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 Julio Llamazares [Espagne]

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Marko
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MessageSujet: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 1:49

Julio Llamazares


Citation :
Citation :
La première publication de Julio Llamazares date de 1979, son premier roman de 1985, soit dix ans après la mort de Franco. On serait donc tenté de ranger l’écrivain dans ce qu’on appelle en Espagne la nueva novela española si ce vocable ne recouvrait pas des amalgames abusifs dont les ressorts sont plus fondés sur des intérêts économiques et médiatiques que sur des critères strictement littéraires. Il est par contre remarquable que, dans une Espagne qui ouvre grand les portes de la modernité, l’œuvre de Julio Llamazares cherche à comprendre son temps – où à le supporter selon ses propres mots – en faisant inlassablement retour sur le passé, selon des modalités qui font précisément l’originalité de son écriture.

Si l’on veut avoir la pleine dimension de cette œuvre, il est bon de connaître quelques éléments ou événements fondateurs de sa biographie.
Bien qu’il vive actuellement à Madrid (où il est journaliste), et en dépit de son goût du voyage, Julio Llamazares reste profondément attaché à sa province d’origine, le León. Il n’est certainement pas excessif de penser que, pour une part, son œuvre est vouée à sauver de l’oubli ses paysages, ses hommes et leur histoire. Presque tous ses livres s’y attachent, même si chacun affirme d’emblée qu’ils habitent un temps résolument révolu – aucune tentation chez lui ruraliste ou écologiste.

Julio Llamazares est né en 1955, d’un père instituteur, dans un petit village : Vegamián. Or il se trouve – fait singulier s’il n’est pas exceptionnel en Espagne – que ce village a aujourd’hui disparu sous les eaux d’un barrage. En 1983, pour des raisons techniques, le barrage est vidé. Rapporté par l’un de ses amis écrivains, José Carlón, lui aussi originaire du León, voici ce qui leur fut donné de voir :

« Soudain, dans le ventre vide du barrage, apparut le village de l’origine. On aurait dit les restes d’un grand navire englouti. Parmi les plaques de boue crevassée et au milieu d’un paysage lunaire, se dressait, comme dans une vision, le cadavre éparpillé de ce qui avait été un village, les moignons des maisons, avec encore leurs balcons de fer rouillé pendant aux orbites vides des fenêtres, les murs avec des bouts de charpente et de toits, le vieux clocher rogné de l’église et, dans cette fantasmagorie, le tracé des chemins vicinaux, le dédale des anciens sentiers, le dessin géométrique des champs où les vieux troncs des peupliers et des frênes, comme des arbres devenus fous, étaient toujours là, impavides, sur les berges de ce qui avait été autrefois une rivière. »

Cette vision – outre qu’elle donne lieu à un scénario (Retrato de bañista) – hante désormais l’imaginaire de Llamazares déjà profondément marqué par la disparition, l’effacement, la dépossession, thèmes présents dès sa première publication, le recueil de poèmes intitulé La Lenteur des bœufs.

Citation :
L’œuvre traduite en français:

Aux éditions Verdier:
Lune de loups, 1988, 2009 (poche)
La Pluie jaune, 1990, 2009 (poche)
La Rivière de l’oubli, 1992
Scènes de cinéma muet, 1997

Chez d’autres éditeurs:
La Lenteur des bœufs, (La lentitud de los bueyes),
Mémoire de la neige, (Memoria de la nieve),
Poèmes, Fédérop, 1995


L’œuvre en langue originale:

Trás-o-Montes : Un Viaje portugués, Alfaguara, 1998
En mitad de ninguna parte, Ollero Ramos, 1995
Escenas de cine mudo, Seix Barral, 1994
En Babia, Seix Barral, 1991
El rio del olvido, Seix Barral, 1990
La lluvia amarilla, Seix Barral, 1988
Memoria de la nieve, Ediciones Hiperión, 1982
El entierro de Genarín, Ediciones B, 1981
La lentitud de los bueyes, Ediciones Hiperión, 1979
Los viajeros de Madrid, Ollero Ramos
Tres historias verdaderas, Ollero Ramos

La pluie jaune


Mais brusquement, vers les deux ou trois heures du matin, une vent léger se fraya un passage par la rivière: la fenêtre et le toit du moulin se remplirent tout à coup d'une pluie drue et jaune. C'étaient les feuilles mortes des peupliers qui tombaient, la pluie lente et paisible de l'automne qui revenait vers les montagnes pour couvrir les champs de vieil or et les chemins et les villages d'une douce et sauvage mélancolie. Cette pluie dura quelques minutes à peine, mais suffisamment pour colorer en jaune la nuit entière et pour me faire comprendre, à l'aube, lorsque la lumière du soleil revint incendier mes yeux et les feuilles mortes que c'était elle qui rouillait et détruisait lentement, automne après automne, jour après jour, la chaux des murs et les vieux calendriers, le bord des lettres et des photographies, la machinerie abandonnée du moulin et de mon coeur. Après cette nuit, la rouille constitua désormais toute ma mémoire et l'unique paysage de ma vie.

Hasard d'une rencontre avec un livre simplement recommandé par un libraire parisien sur son présentoir. Une couverture jaune comme son titre, 140 pages, les thèmes de la solitude, de l'abandon, de l'exil, de la mémoire... Me voilà embarqué dans un univers qui m'a complètement envoûté au point de le lire pratiquement d'un seul mouvement sans pouvoir le lâcher. De ces quelques rares livres qui m'ont presque fait pleurer par leur beauté et leur force autant que par le sujet abordé qui concerne l'exil des populations rurales dans l'Espagne d'après la guerre civile au moment du franquisme. J'ai vu depuis que son premier roman Lune de loups évoquait la période de 1937 à 1946 et je vais le lire tout de suite après.

La pluie jaune est le roman de l'exil et de l'oubli à travers le récit en forme de Lamento d'un survivant qui attend sa propre mort dans un village de montagne du Sobrepuerto peu à peu abandonné par tous ses occupants puis par ses propres souvenirs. Un homme qui est fidèle au passé, à ses ancêtres, qui a décidé qu'il ne partirait jamais et affronte à la fois les éléments (le froid, la neige, le vent, cette fameuse pluie jaune de l'automne), la faim, le désespoir, la folie et surtout la solitude qui devient comme une véritable présence, une ombre qui a le visage de la mort au point de lui donner le sentiment que son errance est déjà l'écho ultime de la mémoire qui se dissolvait dans le silence.

Dans un style élégiaque qui évite les excès de lyrisme à travers une prose subtile et lancinante, presque fantastique, LLamazares décrit l'agonie d'un village en même temps que celle du gardien de sa mémoire. La tristesse de l'abandon du départ fait place à la douleur du deuil puis à la folie que génère la faim, une piqûre de vipère et surtout la solitude insoutenable malgré la présence de sa chienne fidèle qui n'a pas de nom. Les fantômes du souvenir affluent peu à peu comme autant d'invitations à rejoindre les être aimés du passé dans l'au-delà. La nature tour à tour source de tourments dans les rigueurs de l'hiver et de réconfort aux premières lueurs du printemps finit par se figer progressivement avec l'arrivée de cette pluie jaune qui colore le village des tonalités de l'oubli dans une montée hallucinatoire absolument prodigieuse.

Ce roman est un petit miracle et je ne peux que vous conseiller de le lire au plus vite comme je vais m'empresser de lire ses autres ouvrages. Un de mes plus beaux moments de lecture.

Le flux du temps est pareil au cours de la rivière: mélancolique et trompeur au début, il court après lui-même à mesure que fuient les années. Comme elle, il s'enroule autour des ulves tendres et de la mousse de l'enfance. Comme elle, il se jette dans les défilés et les précipices qui marquent le début de son accélération. Jusqu'à vingt ou trente ans on croit que le temps est un fleuve infini, uns substance étrange qui s'alimente d'elle-même et ne se consume jamais. Mais il arrive un moment où l'homme découvre la trahison des ans. Il arrive toujours un moment - le mien coïncida avec la mort de ma mère - où soudain la jeunesse s'achève et le temps dégèle telle la neige traversée par un rayon. Dès lors, rien n'est plus comme avant. Les jours et les années commencent à raccourcir et le temps devient une vapeur éphémère - comme celle que la neige dégage en fondant - qui enveloppe insensiblement le coeur en l'engourdissant. Et ainsi, quand nous voulons réaliser, il est trop tard déjà, même pour tenter de se révolter.


_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 13:55

Marko a écrit:



140 pages, les thèmes de la solitude, de l'abandon, de l'exil, de la mémoire... Me voilà embarqué dans un univers qui m'a complètement envoûté au point de le lire pratiquement d'un seul mouvement sans pouvoir le lâcher. De ces quelques rares livres qui m'ont presque fait pleurer par leur beauté et leur force autant que par le sujet abordé qui concerne l'exil des populations rurales dans l'Espagne d'après la guerre civile au moment du franquisme. [...]

Le récit en forme de Lamento d'un survivant qui attend sa propre mort dans un village de montagne du Sobrepuerto peu à peu abandonné par tous ses occupants puis par ses propres souvenirs. Un homme qui est fidèle au passé, à ses ancêtres, qui a décidé qu'il ne partirait jamais et affronte à la fois les éléments (le froid, la neige, le vent, cette fameuse pluie jaune de l'automne), la faim, le désespoir, la folie et surtout la solitude qui devient comme une véritable présence, une ombre qui a le visage de la mort au point de lui donner le sentiment que son errance est déjà l'écho ultime de la mémoire qui se dissolvait dans le silence.

Dans un style élégiaque qui évite les excès de lyrisme à travers une prose subtile et lancinante, presque fantastique, LLamazares décrit l'agonie d'un village en même temps que celle du gardien de sa mémoire.

Ce roman est un petit miracle et je ne peux que vous conseiller de le lire au plus vite comme je vais m'empresser de lire ses autres ouvrages. Un de mes plus beaux moments de lecture.

Le flux du temps est pareil au cours de la rivière: mélancolique et trompeur au début, il court après lui-même à mesure que fuient les années. [...] Mais il arrive un moment où l'homme découvre la trahison des ans. Il arrive toujours un moment - le mien coïncida avec la mort de ma mère - où soudain la jeunesse s'achève et le temps dégèle telle la neige traversée par un rayon. Dès lors, rien n'est plus comme avant. Les jours et les années commencent à raccourcir et le temps devient une vapeur éphémère - comme celle que la neige dégage en fondant - qui enveloppe insensiblement le coeur en l'engourdissant. Et ainsi, quand nous voulons réaliser, il est trop tard déjà, même pour tenter de se révolter.


Encore une fois...tu me l'as bien vendu...Je vais le commander...
(Ce serait peut-être d'ailleurspour moi une bonne occasion de réviser un peu en espagnol). content




Dernière édition par coline le Mer 1 Fév 2012 - 14:00, édité 2 fois
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Marko
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 13:57

J'envie ceux qui pourront le lire en espagnol même si la traduction est excellente. C'est aussi un poète et j'ai commandé son recueil de poèmes.



Citation :
« Ces deux recueils de poèmes peuvent être lus comme deux moments d’un seul et même livre. Ils n’annoncent pas simplement la disparition d’un monde, celle d’une civilisation dont ne subsisteraient que quelques fûts de colonnes ou les soubassements d’une ville saccagée, mais plutôt l’effacement d’une manière de vivre et d’être, exclusivement liée à la terre et au rythme solaire. D’aucuns diraient que l’écriture poétique de Julio Llamazares notifie la fin de la vie paysanne à notre époque. La copieuse épigraphe empruntée à Strabon laisse présager que l’espace qui se crée dans les trente textes de Memoria de la nieve désigne bien des paysages espagnols. Mais, alors que la région occupée par les montañeses de Geographika regorge de vie et d’activité, en revanche, les campagnes d’aujourd’hui sont désertées par cette population qui fut contrainte, pour survivre, de se regrouper dans les faubourgs des grandes villes septentrionales.
L’on devine que ces déplacements se sont accompagnés d’une mutation, sans doute de mutilations que les lieux sont ici chargés d’évoquer, mais le profond malheur humain qui suinte à chaque émission de la parole poétique va bien au-delà de ruptures économiques et historiques : il est aussi de nature philosophique.
»
Marie-Claire Zimmermann

Commentaire qu'on peut tout aussi bien appliquer à La pluie Jaune qui est une sorte de poème en prose finalement.

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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 14:22

La lluvia amarilla a été adapté au théâtre en Espagne (ça s'y prête effectivement). Allez Claude Régy! Le jaune devrait te plaire... fais nous ta version de la pluie jaune un de ces jours!


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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 14:52

Bonne idée, un fil pour Llamazares. Mais je me demande ce qu' il devient, vu qu' il a disparu de la scène littéraire, du moins en France.
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 15:01

bix229 a écrit:
Bonne idée, un fil pour Llamazares. Mais je me demande ce qu' il devient, vu qu' il a disparu de la scène littéraire, du moins en France.
Je vois qu'il a écrit un roman en 2005 (Le ciel de Madrid) non traduit en français encore puis un recueil de nouvelles en 2011. Tu as quelques souvenirs de lecture ?

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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 15:46

Pas de souvenirs très précis, mais des impressions bien présentes de la volontés qu' a JL de comprendre son époque en faisant retour sur le passé. Un profond attachemen à sa terre et à sa province (Léon) et enfin un très bon style dans La Pluie jaune, notamment.

Un auteur à découvrir...
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coline
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Mer 1 Fév 2012 - 23:27

Marko a écrit:
La lluvia amarilla a été adapté au théâtre en Espagne (ça s'y prête effectivement). Allez Claude Régy! Le jaune devrait te plaire... fais nous ta version de la pluie jaune un de ces jours!


Ouhla...Au cas où Claude Régy passerait par là à ton appel, il faut que je me dépêche de faire mon commentaire de son livre Dans le désordre... dentsblanches
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 8:41

Je note La pluie jaune, il a tout pour me plaire ce roman là Very Happy
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Marko
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 14:53

sentinelle a écrit:
Je note La pluie jaune, il a tout pour me plaire ce roman là Very Happy

J'avais d'ailleurs l'intention de te le suggérer sur le fil "ce livre devrait te plaire" pendant ma lecture. C'est un récit de hantise où le village est personnifié et se vide de sa substance peu à peu. L'écriture est totalement habitée et devient même progressivement hallucinée.

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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 15:29

Les thèmes de l’errance, de la solitude, de la dépossession, de l’effacement progressif, de l’exil et de la mémoire sont des thèmes qui me parlent beaucoup. Puis le franquisme aussi (ma mère n’a connu que ce régime avant son départ pour la Belgique dans les années 60). J'ai grandi avec la photo noir et blanc agrandie et encadrée du père de mon oncle, encore si jeune à l'époque et déjà fusillé peu après par les sbires de Franco. Ce sont des choses qu'on n'oublie pas et qui m'ont intriguée toute mon enfance, cherchant des réponses à ce qu'on ne m'expliquait pas clairement.

Marko a écrit:
L'écriture est totalement habitée et devient même progressivement hallucinée.
De quoi laisser mes neurones au vestiaire pour mieux céder la place à quelque chose qui s’approche de l’envoûtement, comment y résister Cool
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Marko
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 17:56

sentinelle a écrit:
Les thèmes de l’errance, de la solitude, de la dépossession, de l’effacement progressif, de l’exil et de la mémoire sont des thèmes qui me parlent beaucoup. Puis le franquisme aussi (ma mère n’a connu que ce régime avant son départ pour la Belgique dans les années 60). J'ai grandi avec la photo noir et blanc agrandie et encadrée du père de mon oncle, encore si jeune à l'époque et déjà fusillé peu après par les sbires de Franco. Ce sont des choses qu'on n'oublie pas et qui m'ont intriguée toute mon enfance, cherchant des réponses à ce qu'on ne m'expliquait pas clairement.

Il est aussi question de photographies et de leurs "fantômes" dans ce roman. Le personnage principal se veut d'ailleurs le gardien de tout ce qui a été accumulé douloureusement pendant des générations par les habitants de ce village déserté. J'imagine LLamazares se rendant sur le site de son propre village natal initialement inondé puis remis à sec. Visiter ces ruines, vouloir faire revivre ceux qui vivaient là autrefois, la tristesse de voir tout ça effacé à cause de la guerre, de l'exode... J'ai commencé Lune de Loups et on se retrouve cette fois avec les maquisards, leur lutte pour la survie dans la rigueur de la montage. Vraiment un chouette écrivain.

La rivière de l'oubli est apparemment une autre forme de récit, autobiographique cette fois. Un voyage sur les traces du passé et de l'enfance. Il doit être bien aussi.


Citation :
C’est aux sources du Curueño que nous emmène le voyageur – le retour au décor de l’enfance n’est-il pas le plus surprenant des dépaysements ? Il remonte à pied, en six jours, le cours que le torrent s’est taillé à grand-peine dans les montagnes sauvages de León.
Ce récit plein d’un charme désinvolte surprendra les lecteurs de Julio Llamazares que celui-ci n’avait guère habitués à ce ton si allègre, à cette espièglerie d’un promeneur amoureux qui passe avec aisance de l’humour à l’émotion.
Figures hautes en couleurs, paysages sublimes, rêveries et souvenirs, aléas du chemin et histoires du passé tissent l’épaisseur de ce parcours qui rejoint toutefois, sans en avoir l’air, les tensions profondes qui habitent l’œuvre.

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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 20:27

Marko a écrit:
Il est aussi question de photographies et de leurs "fantômes" dans ce roman. Le personnage principal se veut d'ailleurs le gardien de tout ce qui a été accumulé douloureusement pendant des générations par les habitants de ce village déserté.
Beaucoup de fantômes hantent l’Espagne, elle a encore tellement à dire et à faire avec son passé franquiste : beaucoup de non-dits, de malaises, de freins.
Le juge d'instruction espagnol Baltasar Garzon en a d’ailleurs fait les frais ces dernières années :
Citation :
Aujourd'hui, en Espagne, les exactions de la dictature franquiste restent injugées, impunies et inconnues des jeunes générations. Et c'est le juge Garzon qui se retrouve poursuivi pour avoir tenté de les faire juger en tant que crimes contre l'humanité (imprescriptibles) et de faire ouvrir les fosses communes où gisent les disparus.
Source
Des familles qui n’ont toujours pas retrouvé leur mort, un juge poursuivi pour avoir voulu ouvrir les fosses communes et réhabiliter la mémoire des victimes, nous en sommes encore là aujourd'hui !

Pour en revenir à l'importance des photos, ici aussi des photos comme témoignages :


Citation :
Les familles des victimes de la guerre civile et de la dictature franquisme apportent les portraits de leurs proches disparus pour soutenir le juge Garzon lors de son procès devant le Tribunal suprême, le 31 janvier 2012. On estime à plus de 100 000 personnes le nombre de disparus du franquisme.
Source
Ce travail de mémoire est plus que jamais d’actualité et c’est tout à l'honneur de Julio Llamazares d’y revenir à sa manière. En connaissant un peu l'histoire de son pays, on imagine sans peine ce qui le hante de cette façon.

Marko a écrit:
J'imagine LLamazares se rendant sur le site de son propre village natal initialement inondé puis remis à sec. Visiter ces ruines, vouloir faire revivre ceux qui vivaient là autrefois, la tristesse de voir tout ça effacé à cause de la guerre, de l'exode...
Les villages abandonnés sont vraiment une plaie en Espagne (voir carte).
Je te conseille à ce propos le film La nuit des tournesols (La noche de los girasoles) de Jorge Sanchez-Cabezudo, qui a pour décor un de ces villages complètement désertés.


Marko a écrit:
J'ai commencé Lune de Loups et on se retrouve cette fois avec les maquisards, leur lutte pour la survie dans la rigueur de la montage. Vraiment un chouette écrivain.
Je viens de l’emprunter à la bibliothèque Very Happy
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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Jeu 2 Fév 2012 - 20:55

sentinelle a écrit:
Je te conseille à ce propos le film La nuit des tournesols (La noche de los girasoles) de Jorge Sanchez-Cabezudo, qui a pour décor un de ces villages complètement désertés.

On me l'a souvent conseillé et je pensais l'avoir vu mais je réalise que non... Tout vient à point!

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MessageSujet: Re: Julio Llamazares [Espagne]   Dim 12 Fév 2012 - 18:32

La lenteur des boeufs / Mémoire de la neige (poèmes)



Ainsi, tristes et sépia, comme deux vieilles photos qui, lorsqu'on les retrouve, portent les flétrissures de l'oubli, m'apparaissent ces livres que le temps a abandonnés et que la poussière du silence commence déjà à gommer. Rêve et passion du dérisoire parnasse apocryphe ou de l'humble anonymat de l'album de famille.

Le premier des deux, "La lenteur des boeufs", je l'ai écrit au printemps de 1978, à Gijon face à la mer. Une mer noire et violente qui, le dimanche après midi, poussait vers la plage le corps d'un suicidé; par la suite, avec le temps, quelqu'un la tiendrait pour la grande oubliée de mes vers. Quant à "Mémoire de la neige", il devait naître à Madrid, dicté lors d'un automne - en 81 - où, pour la première fois, j'ai connu tous les langages par lesquels on peut exprimer la solitude. Il n'aurait plus manqué que quelqu'un me dise que la grande oubliée c'était, cette fois, la cité.

Une mer et une ville. Deux haltes sur la frontière et un même oubli. Quel cri ou quel paysage traversait alors (et traverse encore) des poèmes écrits avec les yeux enneigés et le coeur abandonné dans un autre endroit? Quelle passion me jetait, comme font les vagues avec le suicidé, vers les plages perdues de l'hiver originel? Je sais pertinemment quel cri, quel paysage, quelle passion. Je sais pertinemment le temps qu'emporta le vent, et les cendres, l'herbe qui ensevelit souvenirs et boeufs comme le souvenir ensevelit ce qui jamais n'exista.

Aussi n'ajouterais-je pas de corrections au temps. Lui seul a la main sur ces deux vieilles photographies et lui seul peut les montrer, sans nostalgie ni pudeur, tandis que le poète marche vers ce dernier portrait - de baigneur ou de mort - qui aujourd'hui me semble être comme le dernier poème, comme la photographie première et finale.

Julio Llamazares, Madrid, 24 février 1985

Tous les thèmes qu'on retrouve dans les romans qui ont suivi sont déjà présents dans ces poèmes de l'effacement des êtres et des choses appartenant à un monde et une manière de vivre détruits par la guerre et l'exode.


La lenteur des boeufs (extraits):

1.

Notre quiétude est douce et bleue et torturée à cette heure.

Tout est aussi lent que la démarche d'un boeuf sur la neige. Tout est aussi moelleux que les baies rouges du houx.

Notre abandon est grand comme l'existence, profond comme la saveur des fruits écrasés. Notre abandon ne prend pas fin avec la lassitude.

Ce n'est pas une erreur que la lenteur, et les cavités de la connaissance n'habitent pas notre âme.

Dans une haie lointaine niche un oiseau huilé qui naît avec le jour. Il m'arrive de sentir sa soif grenat. Son abandon est aussi doux que le nôtre.

Sa lenteur n'est point dépourvue d'habitude.




14.

Rien encore ne donne signe de vie dans l'allée des songes et déjà le chariot des comédiens lentement s'éloigne.

Ils partent s'alimenter de tristesse dans un autre village habité par des chiens.

Personne ne s'est avancé sur la route pour rompre le silence.
Personne, aucun de ceux qui hier soir riaient avec lassitude derrière les ampoules rougeâtres de la place.

Seuls les chiens, collés à leurs roues, se refusent brièvement à l'oubli.

_________________
"Ceux qui croient posséder une clef transforment le monde en serrures. Ils s'excitent, ils interprètent les textes, les films, les gens. Ils colonisent la vie des autres. Les déchiffreurs devraient se calmer, juste décrire, tenter de voir, plutôt que de projeter du sens et de s'approprier l'obscur, plutôt que d'imposer la violence blafarde de l'univers. Dire comment, pas pourquoi."
Francois Noudelmann (Tombeaux: d'après La Mer de la Fertilité de Mishima).
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Julio Llamazares [Espagne]
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