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 Gaston Miron

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: gaston miron   Dim 2 Mar 2008 - 5:59



Gaston Miron a été le poète d'une révolution, si jamais il y en a eue une au Québec.  Auteur de L'homme rapaillé, je lisais aujourd'hui dans les lettres qu'il adressait à son ami Claude Haeffely - à la date du 21 octobre 1958, ce qui allait devenir plus tard des vers de L'homme agonique - :

"Mais un jour je quitterai le non-lieu
je déposerai ma tête sur un meuble
et sans plus de vue ni de vie continuerai
je retrouverai ma nue-propriété."


Dans L'homme agonique, poème tiré de L'homme rapaillé, les derniers vers s'écrivent de la manière suivante :

"je suis le rouge-gorge de la forge
le mégot de survie, l'homme agonique
Un jour de grande détresse à son comble
je franchirai les tonnerres des désespoirs
je déposerai ma tête exsangue sur un meuble
ma tête grenade et déflagration
sans plus de vue je continuerai, j'irai
vers ma mort peuplée de rumeurs et d'éboulis
je retrouverai ma nue propriété".


Un double paradoxe traduit la découverte que je fis de ce passage...

Onze ans, jour pour jour plus tard, décédait Jack Kerouac.

En 1983, à la date du 27 octobre, décédait Raymond Dewar, leader Sourd Québécois...

Non seulement Raymond mourut des émanations de monoxyde de carbone de sa voiture...  mais également, il cognit sa tête sur le meuble de sa table de chevet.  Hasard, coïncidence ou synchronisme?  Tous les doutes sont permis.

Référence : Claude Haeffely et Gaston Miron, À bout portant.  Correspondance 1954-1965, 2007, Québec : Bibliothèque Québécoise, p. 174.
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Elise
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MessageSujet: Gaston miron   Jeu 9 Oct 2008 - 23:46

Miron, essentiellement, fut un éditeur. Il incarnait tout de même du surplomb de son personnage de poète militant. Avant même d'être publié chez Gallimard, Miron s'est refusé à publier L'homme rapaillé dans cette même maison d'édition. Il donna plutôt l'opportunité à la maison d'édition Maspero de publier le recueil. François Maspero partageait apparemment les préoccupations des luttes québécoises.

Miron a travaillé, publié dans des revues, retouché ici et là, entrepris un premier recueil, travaillant sans cesse, fignolant ses poèmes les uns après les autres, repoussant les échéances et il finit tout de même par se voir arracher le manuscrit des mains. À contrecoeur, il finit par publier. Il revient sans cesse sur le recueil, le retouche et le transforme au fil des rééditions successives. L'homme rapaillé est à l'image du personnage.

Miron ne serait pas sans doute aussi connu si ce n'était de son inventivité verbale.

Il y a de nombreux thèmes dans le recueil qu'il nous faut effleurer tellement ils ont été immortalisés dans l'imaginaire populaire. Gaston Miron est à la postérité québécoise ce que la poésie militante offre de promesses.

Miron avait un souci de la langue. Il n'en restait pas moins un dénonciateur de la pauvreté de la langue québécoise parasitée par les effets du rouleau compresseur anglo-saxon.

Je vous présente des extraits :
Citation:
«Le damned canuck»

Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrins crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bon dieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d'extrême lassitude

la vie se consume dans la fatigue sans issue
la vie en sourdine et qui aime sa complainte
aux yeux d'angoisse travestie de confiance naïve
à la rétine d'eau pure dans la montagne natale
la vie toujours à l'orée de l'air
toujours à la ligne de flottaison de la conscience
au monde la poignée de porte arrachée

ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges
grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
l'homme du cheap way, l'homme du cheap work
le damned Canuck

seulement les genoux seulement le ressaut pour dire

bribes de «Séquences»

[...]

La batèche ma mère c'est notre vie de vie
batèche au coeur fier à tout rompre
batèche à la main inusable
batèche à la tête de braconnage dans nos montagnes
batèche de mon grand-père dans le noir analphabète
batèche de mon père rongé de veilles
batèche de moi dans mes yeux d'enfant

[...]

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
sainte bénite de sainte bénite de batèche
sainte bénite de vie maganée de batèche
belle grégousse de vieille réguine de batèche

[...]

Cré bataclan des misères batèche
cré maudit raque de destine batèche
raque des amanchures des parlures et des sacrures
moi le raqué de partout batèche
nous les raqués de l'histoire batèche

Vous pouvez me bâillonner, m'enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
sur vos polices et vos lois d'exception
je vous réponds non

[...]



Comme vous voyez, il avait plus d'un tour dans son sac.


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_________________


C'est tout à fait par hasard que je suis tombée sur ce poème, qui m'interpelle beaucoup :

Monologue de l'aliénation délirante

"Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi
Je me parle à voix basse voyageuse
et d'autres fois en phrases détachées (ainsi
que se meut chacune de nos vies)
puis je déparle à voix haute dans les hauts-parleurs
crevant les cauchemars, et d'autres fois encore
déambulant dans un orbe calfeutré, les larmes
poussent comme de l'herbe dans mes yeux
j'entends de loin: de l'enfance, ou du futur
les eaux vives de la peine lente dans les lilas
je suis ici à rétrécir dans mes épaules
je suis là immobile et ridé de vent

le plus souvent ne sachant où je suis ni comment
je voudrais m'étendre avec tous et comme eux
corps farouche abattu avec des centaines d'autres
me morfondre pour un sort meilleur en
     marmonnant
en trompant l'attente héréditaire et misérable
je voudrais m'enfoncer dans la nord nuit de métal
enfin me perdre evanescent, me perdre
dans la fascination de l'hébétude multiple
pour oublier la lampe docile des insomnies
à l'horizon interminttent de l'existence d'ici

or je suis dans la ville opulente
la grande St Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu'en les maladies de la tourbe et de l'être
pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaître mon cri dans l'opacité du réel

or je descends vers les quartiers minables
bas et respirant dans leur remugle
je dérive dans des bouts de rues décousus
voici ma vie - dressée comme un hangar -
débarras de l'Histoire - je la revendique
je refuse un salut personnel et transfuge
je m'identifie depuis ma condition d'humilié
je le jure sur l'obscure respiration commune
je veux que les hommes sachent que nous savons

le délire grêle dans les espaces de ma tête
claytonies petites blanches claytonies de mai
pourquoi vous au fond de la folie mouvante
feux rouges les hagards tournesols de la nuit
je marche avec un coeur de patte saignante

c'est l'aube avec ses pétillements de branches
par-devers l'opaque et mes ignorances

je suis signalé d'aubépines et d'épiphanies
poésie mon bivouac
ma douce svelte et fraîche révélation de l'être
tu sonnes aussi sur les routes ou je suis retrouvé
avançant mon corps avec des pans de courage
avançant mon cou au travers de ma soif
par l'haleine et le fer
et la vaillante volonté des larmes

salut de même humanité des hommes lointains
malgré vous malgré nous je m'entête à exister
salut à la saumure d'homme

à partir de la blanche agonie de père en fils
à la consigne de la chair et des âmes
à tous je me lie
jusqu'à l'état de détritus s'il le faut
dans la résistance
à l'amère décomposition viscérale et ethnique
de la mort des peuples draînés
où la mort n'est même plus la mort de quelqu'un"
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bix229
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MessageSujet: Gaston Miron   Ven 10 Oct 2008 - 1:39

Oui, c'est beau effectivement. J'aime beaucoup Gaston Miron. Il sait faire
sonner la langue de son pays avec beauté et sans emphase.

On trouve l'Homme rapaillé dans la Collection Poésie, Gallimard.
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bulle
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Ven 10 Oct 2008 - 3:31

Gaston Miron, grand poète Québécois
une très belle plume.
malgré la mort, les écrits restent. study content
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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Mar 4 Oct 2011 - 8:34

Gaston Miron revient dans l'actualité depuis un certain bout de temps. il y a quelques années, j'ai eu la chance de visiter une exposition le concernant à la Bibliothèque nationale du Québec. Lors de mes vacances, je suis passé devant la bibliothèque Gaston-Miron à Sainte-Agathe, au Québec. Récemment, je vous ai fait état de la parution de la brique de Pierre Nepveu sur la vie et l'oeuvre de Gaston Miron. Sans doute, c'est la plus grande réalisation de Pierre Nepveu qui est professeur, essayiste et critique littéraire.

Je vous rapporte la nouvelle comme quoi la bibliothèque Gaston-Miron en France sera réaménagée :http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/332856/la-bibliotheque-gaston-miron-demeurera-propriete-du-quebec. En espérant que ça vous encourage à vous intéresser à Gaston Miron et/ou encore mieux, le lire.
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bix229
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Mar 4 Oct 2011 - 15:33

Vous avez raison de rappeler le nom de Gaston Miron, Bulle, JHB. C' est un grand poète, et j' ai souvent cité des
poèmes de l' Homme rapaillé.
J' y reviendrai. A noter que son oeuvre poétique est disponible dans la collection Poésie/Gallimard.
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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Gaston miron   Mer 5 Oct 2011 - 8:26

Une nouvelle n'en attendant point une autre, je vous relaie la critique du directeur du journal Le Devoir :

http://www.ledevoir.com/international/europe/332901/centre-culturel-du-quebec-a-paris-trois-fois-dommage

Essentiellement, il est dit à propos de la bibliothèque Gaston-Miron dont il était question hier, « On rate l'occasion de souligner avec force l'importance des relations France-Québec. On se refuse un instrument capital de promotion de la culture québécoise sur la France et sur l'Europe. Et on laisse la bibliothèque Gaston Miron, faute de lieu propre au Québec, quitter la Délégation qui a besoin d'espace pour aller se perdre au fin fond d'une bibliothèque universitaire française. Il y a là un manque d'audace et de vision.»
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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: g miron 2   Lun 25 Fév 2013 - 11:36

Miron, essentiellement, fut un éditeur. Il incarnait tout de même du surplomb de son personnage de poète militant. Avant même d'être publié chez Gallimard, Miron s'est refusé à publier L'homme rapaillé dans cette même maison d'édition. Il donna plutôt l'opportunité à la maison d'édition Maspero de publier le recueil. François Maspero partageait apparemment les préoccupations des luttes québécoises.

Miron a travaillé, publié dans des revues, retouché ici et là, entrepris un premier recueil, travaillant sans cesse, fignolant ses poèmes les uns après les autres, repoussant les échéances et il finit tout de même par se voir arracher le manuscrit des mains. À contrecoeur, il finit par publier. Il revient sans cesse sur le recueil, le retouche et le transforme au fil des rééditions successives. L'homme rapaillé est à l'image du personnage.

Miron ne serait pas sans doute aussi connu si ce n'était de son inventivité verbale.

Il y a de nombreux thèmes dans le recueil qu'il nous faut effleurer tellement ils ont été immortalisés dans l'imaginaire populaire. Gaston Miron est à la postérité québécoise ce que la poésie militante offre de promesses.

Miron avait un souci de la langue. Il n'en restait pas moins un dénonciateur de la pauvreté de la langue québécoise parasitée par les effets du rouleau compresseur anglo-saxon.

Je vous présente des extraits :

Citation :
«Le damned canuck»

Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrins crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bon dieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d'extrême lassitude

la vie se consume dans la fatigue sans issue
la vie en sourdine et qui aime sa complainte
aux yeux d'angoisse travestie de confiance naïve
à la rétine d'eau pure dans la montagne natale
la vie toujours à l'orée de l'air
toujours à la ligne de flottaison de la conscience
au monde la poignée de porte arrachée

ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges
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le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
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le damned Canuck

seulement les genoux seulement le ressaut pour dire


bribes de «Séquences»

[...]

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batèche de moi dans mes yeux d'enfant


[...]

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
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je vous réponds non


[...]

Comme vous voyez, il avait plus d'un tour dans son sac.


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De Gaulle, citant Nietzsche

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Mer 6 Mar 2013 - 8:39

Miron compose des essais qui ramènent à une notion de prose poétique. À travers les divers développements du texte, Miron émaille ses textes de poésie versifiée. C'est notamment le cas dans Notes sur le non-poème et le poème. Je voulais vous partager un poème que j'avais particulièrement aimé à l'époque que je l'avais lu pour la première fois :

Citation :
Mon poème
comme le souffle d'un monde affalé contre sa
mort
qui ne vient pas
qui ne passe pas
qui ne délivre pas
comme une suite de mots moribonds en héritage
comme de petits flocons de râles aux abords
des lèvres
comme dans les étendues diffuses de mon corps
mon poème
entre haleine et syncopes
ce faible souffle phénix d'un homme cerné
d'irréel
dans l'extinction de voix d'un peuple granulé
dans sa déréliction pareille aux retours des
saisons
une buée non repérable dans le miroir du
monde
mon poème
ce poème-là
paix à tes cendres

_________________
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De Gaulle, citant Nietzsche

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Dernière édition par jack-hubert bukowski le Mer 13 Mar 2013 - 10:00, édité 1 fois
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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Mer 13 Mar 2013 - 9:07

Gaston Miron était un éditeur. Il a patiemment construit L'Hexagone. Au moment de lire cet extrait de «L'Hexagone pour demain», occasion à laquelle Gaston Miron célébrait les 25 ans de la maison d'édition vénérable, nous pouvons être attristés par ce que la maison est en train de devenir :

Citation :
Pour nous, à l'Hexagone, il n'importait plus seulement de prendre la parole, d'écrire une poésie neuve, d'agir dans le champ littéraire et sur son processus, mais il entrait dans notre dessein de constituer un fonds d'édition, d'assurer la continuité des oeuvres déjà commencées tout en faisant place à celles qui naissent, bref de baliser notre littérature. Avec la création de la collection «Rétrospectives» en 1963, notre perspective s'est renversée : nous ne pensions plus en fonction d'un livre à la fois, mais désormais en terme d'oeuvres. Celles d'hier comme celles d'aujourd'hui et de demain. Un jour de 1970, Paul-Marie Lapointe me faisait remarquer que nous avions de plus en plus une littérature «complète». Juste. Non plus une littérature de service et plus ou moins univoque, accablée par l'obsession ethnique et jouant une suppléance, mais enfin une activité intellectuelle et littéraire qui se déploie dans tous les genres et investit tous les domaines. Après coup, je pense que ce qui caractérise l'Hexagone comme maison d'édition, et dans ses choix, d'avoir présente à l'esprit une conception historique et globale. Notre catalogue en rend compte. Nous tentons d'illustrer la continuité dans les ruptures nécessaires.

Gaston Miron, Un long chemin. Proses 1953-1996, 2004, L'Hexagone, p. 340.

_________________
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De Gaulle, citant Nietzsche

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Ven 15 Mar 2013 - 10:43



J'ai deux extraits de poèmes dans Poèmes épars à présenter. Les voici :

Citation :
III

«Ma femme sans fin»

Je parle à celui que peu d'entre vous con-
naissent et qui m'a trouvée jusqu'ici je parle
à celui qui m'égare, me perd et me ramène
souvent jusqu'à lui.
Sandrine B.

Je ne sais pas qui tu es, mais tes pas
sont dans mon âme
, comme un sonar,
parfois tu me trouves et parfois tu me perds.
Il m'arrive à moi aussi de te chercher
quand tu es belle partout dans mes bras
lorsque - plus lointaine que les yeux
qui regardent sans voir, noyés
dans trop de choses qui arrivent -
je te sens plus proche
que l'intérieur chaud de mon corps.

N'y pense pas trop si quelques années
j'ai cru sans fin que c'était toi, elle allait
et venait dans ma vie comme si c'était toi.
- Il y eut les enfants, les amis, les poèmes
et nous avons fait l'amour
ô absolue nudité sur l'herbe, jusque
sous les branches. - Avec elle je t'ai apprise
et je l'ai aimée encore et souvent
comme si c'était toi, car c'était toi
devenue aussi présente que mon regard.

Maintenant je sais qui tu es, tu déplies
l'éternité
pour y marcher dedans
parfois à distance et parfois dans nos lèvres.
Je sais que tu m'as tant, et tant attendu
lorsque - dans mes longs jours noirs, dans
ma nuit des sens,
aveuglé par l'affairement du siècle, sourd
par le bourdonnement de l'inessentiel -
tu me signais de ta confiance
dans cette vie à jamais et vers l'au-delà.


Gaston Miron, Poèmes épars, 2003, L'Hexagone p. 35-36.

Dans l'extrait qui suit, nous voyons tout à fait la dimension du personnage mironien. Il a beau déplacer l'air, Miron reste humble par le pas de sa démarche.

Citation :
«Je m'appelle personne»

Naissance erratique, narrative douleur,
par le tout d'une logique de l'écart fou
qui me fait un sort dans l'avenir dépaysé
de sorte qu'il n'est pas de répit de moi
homme du modernaire, à rebours de disparaître,
dans une histoire en laisse de son retard.


Ibid., p. 59.

_________________
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De Gaulle, citant Nietzsche

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MessageSujet: xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx   Dim 31 Mar 2013 - 9:42

De façon tout à fait impromptue, j'ai fini par reprendre la lecture de Voyage en Mironie, ouvrage réalisé par Jean Royer et qui reprend son aventure vécue dans l'intimité de Gaston Miron. Je suis tombé sur ce passage d'un discours réalisée en marge de la crise de l'affichage en langue française. Miron fut repris comme suit :

Citation :
De sa voix de stentor, voix traversée par la douleur d'être Québécois en 1987, Miron s'écrie : «Je suis tanné! Je suis tanné en maudit! Je suis tanné d'être un perroquet historique!» [...]

«Comme écrivain, lance d'abord Miron, je trouve humiliant et dégradant, dans une ère où les Nations Unies ont proclamé ouvertement le droit à l'autodétermination des peuples, que chez moi, au sein de mon peuple, dans mon pays où je suis majoritaire, le Québec, je doive encore me justifier de parler ma langue. Je suis tanné.

«J'ai vu un gars comme [André] Laurendeau - un esprit étincelant, brillant - passer sa vie à écrire des éditoriaux pour réclamer deux mots de français sur une affiche, deux mots de français sur un chèque, alors qu'il aurait pu devenir un écrivain majeur de la langue française. Je suis tanné.

«Ce qui est en cause, c'est avant tout le statut de la langue, sa légitimité, donc son droit de cité parmi les autres langues. Et c'est ici que l'affichage bilingue prend toute son importance. C'est le statut complet de notre langue qu'on nous dénie et qui, dans le moment, rétrécit comme une peau de chagrin ou décroît morceau par morceau jusqu'à ce que les faits nous réduisent à un simple état formel d'existence.

«Dans ces conditions, le problème politique est fondamentalement politique - en ce sens que sa résolution est politique. Il ne peut y avoir d'avenir de la langue si nous n'avons pas un avenir politique. Je dirais même un avenir tout court comme peuple. C'est l'évidence! Si ça continue, nous continuerons d'avoir une littérature et nous n'aurons plus de langue!

«Quand un peuple accepte de n'avoir pas la maîtrise de son processus historique global, tout ce qu'il fait est, d'une certaine façon, vain. V-a-i-n : vain! Car il peut être désavoué à tout moment, à la pièce ou par ensemble, par des foules de jugements - et il en a plus depuis dix ans! Vain aussi parce qu'il est tenu dans les limites de tolérance assignées de celui qui a le droit de désaveu. Nous sommes un peuple inconstitutionnel à n'importe quel moment par ce droit de désaveu. Pourquoi? Parce que rien n'est réglé ici depuis 1763. Quand bien même on ferait tous les plus beaux discours sur le chemin que nous avons parcouru, nous n'avons pas réglé la question du fondamental.

«Nous avons fait de la résistance tranquille. Genre juridique. Du quémandage. Genre constitutionnel et colonisé. Et du posage de cataplasmes. Genre à courte vue et à petite semaine, dans notre pacage. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner qu'on nous méprise et qu'on nous bafoue. Emmanuel Kant a remarqué cette chose : quand on rampe comme un ver de terre, il ne faut pas s'étonner qu'on nous écrase!

«Je suis un volcan qui sommeille. Et ce n'est pas ce gouvernement que nous avons à Québec, lâche et impuissant comme tous les autres avant lui, dont le manteau est couvert chaque jour des crachats du Fédéral, qui va régler quoi que ce soit de fondamental. Ce gouvernement n'a pas de projet de société, il n'a que des projets de classe! On peut s'attendre, au contraire, qu'il va encore nous encarcaner dans quelque amanchure tordue où monsieur Bourassa est passé maître. En matière de langue, il entretient depuis deux ans, d'une manière obscène, une désinformation et une confusion de bas étage et systématique. C'est cheap! Alors qu'un gouvernement devrait être un leadership pour son peuple! Il devrait vivre en faveur de son peuple. Or, tout ce que pense M. Bourassa depuis deux ans, ce n'est pas comment mettre encore plus de français mais c'est de trouver un moyen pour mettre plus d'anglais. Pour Bourassa, c'est un problème, la langue de son peuple. Avez-vous déjà vu que l'américain soit un problème pour Ronald Reagan ou le français pour François Mitterand?

«Tant que la question fondamentale ne sera pas réglée, tout est aggravé du fait que nous ne sommes pas un pays fait. Tant qu'une langue n'est pas vécue pleinement par le peuple qui la parle, elle souffre d'irréalité. Seul le politique peut fonder la nécessité et la valorisation d'une langue. Nous commencions de sortir de cette invisibilité et ce gouvernement fait tout pour nous y faire retourner.

«Nous avons été déclarés inconstitutionnels dans certains domaines de notre langue au nom de la liberté d'expression qui a été étendue à la liberté principale, dans l'affichage. Je voudrais bien qu'on m'explique comment il se fait ici qu'une majorité de 82% sur son territoire, si elle veut vivre complètement en français dans le respect individuel des minorités, va à l'encontre des Droits de l'homme et de la liberté d'expression. Nous serions alors le premier peuple en 2080 à entrer dans le book des records Guiness où l'on pourrait lire : "Peuple en voie d'extinction - le premier peuple génocidé au nom des Droits de l'homme"! Je suis tanné. J'arrête. Je suis tanné.

«Mais avant de terminer, j'ai une action à proposer. Le premier Père de la Confédération [canadienne], John A. Macdonald, a dit : "Quand bien même tous les chiens du Québec aboiraient, Riel sera pendu." Je suis un chien du Québec. Maintenant, je ne veux plus aboyer, je veux mordre. C'est une action que je veux proposer et je la signe : "Un chien du Québec." Il va y avoir un Sommet de la francophonie. J'espère qu'il y aura des hommes dans ce pays pour aller dénoncer les imposteurs qui reçoivent le Sommet de la francophonie, MM. Bourassa et Mulroney. Ils ont été se fendre de grandes déclarations à Paris sur la culture française. Ils ont même donné 400 000$ à l'Académie pour qu'on ne s'aperçoive pas de leur imposture! Et quand ils sont revenus ici, le premier a commencé à démanteler la Loi 101 et l'autre a donné tout de suite une subvention à Alliance Quebec pour continuer de contester la loi 101 devant les tribunaux. Je serai là, au Sommet de la francophonie, avec ma pancarte, même tout seul, pour dénoncer les imposteurs. Je signerai : Un chien du Québec. Gaston Miron. Je suis tanné.»

Jean Royer, Voyage en Mironie. Une vie littéraire avec Gaston Miron, 2012, L'Hexagone, p. 140-143.

Vous comprenez maintenant l'ampleur du plus grand poète politique que le Québec s'est offert. Gérald Godin a peut-être été un poète en politique et fut même un excellent politicien. Toutefois, il ne battra jamais Gaston Miron qui était tout un tribun.

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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Ven 10 Oct 2014 - 9:55

Je vous lis tout d'abord la notice en guise de présentation du poème de Gaston Miron qui suivra :

François Hébert, J'partirai. 100 poèmes québécois sur la mort choisis et présentés par François Hébert, p. 191. a écrit:
Le poème établit une communication entre le vivant et le mort, jette un pont sur l'immense fossé temporel qui sépare Ossian, le barde celtique, du calleur de Sainte-Agathe. La quadruple figure du fier Ossian, père, patriote, païen et poète, avait tout pour alerter Miron, le préfigurait. Le poète, au sens où les identités sont perméables, échangeables dans le temps et dans l'espace, est à proprement parler un revenant. Miron est Ossian revenant, Ossian revenu est Miron. C'est d'ailleurs ce poème qu'a choisi de lire Jacques Brault lors d'une cérémonie à la mémoire de Miron, peu de temps après sa mort.

Gaston Miron a écrit:
«Le vieil Ossian»

Certains soirs d'hiver, lorsque, dehors,
comme nouvellement
l'espace est emporté ici et là avec des ressacs
de branches
avec des rues, des abattis de poudrerie,
puis, par moments,
avec de grands cratères de vide au bout du vent
culbuté mort,
il fait nuit dans la neige même
les maisons voyagent chacune pour soi

et j'entends dans l'intimité de la durée
tenant ferme le pays sans limites
le vieil Ossian aveugle qui chante dans les radars

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MessageSujet: Re: Gaston Miron   Jeu 28 Avr 2016 - 7:38

Il y a beaucoup de choses à dire sur l'oeuvre de Gaston Miron. Ce n'est pas le poète que je préfère. Je reviens quand même à son oeuvre au fil du temps car elle est un peu le classique suprême de la poésie québécoise. Je dirai suprême dans la mesure où Miron a porté le projet du pays du Québec à bout de bras. À mon sens, Gaston Miron peut beaucoup nous enseigner à propos des conditions difficiles dans lesquelles évolue la poésie québécoise, du moins dans les années où il s'est illustré. Pendant longtemps, il a négligé de reconnaître la force de certains poètes en particulier, nous pouvons penser à Saint-Denys Garneau qu'il négligeait au profit d'Alain Grandbois.

J'ai repris le contexte de la publication de ce fil pour vous livrer un autre poème de Gaston Miron dans Poèmes épars. Il s'agit de «Ma délire absente» qui fait partie de la suite poétique «Femme sans fin».

Gaston Miron, Poèmes épars, 2003, Montréal : L'Hexagone, coll. «L'appel des mots», p. 39. a écrit:
VI

Ma délire absente

Je m'adresse à l'homme au front
éhonté d'amour
Sandrine B.

Homme de la douleur d'une anthropoésie
ma voix de rapides giclant dans les mots
ma parole concassée sur la courroie en marche
miron des malchances et des résurrections
spectre d'arbre flambé toujours verdoyant
et frère, citoyen au visage de mal-être
par les lentes étendues de maladies des siens
je baratte mon amour à la roue d'infortune
miron du chagrin d'amour et de transfigurations
amant de sandrine berthiaume à la vie à la mort
faisant aujourd'hui l'amour avec sa forme d'absence
je veux parler dans ce qui m'arrive : les deux
ne sont pas d'accord, je veux dire, je ne suis
pas d'accord, car je ne suis pas celui
par qui les choses n'arrivent pas
je t'aime sandrine berthiaume

qui donc m'aimera comme je l'aime?

Gaston Miron a refait sa vie avec Marie-Andrée Beaudet. Il avait connu la pauvreté plus jeune et des amours malheureuses. Nous pouvons voir où ça l'a amené sur le sentier de la poésie...

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