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 Jean Tardieu

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unmotbleu
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MessageSujet: Jean Tardieu   Jeu 4 Avr 2013 - 22:45

Je commencerai, une fois n'est pas coutume, par sa bibliographie.
après tout, c'est l'oeuvre qui nous attire avant de vouloir connaître l'homme.
non?

oeuvres, éditée chez Gallimard dans la collection Quarto, retrace le parcours littéraire, biographique et bibliographique de Jean Tardieu.
Le ciel a eu le temps de changer, correspondance 1922-1944 de Jean Tardieu avec l'universitaire et étruscologue Jacques Heurgon, 272 pages, 2004 (ISBN 2908295741)1.

Poésie aux éditions Gallimard :
Accents
Le témoin invisible
Jours pétrifiés
Monsieur Monsieur
Une voix sans personne
Choix de poèmes
Histoires obscures
Formeries
Comme ceci comme cela
Margeries / poèmes in�dits 1910-1985.
Da capo
La Part de l'ombre
L'Accent grave et l'accent aigu
Le Fleuve caché
Poèmes à voir
oeuvres , collection Quarto.

Prose aux éditions Gallimard :
Figures
La Première Personne du singulier
Pages d'écriture
Les Portes de toile
Le Professeur Froeppel
Les Tours de Trébizonde
On vient chercher Monsieur Jean, 1990
Le Miroir ébloui
Lettre de Hanoï
L'Amateur de théâtre.

Théâtre aux éditions Gallimard :
Un mot pour un autre
Théâtre de chambre
Poèmes à jouer
Une soirée en Provence ou Le Mot et le cri
La Cité sans sommeil
La Comédie du langage, suivi de La Triple Mort du client 1987
La Comédie de la comédie (ou "Oswald et Z�na�de", ou "Les Apart�s" ) 1966
La Comédie du drame
La Sonate et les trois messieurs ou Comment parler musique
Finissez vos phrases

Editions illustrées chez Gallimard :
Jours p�trifi�s / avec six pointes s�ches de Roger Vieillard.
L'Espace de la fl�te / poèmes, variations sur douze dessins de Pablo Picasso.
Conversation Sinfonietta / essai d'orchestration typographique de Massin.

Livres illustrés pour enfants aux éditions Gallimard :
Il était une fois, deux fois, trois fois... ou la table de multiplication mise en vers, illustrations d'�lie Lascaux.

Chez d'autres éditeurs :
Le Fleuve caché (J. Schiffrin & Co.).
Poèmes (Le Seuil).
Les Dieux �touff�s (Seghers).
Bazaine, Est�ve, Lapicque / en collaboration avec Andr� Fr�naud et Jean lescure (�d. Louis Carr�).
Le D�mon de l'irr�alit� (Ides et calendes).
Charles d'Orléans (PUF).
Le Farouche � quatre feuilles / en collaboration avec Andr� Breton, Lise Deharme et Julien Gracq (Grasset).
De la peinture abstraite (Mermod).
Jacques Villon (Carr�).
Hans Hartung (Hazan).
Hollande (Maeght).
C'est à dire (éd. G.R.).
D�serts pliss�s (Bolliger).
Obscurité du jour (Skira).
Un monde ignoré (Skira).
Le Parquet se soulève (Brunidor-Ape�ros).
L'Ombre la branche (Maeght).
Des id�es et des ombres (R.L.D.).
Un lot de joyeuses affiches (R.L.D.).
Carta Canta (chez Lydie et Robert Dutrou).
Causeries devant la fen�tre, entretiens avec Jean-Pierre Vallotton (PAP).
Conversation (po�sie)


une petite photo ensuite


1903-1995

il a une bonne t�te hein?

sa vie est un peu compliquée à cause d'une maladie psy déclarée à 17 ans qui lui crée une angoisse existentielle terrible.
il écrit très tôt

je continue ma lecture de documents et je complète plus tard...


pendant la guerre, il entre en résistance et participe notamment à des émissions de radio clandestines.
il fera d'ailleurs de la radio toute sa vie.

il se fait connaître du public par le théâtre et est parfois associé à celui de l'absurde.


un petit extrait pour terminer.


UN MOT POUR UN AUTRE

Jean Tardieu


Personnages

MADAME

MADAME DE PERLEMINOUZE

MONSIEUR DE PERLEMINOUZE

IRMA,servante de Madame

Au lever du rideau, Madame est seule. Elle est assise sur un sofa et lit un livre.

IRMA, entrant et apportant le courrier.

Madame, la poterne vient d'élimer Le fourrage...

Elle tend le courrier à Madame, puis reste plantée devant elle, dans une attitude renfrognée et boudeuse.

MADAME, prenant le courrier.

C'est tronc!... Sourcil bien!...

(Elle commence à examiner les lettres puis, s'apercevant qu'lrma est toujours là .)

Eh bien, ma quille ! Pourquoi serpez-vous là ? (Geste de congédiement.) Vous pouvez vidanger!

IRMA

C'est que, Madame, c'est que...

MADAME

C'est que, c'est que, c'est que quoi-quoi?

IRMA

C'est que je n'ai plus de «Pull-over» pour la crécelle...

MADAME, prend son grand sac posé à terre à côté d'elle et après une recherche qui parait laborieuse, en tire une piece de monnaie qu'elle tend à Irma.

Gloussez! Voici cinq gaulois! Loupez chez le petit soutier d'en face: c'est le moins foreur du panier...

IRMA, prenant la pièce comme à regret, la tourne et la retourne entre ses mains, puis:

Madame, c'est pas trou: yaque, yaque...

MADAME

Quoi-quoi: yaque-yaque

IRMA, prenant son élan

Y-a que, Madame, ya que j'ai pas de gravats pour mes haridelles[i], plus de stuc pour le bafouillis de ce soir, plus d'entregent pour friser les mouches... plus rien dans le parloir, plus rien pour émonder, plus rien... plus rien... (Elle fond en larmes.)

MADAME, après avoir vainement exploré son sac de nouveau et l'avoir montré à Irma.

Et moi non plus, Irma! Ratissez: rien dans ma limande!

IRMA, levant les bras au ciel.

Alors! Qu'allons-nous mariner, mon Pieu ?

MADAME, éclatant soudain de rire.

Bonne quille, bon beurre! Ne plumez pas! J'arrime le comte d'un croissant à l'autre. (Confidentielle.) Il me doit plus de cinq cents crocus!

IRMA, méfiante.

Tant fieu s'il grogne à la godille, mais tant frit s'il mord au Saupiquet !.. (Reprenant sa litanie :) Et moi qui n'ai plus ni froc ni gel pour la meulière, plus d'arpège pour les...

MADAME, I'interrompant avec agacement

Salsifis! Je vous le plie et le replie: le comte me doit des lions d'or! Pas plus lard que demain. Nous fourrons dans les Grands Argousins: vous aurez tout ce qu'il clôt. Et maintenant, retournez à la basoche! Laissez-moi saoule! (Montrant son livre.) Laissez-moi filer ce dormant! Allez, allez! Croupissez! Croupissez!

IRMA se retire en maugréant. Un temps.

Puis la sonnette de l'entrée retentit au loin.

IRMA, entrant. Bas à l'oreille de Madame et avec inquiétude.

C'est Madame de Perleminouze, je fris bien: Madame (elle insiste sur «Madame»), Madame de Perleminouze!

MADAME, un doigt sur les lèvres, fait signe à Irma de se taire, puis, à voir haute et joyeuse.

Ah ! quelle grappe ! Faites-la vite grossir!

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Dernière édition par unmotbleu le Lun 8 Avr 2013 - 20:15, édité 2 fois
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Constance
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Lun 8 Avr 2013 - 14:17

Merci pour ce fil, unmotbleu. sourire Mais j'aurais plutôt vu Jean Tardieu dans la rubrique des poètes.



... Toute ma vie est marquée par l'image de ces fleuves, cachés ou perdus au pied des montagnes. Comme eux, l'aspect des choses plonge et se joue entre la présence et l'absence.
Tout ce que je touche a sa moitié de pierre et sa moitié d'écume.
Jean Tardieu








La môme néant


Quoi qu'a dit ? - A dit rin.
Quoi qu'a fait ? - A fait rin.
A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.


(Extrait de Colloques et interpellations)


Spoiler:
 
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unmotbleu
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Lun 8 Avr 2013 - 15:08

Ben je ne sais pas où est cette rubrique des poètes.
on peut aussi le mettre dans les auteurs de théâtre...
je me suis dit qu'un écrivain...est un écrivain.
si faut déplacer on déplace.
Du moment qu'il a son fil. Non?
avis aux organisateurs. Idea

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kenavo
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 9 Avr 2013 - 7:49

Constance a écrit:
sourire Mais j'aurais plutôt vu Jean Tardieu dans la rubrique des poètes.
je l'avais déplacé, mais par après j'ai vu qu'il a écrit autres choses que des poèmes, donc remis chez les auteurs...
mais puisque pour l'instant vous ne mettez que des poèmes, je vais le "repatrier" chez les poètes.. on peut en reparler à un autre moment Very Happy

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La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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Constance
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 9 Avr 2013 - 13:57

Peut-être faut-il s'en remettre à Georges-Emmanuel Clancier (l'auteur du très remarquable "Panorama critique de la poésie française de Rimbaud au surréalisme" paru chez Seghers) sourire


Citation :
Pour Jean Tardieu, chaque poème est un théâtre sans emphase où se joue en des mots de silence, toujours le même et seul drame d’être et de ne pas être au monde, et le théâtre un poème qui passe du silence au souffle à la dramaturgie des voix.
Cette double imbrication du poème-théâtre et du théâtre-poème se trouve confirmé par la musicalité que tardieu sait préserver dans les dialogues en apparence les plus quotidiens aussi bien que par l'intrusion du langage parlé dans le chant du poème. (extrait de la préface de "Le fleuve caché/ Poésies 1938-1961)
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colimasson
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 9 Avr 2013 - 15:16

La Comédie de la comédie m'attend dans ma PAL... Mais c'est du théâtre, pas de la poésie (et je préfère cette forme d'ailleurs).

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J’ai presque vingt ans ! Me voici à la fin de ma vie, et je n’ai rien accompli !
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bix229
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 9 Avr 2013 - 16:22

J' aime beaucoup l' humour de Tardieu, assez nonsensique. J' avais déjà cité La mome Néant quelque part ailleurs...
Un autre du meme genre :

Les erreurs

(La première voix est ténorisante, maniérée, prétentieuse ; l' autre est rauque, cynique et dure.)

Je suis ravi de vous voir
bel enfant vetu de noir.

Je ne suis pas un enfant
je suis un gros éléphant.

Quelle est cette femme exquise
qui savoure des cerises ?

C' est un marchand de charbon
qui s' achète du savon.

Ah ! que j' aime entendre à l' aube
roucouler cette colombe !

C' est un ivrogne qui boit
dans sa chambre sous le toit.

Mets ta main dans ma main tendre
je t' aime o ma fiancée.

Je n' suis pas vot' fiancée
je suis vieille et j' suis préssée
laissez moi passer !

Le fleuve caché

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L' imagination est l' histoire vraie du monde.
Roberto Juarroz
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unmotbleu
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 9 Avr 2013 - 18:50

voici de quoi alimenter la discussion et le choix entre théâtre et poésie:

"Tardieu, Jean (1903-1995), écrivain et homme de radio français, qui renouvela la dramaturgie contemporaine avec des pièces «éclairs», données en un acte, souvent sous la forme de poèmes.
Originaire d'une famille d'artistes, Tardieu commença par publier des poèmes (Accents, 1939; le Témoin invisible, 1943), mais son œuvre ne parvint à s'imposer qu'après-guerre. En 1946, il prit en main le désormais prestigieux Club d'essai de la Radiodiffusion française, alors que ses recueils de poésie renforçaient sa réputation d'auteur tantôt secret et profond (Jours pétrifiés, 1948; Une voix sans personne, 1954), tantôt burlesque et virtuose (Monsieur, Monsieur, 1951). Son théâtre, qui est avant tout une réflexion sur le langage (Un mot pour un autre, 1951; les Amants du métro, 1952; Théâtre de chambre, 1955; Poèmes à jouer, 1960; Conversation-sinfonietta, 1962), lui valut d'être reconnu comme un des maîtres de la dramaturgie contemporaine.
Animé par des dialogues savoureux et énigmatiques, son théâtre préfigurait le genre du café-théâtre. L'attention toute musicale qu'il porta aux mots fut celle d'un mélomane (l'Espace et la Flûte, 1958), tandis que son appréhension de la scène s'apparentait à celle d'un critique d'art (De la peinture abstraite, 1960; Hans Hartung, 1962; Hollande, Jean Bazaine, 1963).
En 1972 parurent les proses poétiques de la Part de l'ombre, et il regroupa en 1976 sous le titre Formeries ses principaux travaux de recherche formelle sur la poésie. Il donna à son autobiographie un titre de comédie, On vient chercher Monsieur Jean (1990), écrivit des livres pour enfants (Je m'amuse à rimer, 1991), qui viennent ponctuer une œuvre théâtrale particulièrement riche (le Professeur Froeppel, 1978; l'Archipel sans nom, 1991)."
source: site Jean TARDIEU- Le Favier théâtre


Puis un extrait de:
Il y avait foule au manoir

DUBOIS-DUPONT, il est vêtu d'un « plaid » à pèlerine et à grands carreaux et coiffé d'une casquette assortie « genre anglais ». Il tient à la main une branche d'arbre en fleur. Je me présente : je suis le détective privé Dubois. Surnommé Dupont, à cause de ma ressemblance avec le célèbre policier anglais Smith. Voici ma carte : Dubois-Dupont, homme de confiance et de méfiance. Trouve la clé des énigmes et des coffres-forts. Brouille les ménages ou les raccommode, à la demande. Prix modérés. Les raisons de ma présence ici sont mystérieuses autant que... mystérieuses... Mais vous les connaîtrez tout à l'heure. Je n'en dis pas plus. Je me tais. Motus. Qu'il me suffise de vous indiquer que nous nous trouvons, par un beau soir de printemps (il montre la branche d’arbre en fleur), dans le manoir du baron de Z... Zède comme Zèbre, comme Zéphyr... (Il rit bêtement.) Mais chut ! Cela pourrait vous mettre sur la voie. Comme vous pouvez l'entendre, le baron et sa charmante épouse donnent, ce soir, un bal somptueux. La fête bat son plein. Il y a foule au manoir.
On entend soudain la valse qui recommence, accompagnée de rires, de vivats, du bruit des verres entrechoqués. Puis tout s'arrête brusquement.
Vous avez entendu ? C'est prodigieux ! Le bruit du bal s'arrête net quand je parle. Quand je me tais, il reprend. Dès qu'il se tait, en effet, les bruits de bal recommencent, puis s'arrêtent. Vous voyez ?... Une bouffée de bruits de bal. Vous entendez ?...
Bruits de bal
Quand je me tais... (Bruits de bal)... ça recommence quand je commence, cela se tait. C'est merveilleux ! Mais, assez causé ! Je suis là pour accomplir une mission périlleuse. Quelqu'un sait qui je suis. Tous les autres ignorent mon identité. J'ai tellement d'identités différentes ! C'est-à-dire que l'on me prend pour ce que je ne suis pas. Le crime - car il y aura un crime - n'est pas encore consommé. Et pourtant, chose étrange, moi le détective, me voici déjà sur les lieux mêmes où il doit être perpétré !... Pourquoi ? Vous le saurez plus tard. Je vais disparaître un instant, pour me mêler incognito à la foule étincelante des invités. Que de pierreries ! Que de bougies ! Que de satins ! Que de chignons ! Mais on vient !... Chut !... Je m'éclipse. Ni vu ni connu !
Il sort, par la droite, sur la pointe des pieds, un doigt sur les lèvres. A peine a-t-il disparu, la porte de gauche s'ouvre, livrant passage à la ravissante Baronne de Z... en robe du soir.
LA BARONNE DE Z… Je suis la ravissante Baronne de Z…, la femme la plus enviée et la plus courtisée des environs. Admirez ma robe du soir : cette étroite gaine de safran goudronné, ce faux buste en autruche africaine, ces décrochez-moi-ça en sapin des Vosges, ce corsage en lanoline crénelée ! Et mes bijoux, mes bijoux fameux dans toute la région : mon collier de morilles flambées, ma grosse couturière au petit doigt, mon sautoir de Coryza Louis XVI... Et ces pizzicati sur ma pimprenelle, ne sont-ils pas les plus beaux du monde ?
Soudain mélancolique.
Voilà pourquoi je me désole d'être abandonnée par mon mari. Il ne pense qu’à la chasse ! En été, poursuivre le plumier des marais, rester des heures dans la boue, à l'affût d’un buvard sauvage, en automne, forcer la cheviotte à la course - tels sont ses passe-temps préférés !
Elle soupire.
Cependant, foin de mes amies de pension, moi qui n’aime ni le jeu, ni la musique, ni la lecture, je m'ennuie et je languis dans ce grand manoir breton ! Ou plutôt m'ennuyais, lorsque le Baron eut l'idée imprévue d’organiser ici même un bal ! Un bal ! Lui, le chasseur ! Un bal dans ce domaine solitaire ! C'était incroyable ! J'en suis encore tout éberluée - et ravie ! Car il faut bien se rendre à l'évidence : c'est le plus beau soir de ma vie, la fête bat son plein et il y a foule au manoir ! Vite, retournons dans la grand-salle, nous occuper de nos invités ! Dieu, que je m'amuse !
Elle sort par où elle est entrée. De nouveau, on entend la musique de la fête. Tout à coup un cri déchirant, un cri de femme couvre les bruits du bal qui s'arrêtent aussitôt après.
La porte de gauche s'ouvre brusquement.
1E FEMME DE CHAMBRE, entrant par la gauche. Elle est svelte et jolie. Je suis la 1e Femme de chambre. Le Baron me faisait un peu la cour. Il aimait la couleur de mes cheveux !... Mais pourquoi parler de tout ça ?... La Baronne s'est trouvée mal. Vite des sels et un médecin !
Elle sort par la droite.
1ER VALET DE CHAMBRE, entrant par la droite ; bas blancs, gants blancs, perruque ; il est jeune et maniéré. Quel deuil pour nous tous ! Se peut-il qu'une pareille chose soit arrivée ! Un soir de bal ! Et moi qui aimais tant Monsieur !... Ah, j'oubliais de vous dire que je suis le 1er Valet de Chambre ! Le 1er ! Une place d’honneur !
Il sort par la gauche.
2E FEMME DE CHAMBRE, entrant par la gauche ; c’est une paysanne bien en chair ; elle parle avec rudesse. C'est moi, Julie, la 2e Femme de chambre. Je surveille aussi la cuisine. L' pauv' Monsieur, il aimait bien tâter ma poitrine, comme ça, dans les coins !... Tout ça, moi j' vous l' dis, c'est la faute de Madame. Madame aimait pas la chasse. Madame aimait pas manger les caniveaux et les saperlottes que Monsieur il tuait avec son fusil ! Alors, ça lui a tapé su'l'système, à c't homme !
Elle sort par la droite.
2E VALET DE CHAMBRE, entrant par la gauche, il boite et a une moustache et des favoris. Je n'suis peut-être que le 2e Valet de chambre du manoir. D'accord. Pourtant, j'en sais plus long que beaucoup d'autres ! Il y a longtemps que je m doutais de que'q' chose ! Mais voilà : je ne voulais rien dire à personne ! Et c'est pourquoi personne ne savait rin !
Il sort par la gauche.
MISS ISSIPEE, entrant par la droite ; elle est jeune et jolie et a un fort accent américain. Je suis la dame fatale de ce château. On m'appelle Miss Issipee. Je l'aime, je l'adore, avec ses armoires et son blouson de descendant de la Croisée !... Faisons semblant de porter secours à la Baronne ! Mais bientôt je serai dans le locomotive !... En attendant, cherchons la sel et la vinaigre !
Elle disparaît à gauche.
DUBOIS-DUPONT, venant de la droite, Il est en habit de soirée et tient à la main un chapeau haut de forme. Le trame se noue et le mystère s'épaissit !... Grâce à ma diabolique machination, la Baronne de Z... a été informée, en plein bal, de la mort subite de son époux ! Est-ce un crime ? Est-ce un suicide ? La foule des invités qui encombre encore les salles du manoir, se le demande avec angoisse. Écoutez !..:
Par la porte restée ouverte, on entend des voix diverses s'interpeller.
VOIX DES INVITÉS, au loin. Crime ?... Suicide ?... Mais non, voyons ! C'est impossible !... Il s'est suicidé !... Parbleu non !... Si !... Un suicide ?... Un crime, sûrement ! Cherchons l'assassin !
DUBOIS-DUPONT, se frottant les mains avec satisfaction. Parfait ! parfait ! Voilà l'affaire en bonne voie !… Mais on vient !... Vite, disparaissons dans les méandres poussiéreux de ce château, dont nous connaissons les issues les plus secrètes.
Il disparaît à droite.
MISS ISSIPEE, reparaissant à gauche ; elle tient un livre à la main. J'ai répandu la sel et la vinaigre dans le sein de la chambrière pour en chatoyer les naseaux de la Baronne. Et (montrant le livre) j'ai pris l'indicatif des Chemins de Vapeur. Puisque le mort, il est exactly réussi, je peux partir contente. Mon chéri ne fera pas longtemps le pied de mouton sur le quai de la station.
On entend un galop de cheval qui s'éloigne.
Voilà le galopin du cheval qui l'emporte ! Vive le castor à poils longs de l’Oklahoma !
Elle sort par la droite.
1ER VALET DE CHAMBRE, entrant par la droite. Cette demoiselle américaine a bien mauvais genre ! Hélas ! Monsieur avait un faible pour elle ! Elle venait toujours se frotter à lui, quelle horreur ! Et moi, il me fallait brosser la poudre de riz qu'elle laissait sur les habits de Monsieur ! Dommage ! Un si gentil Monsieur !
Il sort par la gauche.
2E FEMME DE CHAMBRE, entrant par la droite ;elle porte une salière et un vinaigrier. Qu'est-ce qu'elle veut que je fasse de cette salière et de ce vinaigrier, c'te pécore ? Ça veut faire du zèle ! Sa p'tite gueule ne me revient pas ! Et puis, vous me croirez si vous voulez, mais j'y crois pas un mot, à c't' histoire ! Monsieur étendu mort dans le parc ! Lui qu'était bien vivant, y a pas une heure ! Allons donc ! Et puis, qui c'est qui l'a vu, l'cadavre ? Un p'tit gosse qu'a été traîner de ce côté, on n' sait pourquoi, et qu'a pris peur en voyant un homme étendu par terre ! Qui sait ? C’tait p't-êt' bien un invité qui prenait l'frais ! Et qu'est-ce que c'est que c't' histoire de chapeau de forme enfoncé su' la tête ? Est-ce qu’on s'y prend comme ça pour tuer le monde ? Ou pour se suicider soi-même ! Allons donc !
Elle sort par la gauche en haussant les épaules.
2E VALET DE CHAMBRE, entrant par la gauche. Je n'comprends rien à rien quand y a rien, d'accord ! Mais quand y a quelque chose, alors je comprends. Seulement, vous croyez peut-être que je vous dirai ce que je sais ? Eh bien non, je ne vous dirai rin, rin de rin !
Il sort par la droite.
1E FEMME DE CHAMBRE, entrant par la gauche. Est-ce que j'ai rêvé ? Pendant que je partais chercher le médecin, j’ai cru voir, dans le corridor mal éclairé, passer la silhouette de Monsieur le Baron ! Ou, en tout cas, de quelqu'un qui lui ressemblait étrangement ! Un homme en habit qui se glissait le long des murs et qui a semblé disparaître dans la tapisserie ! Tout cela est à vous rendre fou ! Quelle nuit, seigneur, quelle nuit !
Elle sort par la droite.


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Constance
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Mar 10 Sep 2013 - 10:47

.


Qu'elles soient transparentes ou opaques, humbles ou chamarrées d'images, nos paroles ne contiendront pas plus de sens qu'un souffle sans visage qui résonnerait pour lui-même sur les débris d'un temple ou d'un champ superbement désert depuis toujours ignoré des humains.
Ainsi, qu'il laisse un nom ou devienne anonyme, qu'il ajoute un terme au langage ou qu'il s'éteigne dans un soupir, de toute façon le poète disparaît, trahi par son propre murmure et rien ne reste après lui qu'une voix, - sans personne.


(Extrait de "Une voix sans personne" 1951-1953, in "Le fleuve caché", Poésies 1938-1961/ NRF/ Poésie/ Gallimard)
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Thierry Cabot
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Dim 13 Oct 2013 - 12:33

Merci, unmotbleu, pour ce fil consacré à Jean Tardieu. Merci également à tous les commentateurs.

Au hasard de mes pérégrinations sur la Toile, je suis tombé sur ce texte étonnant :

"Nous voulons nous étourdir à force de lampes et de bruit. Tous nos livres, toutes nos actions ne sont remplis que du fracas des jours. Pourtant ce qui nous gouverne - instincts, imagination, rêves, passions, pouvoir créateur - plonge dans une ombre sans contrôle. Nous implorons, nous espérons la lumière, alors que, par un effet contradictoire, cette obscurité qui nous terrifie nous alimente puissamment.
Mais il y a autre chose. Cette nuit si terrible apparaît bénéfique si nous l'embrassons, les yeux ouverts, dans la vérité du regard."

Cet auteur en effet mérite d'être mieux connu.
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Constance
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Dim 13 Oct 2013 - 19:49

Tu peux retrouver ce texte et d'autres oeuvres de Tardieu sur ce site, Thierry : ICI sourire 
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Dim 13 Oct 2013 - 22:27

Merci beaucoup Constance.
Bien amicalement.

Thierry
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Sam 18 Jan 2014 - 21:40

Constance a écrit:







La môme néant


Quoi qu'a dit ? - A dit rin.
Quoi qu'a fait ? - A fait rin.
A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.


(Extrait de Colloques et interpellations)


Spoiler:
 


J'adore ce poème, Jean Tardieu précise de le lire avec une voix de marionnette, voix de fausset, aigüe, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée: c'est comme si je l'entendais)
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bix229
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Sam 18 Jan 2014 - 22:45

Oui, j' avais aussi cité ce poème qui figure dans Les dingues du nonsense de Robert Benayoun.

Une anthologie du genre nonsensique. A lire !

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Roberto Juarroz
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   Dim 19 Jan 2014 - 9:29

C'est marrant, hier en surfant je suis justement tombée sur:

Conversation

(sur le pas de la porte, avec bonhomie.)
Comment ça va sur la terre?
- Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères?
- Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages?
- Ça flotte.

Et les volcans?
- Ça mijote.

Et les fleuves?
- Ça s'écoule.

Et le temps?
- Ça se déroule.

Et votre âme?
- Elle est malade
le printemps était trop vert
elle a mangé trop de salade.

Monsieur Monsieur (1951)
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MessageSujet: Re: Jean Tardieu   

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Jean Tardieu
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