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 René Lapierre

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: René Lapierre   Dim 24 Fév 2013 - 12:00



Après Jean-Simon Desrochers comme romancier, je classe René Lapierre parmi la confrérie des poètes. Ayant suivi deux de ses cours, je peux confirmer ses talents de pédagogue. Tout autant il nous égayait dans des exposés théoriques aussi disparates que dépaysants en même temps qu'ils nous invitaient à la réflexion et l'inspiration créatrice, il se révélait en outre de bon conseil dans les ateliers de création poétique. Poète et essayiste, René Lapierre a notamment écrit :

Les masques du récit, essai, HMH, 1980
L'imaginaire captif, essai, Les Quinze, 1981; L'Hexagone, coll. Typo, 1992
Comme des mannequins, roman, Primeur, 1983
Profil de l'ombre, poésie, Les Écrits des Forges, 1983
L'été Rebecca, roman, Seuil, 1985
Une encre sépia, poésie, L'Hexagone, 1990
Effacement, poésie, L'Hexagone, 1991
Là-bas c'est déjà demain, poésie, 1994
Écrire l'Amérique, essai, 1995
Fais-moi mal Sarah, poésie, 1996
Viendras-tu avec moi?, poésie, 1996
Love and Sorrow, poésie, 1998
L'entretien du désespoir, essai, 2001
Piano, poésie, 2001
Figures de l'abandon, essai, 2002
L'atelier vide, essai, 2003
L'eau de Kiev, poésie, 2006
Traité de physique, poésie, 2008
Aimée soit la honte, poésie, 2010
Renversements, essai, 2011
Pour les désespérés seulement, poésie, 2012

Lors du Printemps érable, René Lapierre fut un professeur particulièrement actif en prenant position et dénonçant les travers de la juste part demandée comme contribution étudiante par le gouvernement Charest éventuellement déchu. Il dénonça en outre la répression policière à l'encontre des étudiants et de la population québécoise prenant part aux manifestations.

Par rapport à une appréciation personnelle de son oeuvre, j'ai pour le moment surtout lu le versant de ses essais : L'imaginaire captif, L'entretien du désespoir et L'atelier vide. Le seul livre de poésie que j'aie lu de sa part a pour titre Aimée soit la honte. J'ai retrouvé une bonne part de ses précieuses leçons données en classe. L'atelier vide est définitivement un must pour comprendre la démarche de René.Je vous relaye une analyse de Marjolaine Deschênes qui se penche sur ce livre.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Ven 1 Mar 2013 - 10:21

Ayant lu Aimée soit la honte, j'ai voulu revenir sur certains passages marquants. Nous voyons là le style de René Lapierre.

Citation :
Je ne peux rien expliquer. L'évidence est
muette. Je vois ton visage, c'est tellement
beau une énigme. C'est tellement libre, c'est
ouvert et ça ne se gâche pas.

Tu touches la photo : la soie, le petit-gris
du papier. Tu as des grâces d'étrangère, de
disparue.

D'où parlons-nous, à quoi nos voix touchent-
elles? Que font-elles dans le désordre, dans
les chambres des mots?


René Lapierre, Aimée soit la honte, 2010, Les Herbes Rouges, p. 67.

Citation :
- une honte c'est vivant. Comme un petit
arbre. Sauf que ça pousse à l'envers, en plon-
geant ses feuilles dans l'argile et en allon-
geant ses racines sous le vent.

On croit que c'est impossible, que ça ne
durera pas; que la plante va manquer d'eau,
de lumière, pourtant non -


Ibid., p. 90.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Sam 16 Mar 2013 - 9:13

Je viens de lire Love and sorrow de René Lapierre. Nous parlons d'une poésie délicate, qui fait appel à une musique bien personnelle. Au Québec, nous avons une relation conflictuelle et ambiguë avec l'anglais. Dans le cas de René, nous nous servons de l'anglais pour renforcer la poétique des thèmes évoqués. Ce qui fait que la démarche est spéciale, c'est qu'il y a superposition de deux poèmes d'une page de gauche à celle de droite. Le poème à gauche est en quelque sorte l'original et René ajoute un deuxième poème bref à la page de droite en reprenant le poème original. Des lignes plus pâles sont le reflet du poème original et les vers surajoutés enrichissent la perspective poétique. Je vous donne quelques exemples de ce dont il est question dans ce recueil poétique :

Citation :
Harlem, six heures trente du matin. Sous
Cette fatigue est un don. Elle ne vient pas
le soleil blanc la brique des maisons
de toi mais te traverse, resplendit d'un
ressemble à du pavot. On dirait un
éclat d'aube et de bonheur, elle est une
cimetière, des morts qu'on ne visite plus.
naïveté, un rire, un soulagement.
Beaucoup de fenêtres sont placardées.
Tu la crois sombre, elle t'effraie;
Dans Morningside Park tu aperçois
n'importe. Un jour ta faiblesse deviendra
des adolescents noirs qui boivent, jouent
profondeur, ta lenteur persévérance. Déses-
aux durs. Ils ne jouent pas, tu le sais bien.
père-toi, désapprends les caresses et les
À présent ils se dirigent vers toi. Tu n'as
baisers, défais les images, sois assourdi,
pas peur, tu te demandes pourquoi.
épuisé, stupéfié de solitude.
Tu t'assieds dans l'escalier de pierre.
Fais en sorte que ta détresse devienne
Le soleil te fait plisser les yeux, tu te sens
une délivrance, une clarté.
épuisé. Ils s'arrêtent en face de toi; la

fille qui est avec eux te dit hello comme si

elle te connaissait, comme si vous aviez

bavardé la veille dans un restaurant. Tu

réponds, tu fais comme elle : puis ils

repartent, te voilà seul à nouveau.

Tu imagines une clairière, tu te

répètes plusieurs fois le mot clairière.

Puis tu fermes les yeux.


René Lapierre, Love and sorrow, 1998, Les Herbes rouges, p. 31.

Citation :
Je m'adresse à ton fantôme, je froisse
Regarde.
entre mes doigts la lettre que j'écris. Puis
Dans la lumière de là-bas
je recommence. Feuilles, pages, fenêtres.
les mots les plus tendres
Je me lève, j'essaie de voir au loin, plus
là-bas, là-bas
loin. Le vide s'aplatit en attente.
les rives noires comme des flammes
Chère Anna. Suivent quatre lignes
les promesses
enfin, quatorze secondes de sottise, toute
les serments que tu me fais.
la lumière de mon âme écrabouillée à la

mine de plomb. Cette lenteur me déses-
Je veux seulement
père comme tes robes et tes parfums, le
fermer les yeux
grand bonheur que je voudrais t'offrir,
être la pluie.
les lettres que jamais je ne t'enverrai.

Cette lenteur idiote que j'ai toujours mise
Un jour enfin j'apercevrai une rivière
à me tourner vers le bonheur.
j'y entrerai
Avec toute ma ferveur, chère Anna.
Dans le rude infini ma honte
Toute ma dévotion.
s'oubliera comme une largesse

un exaucement.


Ibid., p. 59.

Citation :
Parties avant l'aube nous descendions
Ce que tu vois est tellement beau
l'Interstate 89 en direction de
que tu ne le vois plus.
Portsmouth et Newburyport. Il faisait un
Tu le lis
froid sec, lisse, d'une clarté de perle. La
tu le retrouves
neige des derniers jours avait transformé
où nous étions ce matin-là
le paysage; les vallons s'étaient aplanis,
devant les champs
les étangs recouverts. À côté de moi, sur
la fenêtre
une carte toute usée, Nan suivait du doigt
le vent.
le trajet que nous avions établi. Elle s'a-

musait à répéter les noms les plus
Là où la vie
étranges ou les plus beaux, Suicide Six,
s'abandonnait
Desert of Maine, Castle in the Clouds,
devenait immense
Hebron, Laconia, Nan dressait constam-
une mer, une étoile
ment des listes, qu'elle allongeait jusqu'à
tu sais bien
ce qu'elles contiennent le secret du bon-
infinie.
heur. Elle ajouta encore Mystery Hill,

Calendar Islands. Et enfin, au nord-ouest

de Cape Elizabeth, Sabbathday Lake. Le

bonheur. Nous n'avions qu'un mot à dire :

la lumière et la paix nous attendaient

partout.


Ibid., p. 71

Chose certaine, la poésie de René est légère en même temps qu'elle peut évoquer les grands drames, les tourments de l'âme et se retrouver au détour du chaos.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Sam 16 Mar 2013 - 9:41

c'est à dire qu'il y a les deux langues ?

dans tes citations c'est le rapprochement des deux pages ?

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Sam 16 Mar 2013 - 9:58

Non, ce n'est pas les deux langues, Animal.

Exemple, pour le poème de la page 30 de Love and sorrow, tu peux lire ceci :

Citation :
Harlem, six heures trente du matin. Sous le
soleil blanc la brique des maisons ressem-
ble à du pavot. On dirait un cimetière, des
morts qu'on ne visite plus. Beaucoup de
fenêtres sont placardées.

Dans Morningside Park tu aperçois des
adolescents noirs qui boivent, jouent aux
durs. Ils ne jouent pas, tu le sais bien. À
présent ils se dirigent vers toi. Tu n'as pas
peur, tu te demandes pourquoi.

Tu t'assieds dans l'escalier de pierre. Le
soleil te fait plisser les yeux, tu te sens épuisé.
Ils s'arrêtent en face de toi; la fille qui est avec
eux te dit hello comme si elle te connaissait,
comme si vous aviez bavardé la veille dans un
restaurant. Tu réponds, tu fais comme elle;
puis ils repartent, te voilà seul à nouveau.

Tu imagines une clairière, tu te répètes
plusieurs fois le mot clairière. Puis tu fer-
mes les yeux.

Tu ne sais plus quoi penser.

Tu peux comparer avec la page 31... la force de la poésie de Lapierre se trouve dans la superposition de deux poèmes imbriqués. Dans le cas de la page 30, seule la dernière ligne diffère.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Sam 16 Mar 2013 - 14:20

quand tu dis "nous nous servons de l'anglais pour renforcer la poétique des thèmes évoqués" c'est donc pour les consonances des lieux ou pour quelque chose d'autre qui peut faire penser à de la poésie américaine ?

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Sam 16 Mar 2013 - 19:06

animal a écrit:
quand tu dis "nous nous servons de l'anglais pour renforcer la poétique des thèmes évoqués" c'est donc pour les consonances des lieux ou pour quelque chose d'autre qui peut faire penser à de la poésie américaine ?

Les citations en épigraphe... Il y en a deux superposées à la deuxième partie...

Première citation...

Citation :
I look to you and I see nothing

I look to you to see the truth


Mazzy Star
Fade into you

Deuxième citation superposée :

Citation :
I look to you and I see nothing
What I see is an actual physical darkness
I look to you to see the truth
And it's very thrilling for me to see darkness again.

Mazzy Star
Diane Arbus
Fade into you
Photographs

Quelques bouts sont en anglais dans des poèmes à gauche (deux poèmes repérés), soit en forme de répliques ou de pensées esquissées. Les ajouts des poèmes à droite renforcent le propos en français comme pour définir le sens prédominant de la poésie de langue française. L'anglais a surtout valeur d'effet dédoublant. Vaut mieux lire le recueil pour comprendre ce que René Lapierre veut nous transmettre.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Dim 17 Mar 2013 - 9:11

et qu'est-ce que tu penserais d'une influence ou d'une observation dynamique de la poésie américaine dans la forme ?

(j'avoue en passant que je suis presque déçu des deux derniers collage, par le mécanisme du collage qui perd en personnalité).

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Dim 17 Mar 2013 - 9:31

Je viens de terminer la lecture de Fais-moi mal Sarah. Nous parlons d'un texte en prose pour la majeure partie du recueil. Toutefois, la poésie en vers sert le projet de René Lapierre. Je vous laisse juger des faits saillants de la première partie du livre :

Citation :
Vous êtes seul, vous êtes vide. Que vous reste-
t-il donc? De la neige, du feu, ce bout de sen-
tier qui ne mène nulle part, l'écorce jaune des
bouleaux. Plus rien qui ne vous distingue, rien
qui vous retienne désormais.

Quelque temps encore et vous ne serez plus
que bois, cendre, fumée.

Alors votre âme s'éteindra sous le ciel bas,
dans l'accalmie de la lumière.


René Lapierre, Fais-moi mal Sarah, 1996, Les Herbes rouges, p. 27.

Citation :
Je ne trouve plus la paix
je n'entends plus ta voix.
Est-ce pour cela
que je t'écris?
Seulement cela?

Alors je ne sais pas écrire
je ne sais pas parler;
je reste sans abri
et je tremble d'effroi.
Mon âme est pâle
et la beauté l'effraie.
Je t'en supplie pourtant
n'écoute pas ma mort.

Malgré ma honte et ma stupeur
je t'écrirai.
Je tournerai vers toi les fruits,
le pain,
la lampe
je te prierai.

N'écoute pas ma mort.
Ce que je connais mal
ce que je ne sais pas dire
ta main le détachera de moi
et le rendra à la lumière.


Ibid., p. 38.

Citation :
Le monde est clos.
J'entends glisser le vent
le parfum vert du vent
sur une écorce de sapin.

Rien au-delà
sinon le vent,
les feuilles humides
la terre fertile
du sous-bois;
le monde est clos
rappelle-toi.

Plus lointaine pourtant
plus haute plus légère
plus vide enfin
plus vide
la lumière.
Elle
seulement.


Ibid., p. 40.

René Lapierre est lumineux de par sa manière à évoquer les thèmes. Il ne manque pas d'humour. Son regard est si incisif, sans concession, qu'il revient à la charge avec l'exigence poétique. Il a une manière bien à lui de nous rappeler ce qui compte dans l'expression d'une voix bien à nous.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Dim 17 Mar 2013 - 9:34

animal a écrit:
et qu'est-ce que tu penserais d'une influence ou d'une observation dynamique de la poésie américaine dans la forme ?

(j'avoue en passant que je suis presque déçu des deux derniers collage, par le mécanisme du collage qui perd en personnalité).

Justement c'est le but par ces collages, de dépersonnaliser le sujet traité, de nous dessaisir. La poésie exige le dépouillement du sujet.

Pour revenir à cette poétique américaine, je n'ai pas encore lu l'essai de Lapierre à ce propos. Peut-être qu'il pourrait t'aider à trouver quelques réponses.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Mer 20 Mar 2013 - 10:20

En rafale, je vous propose quelques extraits de Renversements :

Citation :
Ce que la voix demande, elle le demande au corps. Elle fractionne dans les corps les contenus et les sens, et oeuvre dans leur croisement à produire de la complexité et du mouvement. Nous ne le comprenons pas. Nous le réalisons.

René Lapierre, Renversements, 2011, Les Herbes rouges, p. 93.

Le poète n'est pas un donneur de noms. Il n'est pas celui qui dit ce qui est, ce qui manque ou fut perdu, il est celui qui reconnaît de la limite. Celui qui arrive dans sa voix par le dehors, qui écrit pour écouter.

Ibid., p. 98.

L'impossible est notre grâce. Lorsqu'il surgit nous nous mettons à décomprendre, nous secouons notre torpeur. Voir se renverse, parler se décuple - et avec eux toutes les langues, tout corps, tout souffle, dans les catastrophes lumineuses de la voix.

Ibid., p. 110

Nous ne serons pas libérés de la honte, nous allons plutôt la libérer, elle : cette clarté vient d'Agamben. Libérer la honte, cesser de reconduire la blessure, de reconfirmer la faute. Passer outre. L'aveu ne vient pas d'une personne qui se confie à autrui, mais de personnes qui ouvrent un passage, qui font un acte de liberté.

Ibid., p. 133.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Lun 25 Mar 2013 - 11:17

J'ai lu Figures de l'abandon. J'y voyais un passage obligé à faire avant d'aboutir sur Écrire l'Amérique.

J'ai lu quelques fulgurances mais sans n'avoir rien perçu de marqué sur l'ensemble de l'oeuvre. Imaginons un fourmillement théorique parsemé de passages qui valent à eux seuls le prix d'entrée dans un livre ou un cours universitaire de René Lapierre.

Je vous laisse un avant-goût de ce que vous pouvez lire :

Citation :
Puisque dans cette contemplation la langue se soumet à l'objet, s'en remet à lui de la vision et du possible, elle redécouvre chaque fois avec surprise ce qu'elle n'avait pas cru savoir ni pouvoir dire, et qui dans l'approche graduelle de la forme lui échappe de plus en plus radicalement. C'est bien par là que vision et voyance se reconnaissent, par l'objet qu'elles s'éprouvent et se déploient; ce n'est pas ultimement dans l'acuité du regard que nous serait révélé quoi que ce soit, mais dans l'abandon à l'objet que s'ouvrirait son autre - non pas objectivement mais processuellement, comme une transparence.

René Lapierre, Figures de l'abandon, 2002, Les Herbes rouges, p. 76.

Dans Écrire l'Amérique, René Lapierre a livré l'un de ses plus importants efforts dans sa carrière d'essayiste. Nous sentons que le sujet nous parle. J'y reviendrai sous peu.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Mar 26 Mar 2013 - 11:49

René Lapierre a écrit l'un des meilleurs essais au moment de conclure Écrire l'Amérique. Nous devons insister sur la dénomination de l'essai dans la forme même du propos qu'il nous adresse.

Ainsi, pour répondre partiellement à Animal, non, il ne saurait être question :

Animal a écrit:
d'une influence ou d'une observation dynamique de la poésie américaine dans la forme

René Lapierre évoque bien sûr Raymond Carver pour reconnaître une parenté dans la façon d'aborder l'histoire et le manque.

Écoutons tout de même ce que René Lapierre a à dire de l'expérience québécoise spécifiquement :

Citation :
C'est en dehors de moi qu'a lieu l'adresse, c'est dans l'oubli de moi que, paradoxalement, j'arrive à me sentir chez moi. L'Amérique n'est que la circonstance de cet oubli, ou plus exactement sa condition : c'est elle qui met chez moi en garde le touriste, le voyageur complaisant, le possesseur de fétiches. C'est bien de toute façon la pauvreté, entendue rigoureusement, qui est au sein de son processus le signe de l'art; parce qu'elle est une vacance du moi, un détachement, une accalmie. C'est sans doute ainsi, d'ailleurs, qu'elle évoque la mort : elle n'exorcise pas mais rend concevable, énonçable mon rapport à elle, mon rapport à moi et l'absence de moi, à la fin de moi-même.

René Lapierre, Écrire l'Amérique, 1995, Les Herbes rouges, p. 16.

Dans un registre de l'expérience politique québécoise, René Lapierre a trouvé écho en moi au moment d'aborder ceci :

Citation :
Dans la logique particulière du conflit dont nous parlons, non seulement les concepts d'aboutissement ou d'achèvement du processus historique sont-ils inaptes à donner un sens à l'évolution esthétique des oeuvres, mais encore faut-il comprendre qu'il est tout à fait impossible de poser la question en ces termes. Je veux dire par là que le conflit des codes (la nature conflictuelle des données culturelles, existentielles et linguistiques) que génère au Québec la présence simultanée d'un modèle français et d'un modèle américain de références et de valeurs n'est pas susceptible d'être jamais tranché : il n'y aura pas ici d'arrêt de processus et des tensions sur l'une ou sur l'autre des options disponibles. Il ne s'agit même pas au demeurant d'options mais de données (conflictuelles, redisons-le), que nous n'avons tout simplement pas le choix d'accepter ou de ne pas accepter.

De telle sorte qu'au Québec, la tension spécifique dans laquelle je me trouve m'amène d'abord à refuser de me définir de façon trop étroite, et à entretenir de la prudence à l'égard des affirmations rapides et des identités instantanées; c'est d'abord ce que je ne suis pas qui s'impose. Et presque au même moment - faute justement de norme institutionnelle - ce qui m'apparaît c'est la difficulté de définir et d'énoncer cette différence au sein même du langage et de la culture, lieux premiers de tension et d'affrontement des codes hétérogènes qui traversent le Québec.


Ibid., p. 67-68.

Je retrouve le prof devant moi :

Citation :
En revanche - tout se paie - il sera souvent difficile de faire progresser dans un sens comparable une écriture trop laborieusement préoccupée de règles et de correction : mauvaise conscience linguistique, remords orthophonistes et spectre de l'Académie. Attention, toutefois : si j'ai l'air de prôner ici une sorte de Summerhill de l'écriture, c'est bien malgré moi. J'essaie seulement de faire comprendre, d'expliquer aux étudiants avec lesquels je travaille qu'il faut d'abord écrire dans le sens de la voix, casser la phrase (le moule énonciatif du livresque, la grammaire figée du livre de lecture), se défaire d'une certaine idée de la «correction» linguistique (la langue châtiée), qui ne réussit à produire en général que des phrases propres et des images vides.

Ibid., p. 148-149.

Au moment de «Lire est le commencement» en guise de préambule à l'écriture, je note ceci :

Citation :
Écrire est un mot que je n'aime pas particulièrement, surtout lorsqu'il est employé intransitivement. [...] Écrire tout court, ce n'est pas sortable. [...]

Pourquoi cette réticence? Je suppose que c'est mon problème. Parce que de façon générale je suis bien obligé d'observer que ce rituel n'a jamais l'air d'offusquer personne. [...] Autant retourner la question, alors : «Et toi?»

Et voilà que ça recommence.

À bien y songer la cause de cette allergie serait assez simple, encore que je commence à peine à la comprendre. Elle tiendrait, en gros, au fait que je crois de moins en moins qu'écrire se définisse a priori par du texte, ou doive contribuer dans un sens positif à la production de quelque chose. Et si jamais, puisqu'il existe tout de même des textes et des livres, ce devait être malgré tout le cas, ce serait en quelque sorte par défaut : au terme d'un processus de désécriture, d'un apprentissage du renoncement qui aura péniblement conduit l'auteur (prudence, mot miné) à effacer ce qui est en trop, ou plus exactement ce qui est sans nécessité dans sa pratique de l'écriture. Et cela même demandera à être appris, discerné avec lenteur : «exercice d'exténuation», selon le mot de Novarina, tout entier destiné à faire taire ce qui de toute façon serait là pour rien. Mieux : destiné à faire entendre dans l'écriture l'autre du texte, son versant silencieux.


Ibid., p. 150-151.

Ce que je vous ai révélé du livre est bien fragmentaire. Vaut mieux lire le texte du début à la fin. Vous y trouverez sûrement quelques perles en chemin.

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MessageSujet: Re: René Lapierre   Lun 15 Avr 2013 - 0:49

René Lapierre a écrit quelques beaux essais. Nous avons pu voir sa poésie à l'oeuvre. J'y reviendrai dans mes prochains messages. Pour le moment, j'attire votre attention sur deux extraits d'Une encre sépia :

Citation :
Rien donc que cette nuit agile, désordre tremblant de
lumières et de voix; tout s'emmêle et se défait, tout
s'égare. Regardez-moi, voyez.


La ligne tremblante des néons, les voitures immobiles;
partout l'ombre de ton ombre, cercles secrets de l'âme.

J'habite ici : telle,
ma demeure.

René Lapierre, Une encre sépia, 1990, Montréal : L'Hexagone, p. 34.

Nous pouvons voir à l'oeuvre une démarche très caractéristique du parcours poétique québécois en général :

Citation :
D'autres images encore; clichés pâlis et estompés, visa-
ges et robes effacés par l'excès de lumière. La table
en est jonchée. Les chaises aussi, les meubles, les tapis.
Vous reconnaissez la trame, la poussière du grain. Plus
près, tenez.

Le regard perd bientôt le détail, la mémoire s'éblouit;
sur l'eau de la rivière, le soleil bas vous aveugle.

«Meshuggeneh, meshuggeneh.»
Anna psalmodiait, on entendait le vent dans les
branches.

- Elle ne prie pas, dit Agathe, elle te déteste. Elle dit
que tu es fou.

Nous fêtions le jour des Rois.

Seigneur examinez ma peine;
que mon cri parvienne jusqu'à vous.


Ibid., p. 75.

Dans le recueil, nous pouvons parcourir le fil de quelques histoires. Ces mini-récits se passent sur le mode poétique. J'ai choisi de retenir des extraits qui n'en révélaient rien... la poésie de René Lapierre garde ses mystères même si nous pouvons percevoir une thématique religieuse.

_________________
«L'amplitude des contradictions à l'intérieur d'une pensée constitue un critère de grandeur.»
De Gaulle, citant Nietzsche

Dixit celui qui écrivait plus vite que son ombre.
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