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 Sophie Nauleau

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coline
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MessageSujet: Sophie Nauleau   Dim 15 Juil 2007 - 16:22




La Main d'oublies


Il est de ces ouvrages auxquels vous êtes amenés par votre amour d’autres auteurs…

Ainsi je fus amenée à La main d’oublies par mon amour pour l’œuvre de Pascal Quignard.



Et Sophie Nauleau, qui a fait des études d’Art (Ecole du Louvre) et de littérature a sans doute écrit La Main d’oublies parce qu’un jour elle a retrouvé ce tableau qu’elle connaissait bien dans un récit de Pascal Quignard, Tous les matins du monde.

« Tous les matins du monde , détonateur discret. Car il est des récits inventés plus vrais qu'un cartel du Louvre. Mensonges qui font merveille, même à retardement. »

« Il y avait l'offrande d'une gaufrette enroulée, faite au fantôme d'une femme, qui trottait dans ma tête » écrit-elle.

Le récit commence ainsi …et dès les premiers mots, la poésie de Sophie Nauleau nous emporte :

« Une empreinte nid-d’abeilles au-dessus du genou m’a montré le chemin. Alvéoles d’un instant. Trame éphémère laissée par un peignoir de coton blanc à la fin d’un été de vignes et de pierres sèches ».



Lors de sa quatrième année de muséologie, elle doit rédiger un mémoire « afin de s’exercer à un travail de recherche méthodique et critique. »

Elle choisit d’étudier l’interaction entre l’austère Dessert aux gaufrettes de Lubin Baugin et le roman Tous les Matins du monde de Pascal Quignard.



C’est le point de départ du récit et si vous le trouvez lui aussi austère, ce point de départ, abandonnez vite cette idée et dites-vous que vous allez vous trouver, en le lisant, au cœur d’un pur joyau mêlant la littérature, la peinture, le cinéma et l’enfance à une enquête passionnante et gourmande. Elle mènera finalement l’auteur à découvrir que ces soit-disant gaufrettes n’en sont pas…Ce sont en fait des « oublies » …ces pâtisseries oubliées justement aujourd’hui, même par les plus grands pâtissiers : elles étaient vendues le soir, à l’époque de Baugin (XVIIième), à la criée dans les rues, par les oublieux ( Madame de Sévigné en parle, Charles Perrault, Scarron…)



En plus d’être érudit (sans vanité), ce récit agréable à lire est délicat, passionnant et tendre. Ainsi lorsque son auteur, qu’on suppose délicieuse (je vais vous mettre un lien pour l’entendre ) raconte que c’est à sa grand’mère qu’elle donne la primeur de son récit :

« La douairière de mes confidences est une Pénélope esseulée que son Ulysse défunt appelait ma Suzon. A quatre-vingts ans passés, elle a laissé ses yeux trahir son cœur et ils se sont troublés. C’est pour son regard perdu qui a viré au bleu que j’ai cherché les mots. A elle, je racontais le tableau. »


Dernière édition par le Dim 15 Juil 2007 - 16:51, édité 2 fois
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Aeriale
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 15 Juil 2007 - 18:22

Coline, je suis en pleine délectation de Tous les matins du monde, et le fait que cette jeune auteure s'en soit inspirée pour en faire elle-même un roman, ne peut que m'inciter à la découvrir!
D'autant que les quelques phrases que tu nous cites témoignent effectivement d'une écriture délicate et sensible.

Citation :
La douairière de mes confidences est une Pénélope esseulée que son Ulysse défunt appelait ma Suzon. A quatre-vingts ans passés, elle a laissé ses yeux trahir son cœur et ils se sont troublés. C’est pour son regard perdu qui a viré au bleu que j’ai cherché les mots. A elle, je racontais le tableau. »

poétique et charmante il semble aussi...
Citation :
« Une empreinte nid-d’abeilles au-dessus du genou m’a montré le chemin. Alvéoles d’un instant. Trame éphémère laissée par un peignoir de coton blanc à la fin d’un été de vignes et de pierres sèches

Tu es une vraie mine...:)
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coline
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 15 Juil 2007 - 19:17

aériale a écrit:
Coline, je suis en pleine délectation de Tous les matins du monde, et le fait que cette jeune auteure s'en soit inspirée pour en faire elle-même un roman, ne peut que m'inciter à la découvrir!

oh...je ne sais pas si je suis une mine (c'est gentil :) ) mais je vois le temps qui passe et une lecture m'entraîne toujours vers une autre...c'est sans fin...c'est bon...et frustrant à la fois de se dire qu'on n'aura jamais le temps de tout connaître...

La Main d'oublies est un récit qui tiendrait presque de l'essai et non un roman mais, franchement, il se lit très facilement et donne beaucoup de bonheur...
Je voudrais poster l'extrait où Sophie Nauleau raconte sa rencontre avec Pascal Quignard...Pour Quignard et pour l'écriture de Sophie Nauleau...

Mais il y a encore dans cet ouvrage les oeuvres de Pascal Quignard...et la pâtisserie... et Corneau qui a réalisé le film Tous les matins du monde...les acteurs du film...le luthier...Il y a Lubin Baugin évidemment à (re)découvrir...

Ecoutez, pour en savoir davantage, l'émission (dont j'ai mis le lien): elle dure une demie-heure à peu près, je crois...
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coline
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 15 Juil 2007 - 20:57

La Main d'oublies

L'ouvrage de Sophie Nauleau est ormé d'un frontispice de Ernest Pignon Ernest:

d'après le tableau de Lubin Baugin.
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coline
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 15 Juil 2007 - 22:00

Le tableau de Baugin dans le film d'Alain Corneau, Tous les matins du monde...
cliquer ici
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Babelle
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Sam 29 Sep 2007 - 21:46

Mmm... je crois que je vais me laisser tenter par La Main d'oublies. D'autant que ce ne serait pas la première fois que Coline nous permettrait de découvrir un super gros coups de :heart:
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coline
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Sam 29 Sep 2007 - 22:05

Babelle a écrit:
Mmm... je crois que je vais me laisser tenter par La Main d'oublies. D'autant que ce ne serait pas la première fois que Coline nous permettrait de découvrir un super gros coups de :heart:

Franchement...Je serais heureuse qu'il vous plaise... :)
Je l'avais prêté à une amie qui me l'a rendu tout à l'heure et qui l'a adoré...
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Chatperlipopette
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Sam 29 Sep 2007 - 23:05

j'espère le trouver à la bibliothèque!
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Jeu 7 Fév 2008 - 19:37

J'ai enfin rédigé mon commentaire!!! Pour être honnête....il aurait fallu que je recopie le texte en entier en raison de sa grande beauté!!!

"La main d'oublies"


La narratrice relate son aventure tant littéraire qu'artistique dans un récit d'une grande poésie teintée d'un subtil humour.
Sophie Nauleau raconte les recherches entreprises pour la rédaction d'un mémoire, lors d'une quatrième année de muséologie à l'Ecole du Louvre, dont le sujet compte explorer les "interactions entre l'austère Dessert et Tous les matins du monde, film et roman." Bien entendu, trouver un tuteur se révèle être un vrai casse-tête!
L'auteur est sous l'emprise du charme du film d'Alain Corneau "Tous les matins du monde", film qui lui a ouvert la porte sur une rencontre avec le peintre Lubin Baugin, auteur de la nature morte "Dessert aux gaufrettes" puis, dans une spirale délicieuse, l'a entraînée à la découverte du roman éponyme de Pascal Quignard. La délicatesse et la maîtrise de la palette de couleurs d'un peintre unie à la magie poétique et sublime des mots d'un écrivain engendrant un travail de recherche dans lequel délicatesse, maîtrise des descriptions de l'intériorité, poésie et beauté des images s'allient pour offrir une lecture "hors du Temps" à celui ou celle qui ouvre les pages de "La main d'oublies"!
Le lecteur côtoie le monde particulier des historiens d'art et conservateurs de musée, monde dans lequel certains artistes ont une aura moindre que d'autres. Sophie Nauleau déroule savoureusement l'éclat inattendu du tableau de Lubin Baugin en soulignant l'éclatante sobriété expressive des gaufrettes, du verre pas tout à fait rempli, la bouteille parée de sa robe tressée, posés délicatement sur une nappe bleue. Tout est dit dans la lumière des couleurs, la délicatesse des traits et d'un moment devenu une éternité. On plonge sans se lasser dans le film de Corneau, la musique de Monsieur de Sainte Colombe, les mots et les ambiances de Pascal Quignard, on se retrouve au XVIIè siècle en se disant que les spécialistes ont eu tort de délaisser Lubin Baugin et de sourire, condescendants, du travail mené par Sophie Nauleau.

"Vanité des vanités, tout n'est que vanité", prétend le rouleau de l'Ecclésiaste. Au Louvre, face aux vulnérables enroulements des GAUFRETTES, je n'ai perçu ni désenchantement, ni défaut d'orgueil, ni sujet vain. Juste la merveilleuse fragilité d'une image peinte à deux millénaires de la première fête des Tabernacles. A l'évidence, l'artiste avait voulu représenter une invite et non une vanité, ou alors une buée des buées comme aiment à le dire les Hébreux. Car rien chez Baugin n'a encore commencé. Il n'y a ni miettes, ni insectes, ni sablier. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Nulle morsure du temps. Nul indice putréfié. Juste l'éphémère d'un dessert intact, et qui dure. Ainsi un homme patient, il y a bien longtemps, avait fait de quelques chatteries beurre frais le sujet d'une peinture. Je scrutais ces deux cent treize centimètres carrés qui lui ont survécu, mais dont on sait si peu de choses. J'allais de l'huile sous verre à son nouveau cadre en poirier noirci piqueté de trous d'envol. Et du cadre au cartel : «Lubin Baugin, Le Dessert de gaufrettes, vers 1630-1635».Ce sont ces gaufrettes en plein musée qui m'ont mis la puce à l'oreille. À force de les examiner, je m'en remettais à l'expression parfaite de coquille d'oeuf qui dit le blond, la douceur et le bris de la cassante coquille. Insensiblement, Baugin me ramenait aux souvenirs d'écolière. Et du fond terne du tableau, telle la queue sombre d'une corneille, je dérivais jusqu'à Calimero, ce petit poussin noir de dessins animés qui porte sa coquille en guise de chapeau. Ces gaufrettes enfantines me rappelaient aussi le jaune du pain perdu que maman le dimanche nous faisait tremper à main nue, dans le lait puis dans l'oeuf, avant de le passer à la poêle. J'aurais voulu que le bout de mes doigts en fût à tout jamais lacté. Le nom de Lubin Baugin évoquait alors celui du marchand de sable ou d'un Robin des Bois troquant ses flèches contre quelques gaufrettes pour l'amour de la belle Marianne. Ces gâteaux sages pendus au mur avaient le pouvoir d'un enchanteur, l'attrait craquant du croûton de baguette et la légèreté d'un volant de badminton. Baugin avait bien du génie." (p 23 et 24)

En lisant le récit de Sophie Nauleau, on a non seulement envie de revisionner le film mais aussi envie de (re)lire "Tous les matins du monde " de Quignard et d'aller scruter "Dessert de gaufrettes" de Baugin au Louvre! On est surpris par l'émotion intense dégagée par certains passages, notamment celui où elle rencontre Pascal Quignard...une ambiance sereine et immobile, le lecteur retient son souffle et tente de se faire tout petit lorsque l'écrivain sort le manuscrit de "Tous les matins du monde":

"Il sort de son sac à dos noir le manuscrit que je voulais tant voir. "Tous les matins du monde", petit tas de feuilles volantes et perforées tenu serré sur ses genoux d'ancien écolier. Il est comme cet "Etranger" de Jabès "avec, sous le bras, un livre de petit format":
"Sais-tu - dit le Maître - à son disciple - pourquoi nos livres de sagesse, comme ceux de prières, sont de petit format?
- Parce qu'ils sont livres du secret et qu'un secret ne se divulgue pas.
"Pudeur de l'âme.
"L'amour s'exprime à voix basse.
"Le livre de nos Maîtres est à la mesure de nos mains, pour nous seuls, ouvertes."
Mains vides et paumes offertes sur quoi Pascal Quignard renchérit: "Les livres partagent avec les tout petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes." Même sur un banc public - sans toit ni vergé blanc de Hollande - c'est exactement ça. Renouer avec l'enfance. Se faire bercer sur le dos du temps. Se réchauffer seul au devers de la vie. En marge de son texte sur grands carreaux, il y a quelques dessins: deux gaufrettes en épi étayent l'écriture penchée à la hâte (fine écriture de chat!). Sans doute l'esquisse donna-t-elle du coeur à l'ouvrage. Je me réjouis de constater la présence concrète des gâteaux de Baugin, signe que le romancier a bien misé sur les énergies douces de la pâtisserie. Certes le tapis bleu, le verre de vin rouge et la carafe garnie de paille sont pour beaucoup dans le choix du tableau, mais les "gaufrettes entourées d'ébène" gardent la primauté.
" (p 78 et 79)

Un très beau récit où le langage soutenu révèle toute la force d'un talent extraordinaire et d'une immense culture rendant hommage à l'amour de Quignard pour les mots et la langue française. "La main d'oublies" fait partie de ces livres à garder précieusement pour les relire sans fin.

Mille et un mercis Coline pour cette belle lecture drunken
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coline
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Jeu 7 Fév 2008 - 19:44

Chatperlipopette a écrit:

Mille et un mercis Coline pour cette belle lecture drunken

Je suis tellement heureuse qu'il t'ait plu...
content
Mets-le au cerclage Chap'...J'espère qu'il ne se perdra pas... Wink
Mieux vaut lire avant Tous les matins du monde de Pascal Quignard il me semble...Ces deux ouvrages sont indissociables... aime
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 17 Fév 2008 - 21:40

"La Main d'oublies"



« La main d'oublies » de Sophie Nauleau n'est ni un roman, ni un récit, ni même un essai. Il est en fait les trois à la fois.
L'auteure se penche ici sur la fascination qu'elle éprouve pour une peinture qu'elle découvrit en visionnant le film d'Alain Corneau : « Tous les matins du monde », adaptation du roman éponyme de Pascal Quignard.
« Monsieur de Sainte Colombe, à son lever, caressait de la main la toile de Monsieur Baugin et passait sa chemise. » (Tous les matins du monde – Pascal Quignard – Gallimard, 1991)

Cette peinture, « Le dessert de gaufrettes » réalisée par Lubin Baugin (1610-1663) probablement en 1631 et exposée au Musée du Louvre est considérée comme un des chefs-d-oeuvre de la Nature Morte française du XVIIème siècle.

« Une nature morte de quarante et un centimètres de haut sur cinquante-deux. L'extrêmité d'une table rectangulaire recouverte d'un linge uni voisinant l'indigo délavé. À main gauche, le petit côté avec ses angles visibles, sa perspective contraire à la perpendiculaire et le pli de la nappe, sobre godet. Je décrivais le minimalisme de Baugin. Le mur gris dont on ne voit qu'un retour, toujours côté jardin. Et l'appareillage soigné et régulier des pierres alignées rappelant l'intérieur froid des châteaux de la Loire à la morte saison. Le fond dans l'obscurité de l'encoignure et le contour des blocs que l'on croit deviner en plissant les paupières. Enfin, le vide derrière la table où pourrait se glisser un être, humain ou fabuleux. Voilà pour le cadre, mystérieusement désert. Sur ce coin de table sont posés trois objets. Au-devant, une assiette en étain. Derrière, un verre soufflé d'une finesse extrême, tels que Perec les appréciait. À droite, une bouteille aveuglée par un treillis de paille sans ajour. [...]
Dans Le Dessert de Gaufrettes, l'assiette déborde de la table et mange le pied du verre. Le calice à huit pans est rempli, à peu près à mi-corolle, d'une boisson à la robe alezane. Le collet de la bouteille est bouché par un chiffon d'étoffe ou de papier blanc. La lèvre du goulot est nue, affleurant à découvert dans le prolongement de la claie jaune. Et deux petites anses, au bas et en haut de la panse, guident une cordelette toute simple mais élégante. C'est une bonbonne ronde et godronnée comme les côtes d'un melon, soeur de lait française des fiasques d'Italie, en plus courtaude. Les brins, entrelacés depuis le fond jusqu'au col, ressemblent à des canisses de paille ou de raphia – plus souples que l'osier de la dame-jeanne que j'avais ramassée un soir, à l'entracte de Cyrano, sur la scène du théâtre de Chaillot. Et, en poursuivant dans le sens des aiguilles d'une montre, tu retrouves l'assiette en métal argent, légèrement creuse et bordée d'un large marli qui remonte en forme de frisbee. Elle est tellement lustrée qu'on dirait le miroir d'étain du ciel chauffé à blanc du peintre et écrivain Eugène Fromentin.[...]

On l'appelle Le Dessert de Gaufrettes parce qu'il y a dans cette assiette une poignée de pseudo gaufrettes disposées en étoile. Ce sont des biscuits enroulés comme on roule une pâte brisée sous un rouleau à pâtisserie, ou une feuille cartonnée entre la paume des mains pour simuler une longue vue. Ils sont sept, de même que les sept pierres du mur de refend. Copeaux de lumière joliment gaufrés et de la taille de la fourchette du père Adam. »

Nature Morte donc, que ce « Dessert de Gaufrettes ». Il n'est cependant pas inutile de rappeler que le genre pictural qu'est la Nature Morte n'est pas – comme on serait tenté de le croire – une simple représentation esthétique d'objets disposés de manière harmonieuse afin de créer chez le spectateur un sentiment d'admiration et d'émerveillement devant la reproduction en deux dimensions d'objets courants et de fruits, légumes, fleurs, etc... Il ne peut pas non plus être réduit à un simple exercice de style dans lequel le peintre apporterait la preuve de son habileté à retranscrire sur la toile la représentation du réel.
La Nature Morte appartient avant tout au genre pictural des « Vanités », tableaux destinés à la méditation solitaire devant l'impermanence du monde sensible mais aussi et surtout du spectateur qui doit comprendre que lui-même est voué au délabrement et à la mort.
Ce style pictural qui a fait florès au XVIIème siècle, à grand renfort de crânes humains et autres accessoires morbides, s'est exprimé dans le genre de la Nature Morte avec plus de discrétion.
En observant en détail nombre de tableaux de l'époque, on ne compte plus les éléments symboliques destinés à rappeler au spectateur l'impermanence de toutes choses : coupes renversées ( Frans Ryckhals), pétales détachés de la tige des fleurs (Anthony Claesz), gâteaux à demi consommés (Willem Claesz Heda), mouches (Abraham Mignon), etc...

« Aux XVIe et XVIIe siècles » dit Pascal Quignard, « on ne disait pas nature morte. [...] Les Hollandais disaient des "vies immobiles". Les Espagnols disaient des "peintures de cave où on vend le vin et les jambons". Les Français disaient des "vies coyes", des "vies silencieuses". "Coye" était une forme plus usuelle que le féminin "coite", qui est formé sur la forme latine et savante "quiète". »

Au début de « La main d'oublies », Sophie Nauleau, observant « Le Dessert de Gaufrettes » de Baugin ne perçoit pas cette peinture comme un exemple de peinture de Vanités.

« Vanité des vanités, tout n'est que vanité », prétend le rouleau de l'Ecclésiaste. Au Louvre, face aux vulnérables enroulements des gaufrettes, je n'ai perçu ni désenchantement, ni défaut d'orgueil, ni sujet vain. Juste la merveilleuse fragilité d'une image peinte à deux millénaires de la première fête des Tabernacles. À l'évidence, l'artiste avait voulu représenter une invite et non une vanité, ou alors une buée des buées comme aiment à le dire les Hébreux. Car rien chez Baugin n'a encore commencé. Il n'y a ni miettes, ni insectes, ni sablier. Pas plus que d'épluchures, rongeurs, huîtres béantes ou fruits tavelés. Nulle morsure du temps. Nul indice putréfié. Juste l'éphémère d'un dessert intact, et qui dure. Ainsi un homme patient, il y a bien longtemps, avait fait de quelques chatteries beurre frais le sujet d'une peinture. »

C'est en relisant attentivement « Tous les matins du monde » que Sophie Nauleau a trouvé dans le texte de Quignard – quand le fantôme de la défunte Mme de Ste Colombe vient rendre visite à son mari inconsolable : « Je suis venue parce que ce que vous jouiez m'a émue. Je suis venue parce que vous avez eu la bonté de m'offrir à boire et quelques gâteaux à grignoter. », dit le fantôme qui hante Tous les matins du monde. Le corps d'une femme défunte revient neuf fois de l'au-delà, traversant le récit, telle la petite souris trottinant dans la chambre sans qu'on la voie jamais : à sa première visite, « une gaufrette est à demi-rongée ». [...] Il m'a fallu longtemps avant de remarquer que l'une des pâtisseries du tableau était bel et bien légèrement abîmée. C'était pourtant la plus voyante, rayon de lune alvéolé, gaufrette ébréchée volontairement placée sur le dessus. »

Mais ce qui fait l'argument principal du livre de Sophie Nauleau, c'est avant tout l'interrogation posée par le choix de l'appellation – décidée par les historiens d'art – du tableau de Baugin, sous le titre de « Dessert de Gaufrettes ».
Qu'en est-il de ces gaufrettes ? Les pâtisseries peintes par Baugin, ces rouleaux de pâte cuite, ont en effet bien peu à voir avec ces biscuits que nous connaissons sous le nom de gaufrettes. Elles ressembleraient plutôt à nos cigarettes russes ou encore aux crêpes dentelle bretonnes. S'étant renseignée auprès de spécialistes, historiens d'art, conservateurs de musée, Sophie Nauleau n'a rencontré au mieux que réponses évasives et fins de non-recevoir.
Pourtant, elle ne désarme pas et c'est ainsi qu'elle va se lancer dans cette recherche de la vérité afin de corriger cette appellation de gaufrettes qui apparaît à ses yeux comme une manifestation d'une certaine paresse de la curiosité et de l'exactitude historique.

« Ce n'est point ergoter pourtant que de réclamer le mot juste.[...] Ainsi s'en tenir aux gaufrettes, outre l'erreur d'anachronisme, équivaut à se satisfaire d'un ersatz et à donner, plus ennuyeux encore, dans l'artifice et l'inexactitude.
Un à-peu-près n'est rien qu'un coup d'épée dans l'eau. Pas plus d'effet, autrement dit, que de piler du lait dans un mortier. On a suffisamment seriné aux taciturnes et aux êtres secrets que parce que n'était pas une réponse pour s'empêcher de se laisser aller aux approximations, à fortiori quand on se trouve en présence d'un chef-d'oeuvre. Quelle vie enclose voulait-il perpétuer celui qui s'appliqua jadis, des heures et des heures, à manier les couleurs ? N'ayant jamais considéré la curiosité comme un vilain défaut, fouiller dans le passé m'est apparu la moindre des choses. Baugin valait bien un office, et le temps consacré à peindre qu'un Homo Sapiens du nouveau millénaire se creuse un tant soit peu les méninges. J'ai repris à mon compte l'inexistante affaire du Dessert de Gaufrettes. Et, bien que sans armée, j'ai fait de la salle 27 du département des peintures françaises mon quartier général. »


C'est alors à une investigation digne d'un roman-policier que Sophie Nauleau va se livrer, explorant les salles d'exposition et les livres, interrogeant historiens et pâtissiers, allant jusqu'à rencontrer Alain Corneau et Pascal Quignard.
La réponse à ses interrogations va lui apparaître – après maintes recherches – en consultant le Larousse ménager de 1926 dans lequel elle va enfin trouver le nom exact de ces pâtisseries « oubliées ».

Au-delà de ce qui pourrait faussement apparaître comme une recherche un tant soit peu futile, c'est à une réflexion sur le pouvoir des mots que nous invite Sophie Nauleau.
Ce pouvoir n'est pas à prendre à la légère. Un mot ne peut être remplacé par un autre sans être susceptible de corrompre le sens de ce qu'il indique.
C'est également l'amer constat d'une langue qui voit disparaître certains termes précis, malhabilement remplacés par d'autres mots, plus usuels, plus contemporains, des mots-génériques qui désignent tout et n'importe quoi au mépris de l'exactitude de ce qu'ils sont sensés décrire. C'est un exemple de l'appauvrissement de la langue qui nous est ici démontré, un appauvrissement qui, par ses effets pervers, induit la confusion et l'incompréhension de ce qui est montré. Comment décrire un être, un objet, un phénomène s'il n'existe plus de mots pour désigner ceux-ci ? Remplacer un mot par un autre, plus accessible, plus actuel, n'est-ce pas faire preuve d'inexactitude, au risque de travestir la vérité ?
N'oublions pas que ces manipulations sur les mots – bien loin ds innocentes gaufrettes de Baugin – ont été et sont encore, une spécialité des régimes totalitaires et ultra-libéraux qui excellent à pervertir le langage en détournant les mots de leur sens premier. Georges Orwell a d'ailleurs très bien décrit ce phénomène avec l'usage de la novlangue dans l'effrayant « 1984 ».

C'est la recherche et l'exhumation d'un mot enfoui sous la poussière des ans – un mot remplacé par un autre, malhabilement plaqué sur un vide, comme une rustine inadaptée – qui se trouve au coeur du récit de Sophie Nauleau. À travers cette recherche basée sur le tableau de Lubin Baugin, l'auteur nous invite à suivre un récit empreint d'anecdotes et de références à la littérature, à la peinture, à la poésie, au cinéma, à la gastronomie ainsi qu'à la philosophie et à la contemplation.
Un livre qui, en tout cas, suscite l'envie de lire ou relire « Tous les matins du monde » de Quignard, de voir ou de revoir le film d'Alain Corneau, de contempler silencieusement « Le Dessert de Gaufrettes » et d' écouter Jordi Savall interprétant les pièces pour viole de gambe de Monsieur de Sainte Colombe. Une invitation à un festin des sens.

Merci à Coline qui m'a permis de découvrir ce très beau texte.
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Dim 17 Fév 2008 - 22:18

Magistral,comme d'habitude, ton commentaire!content
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Lun 18 Fév 2008 - 8:30

Oui, magistral est le mot, bravo Biblio...moi je retiens surtout ceux-ci
Citation :
Un livre qui, en tout cas, suscite l'envie de lire ou relire « Tous les matins du monde » de Quignard, de voir ou de revoir le film d'Alain Corneau, de contempler silencieusement « Le Dessert de Gaufrettes » et d' écouter Jordi Savall interprétant les pièces pour viole de gambe de Monsieur de Sainte Colombe. Une invitation à un festin des sens
Adoré le livre le film et fascinée par le tableau...alors, que faire d'autre que de le noter, humm? Very Happy
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Lun 18 Fév 2008 - 16:33

coline a écrit:
Magistral,comme d'habitude, ton commentaire!content

N'exagérons rien...
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kenavo
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Lun 3 Mar 2008 - 12:35

La main d'oublies

Tout le bien a déjà été dit de ce livre - et je ne peux que le confirmer. C'est un bijou, un coup de coeur, un vrai délice.
J'ai suivi un peu la discussion autour du livre et j'ai donc procédé comme Coline l'a suggeré - et j'ai d'abord lu Tous les matins du monde de Pascal Quignard :heart:
Si on lit par après le livre de Sophie Nauleau on ne peut que lui donner raison d'avoir choisi Pascal Quignard pour établir tout un univers qui se cache derrière.
coline a écrit:
Mais il y a encore dans cet ouvrage les oeuvres de Pascal Quignard...et la pâtisserie... et Corneau qui a réalisé le film Tous les matins du monde...les acteurs du film...le luthier...Il y a Lubin Baugin évidemment à (re)découvrir....
Après tous les éloges qui ont déjà été fait, je veux me limiter à exprimer ma gratitude d’avoir trouvé ce livre à cause de l’amour de Coline pour celui-ci – et que je suis tout simplement heureuse de pouvoir lire – en lisant de telles livres on reçoit plus qu’on a osé demander.



coline a écrit:
une lecture m'entraîne toujours vers une autre...c'est sans fin....
Un dernier mot là-dessus – ce livre va m’entraîner à Georges Perec - La Vie mode d’emploi..

Extraits de ce livre se trouvent ici

_________________
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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MessageSujet: Re: Sophie Nauleau   Aujourd'hui à 5:33

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