits mais sans intelligence, vous êtes intelligents mais sans clairvoyance, vous êtes clairvoyants mais sans sagesse, vous êtes sages mais votre pensée n’a pas d’altitude, votre pensée saurait prendre de l’altitude que vous ne sauriez toujours pas faire les imbéciles, alors que nous, nous qui comprenons les choses, savons faire les imbéciles. »


Pour le bon goût !

Citation :
« Les raviolis à la viande de renard eux sentent légèrement la pisse, mais il y a des gens qui aiment ça, le goût de déjection, comme par exemple dans notre bonne ville cette secrétaire du parti qui aimait tant le gros intestin de porc, au début pour lui plaire ces lèche-culs ont lavé la chose trois fois à l’ammoniac puis trois fois à l’eau salée avant de la rincer trois fois dans de l’eau de source de sorte que l’odeur de cul avait complètement disparu et que la secrétaire du parti brisa le plat de rage en les traitant de tous les noms : bande d’abrutis, fils de chienne, où est passée mon odeur de cul ? »

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Avadoro
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Jeu 6 Déc 2012 - 23:49

La mélopée de l'ail paradisiaque

Une découverte plutôt encourageante du style de Mo Yan. Le roman se lit d'une traite avec l'impression d'être secoué en permanence par les détours du récit. La violence marque chaque instant, à la fois tragique, dérisoire, incompréhensible et assourdissante. De la représentation du pouvoir à la perception d'une vie quotidienne, les descriptions sans concessions se succèdent et dessinent le portrait d'une Chine qui se déchire de l'intérieur. Insaisissable à force de ruptures et sans repères.
La tonalité surprend par ses excès qui peuvent parfois sembler irréels, et des personnages deviennent fantomatiques par leur démesure. C'est tout de même grâce à ce désordre apparent que Mo Yan peut laisser une empreinte, pleine de contradictions et de remises en cause.

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san.romain
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Sam 29 Déc 2012 - 21:18

Un peu décu, ou alors je n'ai pas lu le bon roman de Mo Yan..

J'ai acheté un court roman, voire plutôt un conte, intitulé Le maître a de plus en plus d'humour
et j'avoue que je suis un peu déçu parce que les situations sont attendus, je reste sur ma faim/fin,
et disons que juger le style à partir d'une traduction est difficile.. Mais il manque de profondeur, ou
du moins, des moments d'accroche où l'on sent que le romancier joue avec l'écriture, la situation.

Je ne sais pas trop quoi en penser, quelle lecture me conseillez-vous avant que je me fasse un avis plus clair ?
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tina
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Dim 30 Déc 2012 - 11:10

J'aimerais bien le lire. Mon choix s'est arrêté sur la grenouille.
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eXPie
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Dim 30 Déc 2012 - 11:21

san.romain a écrit:
Un peu décu, ou alors je n'ai pas lu le bon roman de Mo Yan..

J'ai acheté un court roman, voire plutôt un conte, intitulé Le maître a de plus en plus d'humour
et j'avoue que je suis un peu déçu parce que les situations sont attendus, je reste sur ma faim/fin,
et disons que juger le style à partir d'une traduction est difficile.. Mais il manque de profondeur, ou
du moins, des moments d'accroche où l'on sent que le romancier joue avec l'écriture, la situation.

Je ne sais pas trop quoi en penser, quelle lecture me conseillez-vous avant que je me fasse un avis plus clair ?
J'avais trouvé ce petit livre (lu avant son Nobel) très sympathique, mais j'avais vu le film avant...

Le titre qui revient généralement comme étant son meilleur livre, c'est "Beaux seins, belles fesses", mais "La Dure loi du Karma" ou "Le Pays de l'Alccol" sont normalement parmi ses meilleurs livre (tu peux lire les avis des Parfumés sur ce fil).
Evidemment, ce sont des pavés (c'est un peu pour ça que j'avais commencé par ce court livre, histoire de voir si j'avais déjà quelques affinités avec l'auteur).
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colimasson
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Dim 30 Déc 2012 - 22:08

Ce n'était peut-être pas une bonne idée de commencer avec un livre aussi court...

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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Dim 30 Déc 2012 - 22:14

colimasson a écrit:
Ce n'était peut-être pas une bonne idée de commencer avec un livre aussi court...
Il aurait aussi bien pu être un chef-d'oeuvre. Et puis, à moi, il m'a pas mal plu (mais je revoyais les images du film en lisant le livre).

"Beaux seins, belles fesses" fait 894 pages... forcément, on hésite à se lancer (enfin, le lecteur de base comme moi qui ne lit pas à cent à l'heure).
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colimasson
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Lun 31 Déc 2012 - 20:49

eXPie a écrit:
colimasson a écrit:
Ce n'était peut-être pas une bonne idée de commencer avec un livre aussi court...
Il aurait aussi bien pu être un chef-d'oeuvre. Et puis, à moi, il m'a pas mal plu (mais je revoyais les images du film en lisant le livre).

C'est vrai, mais mon expérience personnelle de lectrice fait que j'ai rarement connu de chefs d'oeuvres très courts... Wink


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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Lun 31 Déc 2012 - 23:58

colimasson a écrit:
eXPie a écrit:
colimasson a écrit:
Ce n'était peut-être pas une bonne idée de commencer avec un livre aussi court...
Il aurait aussi bien pu être un chef-d'oeuvre. Et puis, à moi, il m'a pas mal plu (mais je revoyais les images du film en lisant le livre).

C'est vrai, mais mon expérience personnelle de lectrice fait que j'ai rarement connu de chefs d'oeuvres très courts... Wink

Ce n'est pas faux !
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tom léo
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MessageSujet: Le veau/Le coureur de fond   Mar 29 Jan 2013 - 7:09

Le veau/Le coureur de fond

Parution en français : 2012

Présentation de l'éditeur (Seuil) :
Mêlant souvenirs et imagination débordante, ces deux nouvelles que relient l'attachement de Mo Yan à l'enfance, à sa province natale et au monde animal, décrivent une Chine rurale où la débrouillardise permet d'affronter la dure réalité. Mo Yan lui-même s'y dévoile comme jamais, en adolescent turbulent et bavard aux prises avec la souffrance du veau, la misère, et la ruse infinie des hommes ou en observateur de dix ans, candide et curieux, de la course de fond organisée par l'école. A chaque tour de piste, c'est la surprise, le suspense grandit tandis que l'enfant dresse un tableau truculent de la vie de son canton dans les années soixante. Mo Yan laisse exploser avec délices la malice et l'énergie de l'enfance, la bonhomie, le courage et l'humour vache du monde paysan soumis aux lois absurdes de l'époque maoïste.

Le veau
Originale : Niu (Chinois, 1998)

Voilà le récit tragi-comique de la castration d'un veau un peu trop entreprenant et qui va souffrir à la suite... Cela sonne un peu bizarre comme sujet, mais Mo Yan en fait une espèce de « Lausbubengeschichte », une histoire de garçon espiègle et d'un monde en train de vivre avec les contraintes du système maoïste. Le narrateur, Luo Han, est un adolescent de 14 ans dans le Nord de la Chine, vers 1970 (ce qui collerait avec la bio de Mo Yan lui-même).

Derrière un humour fort, on trouvera une critique des comèdies joués, de certaines lois imposées et de la néccessité de jouer des tours au regime pour améliorer le quotidien. La peur d'être accusé d'appartenir à une couche sociale trop élévée ou d'être interprêté comme critiquant le regime, etc. determinent les gens. Ainso on trouvera cette phrase peut-être typique pour décrire la situation : « Personne ne dit rien, mais personne n'est dupe. »Mais au même moment ils se débrouillent...

Le coureur de fond
Originale : Sanshi nian qian de yici changpao bisai (Chinois, 1998)

Selon l'introduction dans cette nouvelle, il s'agit bien d'un hômmage à l'instituteur tant aimé de l'enfance, début de l'adolescence, à la fin des années 60. Le texte se rapproche un peu à une énumération anecdotique des « exploits » de cet homme condamné « droitier » lors de la révolution culturelle (pour rien: en courant il avait entamé sa course avec le pied droit!). Et il s'agit pas juste d'une course de fond, raconté avec brio, mais de certaines d'autres exploits aussi. D'un coup l'auteur intercale un portrait d'un autre protagoniste, semble se souvenir d'un autre détail et saute un peu dans son récit non linéaire : mais tout cela au profit du lecteur ! A nouveau ce texte combine – à mon avis – un humour espiègle avec une critique plus ou moins ouverte : on parle beaucoup de ces gens « droitiers », condamnés, mais pourtant des « héros ».

Splendide ce recueil de ces deux nouvelles !
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Jeu 4 Avr 2013 - 22:22

Le supplice du santal

Un roman passionnant dans son arrière-plan historique au tournant du XXème siècle. L'échec de la révolte des Boxers, la mainmise allemande sur le développement du chemin de fer révèlent un contexte de chaos renforcé par l'outrance styliste de Mo Yan. Mais s'il est d'abord peu évident de se plonger dans un univers plein de démesure puis de violence extrême (le sujet des exécutions capitales est une clef du roman et certaines séquences ne sont pas aisément supportables), ce déluge d'émotions contradictoires prend la forme d'une complainte lancinante et poétique et parvient à bouleverser.
Le supplice du santal offre à ressentir l'agonie de la dynastie Qing et de l'Empire. C'est une voix qui s'éteint lentement jusqu'à la tombe. Non sans rage et tumulte.
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Jeu 4 Avr 2013 - 23:30

Avadoro a écrit:
Le supplice du santal

Un roman passionnant dans son arrière-plan historique au tournant du XXème siècle. L'échec de la révolte des Boxers, la mainmise allemande sur le développement du chemin de fer révèlent un contexte de chaos renforcé par l'outrance styliste de Mo Yan. Mais s'il est d'abord peu évident de se plonger dans un univers plein de démesure puis de violence extrême (le sujet des exécutions capitales est une clef du roman et certaines séquences ne sont pas aisément supportables), ce déluge d'émotions contradictoires prend la forme d'une complainte lancinante et poétique et parvient à bouleverser.
Le supplice du santal offre à ressentir l'agonie de la dynastie Qing et de l'Empire. C'est une voix qui s'éteint lentement jusqu'à la tombe. Non sans rage et tumulte.

Dit comme ça, c'est tentant !
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Sam 6 Avr 2013 - 13:53

Je l'ai trouvé en tout cas bien supérieur à La mélopée de l'ail paradisiaque découvert précédemment. Il faut accepter d'être bousculé et parfois désorienté mais cela en vaut la peine.
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Ven 29 Nov 2013 - 20:47

Beaux seins, belles fesses

Un roman plein de fièvre et de d'exubérance, tant les rebondissements incessants se succèdent à un rythme trépidant. Comme souvent chez Mo Yan, la trame est chaotique et le lecteur se retrouve emporté dans un flot tumultueux.
La naissance d'un enfant en forme d'ouverture dessine cependant une continuité dans l'obsession du jeune Jintong pour le sein maternel dans sa dimension nourricière (d'où le titre pouvant prêter à confusion !) et cet excès tragicomique offre un contrepoint à une réalité dévastatrice dans l'expression d'un chaos. L'exploration chronologique est vaste de l'invasion japonaise à la période contemporaine, presque trop ambitieuse pour éviter des longueurs et une forme d'épuisement (j'ai préféré Le supplice du santal dans sa densité) mais les développements fascinent par sa générosité.
Les retournements de l'histoire révèlent autant de traumatismes par leur cruauté (les ennemis de la Chine d'hier ne sont plus ceux d'aujourd'hui) et l'incapacité de Jintong à grandir se lie au symbole d'une amnésie collective renouvelée. L'existence des soeurs de Shangguan Jintong, construite sur des regrets et des sacrifices, traduit une amertume que l'oubli ne peut combler.
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MessageSujet: Re: Mo Yan [Chine]   Mar 17 Déc 2013 - 23:33

Quarante et un coups de canon


Luo Xiaotong s'efforce de raconter, en jacassant comme une pie, afin de retenir sa jeunesse, et l'auteur de ce livre tente de freiner la roue du temps en écrivant (...) Par la bouche du héros, l'auteur recrée ses années de jeunesse, il lutte contre la grisaille de l'existence humaine, il lutte contre les combats perdus, contre le temps qui s'écoule, c'est le seul point fort dont on puisse tirer fierté dans l'activité d'écrivain (...) C'est aussi pour l'écrivain un moyen de se racheter. Utiliser la beauté et la richesse de la narration pour pallier la grisaille de la vie et les défauts de son caractère est un phénomène très ancien dans la création. (Mo Yan dans la postface)

Grand moine, chez nous, on appelle "enfant-canon" un enfant qui aime se vanter et mentir, mais tout ce que je vous raconte n'est que pure vérité. (En exergue du roman)

Quarante et un coups de canon,  comme autant de souvenirs  que le narrateur adolescent confie au Grand Moine dont il souhaite obtenir les faveurs pour devenir lui-même moine et se retirer du monde.

Le roman alterne constamment l'avancée biographique de plus en plus fantasmée du récit de Luo Xiatong et le retour au présent dans le temple où se déroulent des phénomènes progressivement mystérieux, érotisés avec l'intrusion d'éléments climatiques, d'animaux, de personnages en arrière plan et surtout d'une femme énigmatique qui devient source de désir physique (le temple étant dédié à une divinité de la fertilité...).

Luo Xiatong raconte son enfance dans un village de bouchers qui font commerce de viande artificiellement enrichie avec de l'eau pour en augmenter le poids. On découvre les parents fraîchement séparés de l'enfant, la maîtresse du père et toute une galerie de personnages savoureux. Il y est surtout constamment question de viande sous toutes ses formes dans la mesure où le narrateur en fait un idéal de jouissance et de prospérité que sa mère lui refuse.

Tout le roman donne d'ailleurs le sentiment d'être le point de rencontre entre une sorte de "Ventre de Paris" de Zola version chinoise et une narration quasi proustienne (sans la longueur des phrases). Car la prose de Mo Yan est fabuleuse, d'une grande richesse, passant du réalisme le plus quotidien au fantastique et à l'imaginaire les plus magiques au fur et à mesure que l'adolescent réinvente son histoire.

Ce qui m'a fasciné c'est la puissance de ce style qui m'a fait dévorer ce livre malgré un sujet qui ne m'excitait pas beaucoup a priori (ces histoires de magouilles et d'hostilité grandissante entre tous les membres du village). J'ai beaucoup aimé ce jeu d'alternance entre la logorrhée gourmande du gamin et l'étrangeté de ce qui se passe dans le temple.

A l'arrivée c'est une sorte d'allégorie qui se lit à la fois comme un roman d'apprentissage, une satire sociale, un éloge des forces de la nature et de la jouissance et surtout une démonstration de la puissance créative de l'imagination. Un grand écrivain qui n'a pas volé son prix Nobel!!

P.S. A noter une superbe préface d'Antoine Volodine qui rend hommage au génie de Mo Yan.

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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