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 Patrice Desbiens

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mar 1 Mar 2016 - 10:10

Les abats du jour (2013) :

Patrice Desbiens a trouvé son audience au Québec. Il a fait publier plusieurs recueils de poésie depuis quelques années à la maison d'édition L'Oie de Cravan établie à Montréal. Je vous parlais l'autre jour de Sarah Marylou Brideau qui faisait publier quelques extraits de poème et même des poèmes complets en anglais du fait de son appartenance à la communauté franco-canadienne. Dans le cas de Patrice Desbiens, il profite d'un statut qui lui permet quelques libertés en matière de publication de textes et poèmes en anglais. À mon sens, il est parti d'une maison d'édition surréaliste à Montréal pour tenter quelques incursions bilingues. Il formule à l'intérieur de ses recueils quelques versions anglaises qui datent des années 1970 pour compléter avec des versions françaises écrites plus près de nos jours.

Il y a quelques temps, j'ai eu l'opportunité de me pencher sur la question dans une démarche d'atelier. Une personne avait écrit quelques passages poétiques qui versaient carrément vers l'anglais. Sur le coup, mon intuition me tendait à noter que malgré que le texte soit écrit en anglais et qu'il y trouvait une force d'évocation difficilement comparable en français, il y avait eu une transgression des codes littéraires en vigueur au Québec. Les commentaires échangés au cours de l'atelier m'ont conforté dans l'intuition qui me guidait. Néanmoins, le cas des poètes franco-canadiens m'apparaît quelque peu problématique dans l'écosystème en cours. Si Sarah Marylou Brideau a publié hors-Québec, le cas Patrice Desbiens doit être vu comme une exception au coeur du paysage québécois, d'autant plus que son texte est parfois engagé politiquement.

Dans Les abats du jour, Patrice Desbiens ne craint pas la polémique d'écrire des poèmes sur Stephen Harper. Il faut lui donner le mérite d'avoir été particulièrement habile dans sa critique sur un ton gentil. L'ex-premier ministre du Canada était encore en exercice et il avait fait passer une loi qui encadrait l'utilisation de la caricature et des diverses forme de critique du pouvoir en place, qu'il ne fallait pas que la critique soit haineuse. Desbiens a décidé de se commettre sur la question et il s'est volontiers moqué, même gentiment, de la personnalité du premier ministre.

Dans son ensemble, le recueil est particulièrement fin. Plus je lis des recueils, plus j'apprécie son évolution en tant que poète. Plus ça va, plus il excelle dans les formules lapidaires et concises, qui demeurent terriblement poétiques et vraies.

Avec des détails impressionnistes, je vais vous laisser ce que m'a révélé le recueil :

Patrice Desbiens, Les abats du jour, 2013, Montréal : L'Oie de Cravan, p. 21. a écrit:
«Noël sans elle»

Noël sans elle
Noël sans bébelles
La nuit s'allume et
s'éteint
Il neige à siaux
Respirer l'air dur
de l'hiver nucléaire

Noël sans elle
Noël sans ciel
Noël sans toit
Noël dans ruelle
Noël nu
Même pas un petit feu
pour se chauffer
les ailes
Noël sans elle

Dans l'impressionniste, il est difficile de faire mieux...

Ibid., p. 28. a écrit:
«23 décembre»

Une petite neige tranquille
tombe du ciel
et

je pense à toi
mon cadeau
tombé du
ciel
pas

un flocon
pareil

Très emblématique de sa démarche, voici ce poème :

Ibid., p. 56-57. a écrit:

«Every little breeze»

Chaque petite brise semble
me faire la bise et
faire danser les rideaux et
sous mes couvertes je rêve je
rêve je rêve je glisse vers la
potence sexuelle en criant Non
Non Non il faut que j'écrive
il faut que je décrive et
dérive et
de mon lit je me vois assis
à ma table de travail
en train d'écrire ceci et il
y a une troisième version
de moi qui se promène dans
la maison avec un crayon
sur l'oreille et je me demande
des fois comment on fait pour
vivre ensemble et si le
téléphone sonne nous allons tous
sauter au plafond comme
Claudie the Cat quand
le petit chien le jappe
par en arrière. Mais le
téléphone ne sonne pas et
je suis encore au lit
j'entends les petits oiseaux
qui chantent comme les
Persuasions-Street Corner
Symphony et je suis au coin
d'amour et détour
je fredonne mon blues de blanc
et je sais que je serai
toujours qu'un touriste dans
ce pays
comme je ne suis encore qu'un
touriste dans ce corps

_________________
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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 16 Mar 2016 - 8:20

En temps et lieux 1 (2007) :

Patrice Desbiens se révèle de plus en plus dans l'art de la brièveté à partir du moment qu'il publie à la maison d'édition montréalaise L'Oie de Cravan. Comme je l'ai écrit hier, j'ai relu le cycle des trois ouvrages poétiques d'En temps et lieux. Je vous ai montré l'extrait sur Audrey Hepburn qu'on peut retrouver sur le fil du réalisateur de Diamants sur canapé.

Dans le premier recueil, la plume tâtonne un peu mais se révèle page après page...

Patrice Desbiens, En temps et lieux 1, 2007, Montréal : L'Oie de Cravan, p. 13. a écrit:
«Un jour au bs»

Le pauvre à l'agent du
bs :
j'ai faim...
j'ai soif...
j'ai froid...

L'agent du bs au pauvre :
hein?...
t'es pas en Afrique ici
t'es pas en Bosnie
c'est pas le tiers-monde ici
t'es en pleine démocratie -
tu as fait ton lit
maintenant laisse-moi
dormir dedans...

Je vous avais montré un extrait concernant les sans-abri dans un autre recueil. Le résultat est émoustillant... Maintenant, reprenons les choses de façon plus terre-à-terre...

Ibid., p. 32. a écrit:
«Face-off»

Face à face
avec elle
comme
Le Cri de Munch
sur la rue
Ontario.

J'avale mes mots
elle avale sa
gomme.

Je fais une
pomme de
moi.

Elle perce la peau
elle mange la chair
et laisse le coeur
à rouiller sur
le trottoir
de la rue
Ontario.

Côté indien :

Ibid., p. 36. a écrit:
«Un jour au Ministère
des Affaires indiennes»

Ça ne change rien.
Signez ici.
Saignez là.
C'est ça.
C'est beau.

Ça ne change absolument
rien.
Vous allez rester un Indien
pour le restant de vos jours.
C'est juste que vous
ne pouvez pas
rester ici.

Pour rester dans un registre poétique :

Ibid., p. 40. a écrit:
«Char»

Ça fait tellement
longtemps que
je suis en ville
que je me prends
pour un char.

Je roule sur les
fesses.

Entre le
feu vert et le
feu jaune

je rougis.

Juste ça... vous avez une bonne idée de la tenue générale du recueil. C'est des instantanés, je sais, mais ils disent encore une fois une bonne partie de la démarche de Desbiens. Il sera irremplaçable au sein du paysage francophone pour les prochains siècles.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Jeu 17 Mar 2016 - 4:55

Deuxième opus de En temps et lieux (2008) :

Premier poème, après un exergue de Jacques Prévert...

Patrice Desbiens, En temps et lieux 2, 2008, Montréal : L'Oie de Cravan, p. 9. a écrit:
«Mon bréviaire me brûle»

Mon bréviaire me brûle
dans les mains.

Je me branle avec mon
bras canadien en
pensant à rien.

À l'hôpital où
tout fait mal
je glisse dans
l'absentéisme.

Devant le Théâtre d'Aujourd'hui
c'est déjà demain et
on ne distingue plus
les fumeurs et non-fumeurs
des fumistes.

À la page suivante, le fumiste se reprend de plus belle :

Ibid., p. 10. a écrit:
«Le rêve»

Du monde qui
se réveille
pour dormir
toute la journée

Du monde qui
se réveille et
prenne un café
pour réveiller
le rêve

Du monde qui
se réveille et
laisse le rêve
qui se réveille
seul et nu
au fond du lit
et se dit
j'ai fait un
cauchemar.

Nous reconnaissons ici la patte Desbiens.

Ibid., p. 24. a écrit:
«Un peu de pluie»

Je te parle de l'attente
comme un blessé de guerre
qui erre de tente à tente
en attendant sa mort lente

Je te perds dans l'attente
Je me perds dans la tente
Je me pends dans la tente
la tente me tombe sur la tête

Autour de moi
c'est les fusils
et la fête

Je me réveille bleu et froid
dans mon lit et
le coeur me lève
comme un choeur
de saules pleureurs
n'attendant qu'une
envolée d'oiseaux pour
sécher leurs larmes.

Je ne voudrais pas me mesurer à un poète pareil...

Ibid., p. 30. a écrit:
«Choses à faire»

Si vous êtes chanceux
vous allez avoir
un accident avec
quelqu'un que vous
n'aimez pas.

Abattez vos voitures comme
des chevaux blessés et
brûlez-les.

Faites crier les
craies de couleurs
sur vos coeurs
noircis.

Brûlez les banques.

Gardez votre argent
sous vos matelas et
faites l'amour
dessus.

Deux poèmes en terminant ma présentation du recueil...

Ibid., p. 40. a écrit:
«Piano»

Couché dans mon petit lit à
Timmins en Ontario
j'écoute du
piano classique
sur la petite radio transistor AM
que moi et Connie on a eue
pour Noël.

La petite radio est sur
une chaise comme table
de chevet et
j'écoute le piano
un grand piano dans
un petit haut-parleur
c'est peut-être du Chopin
qu'en sais-je mais
je sais que c'est ce que
je veux faire lorsque
je serai grand.

Je suis dans le piano
je dors dans le piano
et le piano me prend
dans ses bras et
se multiplie dans
tous mes moi.

Je sais pas pourquoi, mais je suis sensible tout autant au piano qu'à l'amérindien...

Ibid., p. 41. a écrit:
«L'Indien sur le coin»

L'Indien sur le coin me dit
t'es un poète toi?
écoute mon poème :

Hollywood Hollywood
remonte tes culottes
et
sens ta marde
parce que

les loups dansent
avec personne.

Copyright
poste restante
mon cul
PQ.

Hi hi ha hi hi
ha ha hi hu hu.

Comme vous pouvez voir, le recueil est assez dynamique. Ça déplace beaucoup d'air. Nous reconnaissons là le style de Desbiens qui se perfectionne recueil après recueil. Je remarque une différence selon qu'il publie à Prise de parole ou encore à L'Oie de Cravan. Il écrit pour deux publics différents, deux sensibilités nationales différentes. Ce serait un crime de ne pas le faire publier en France à mon sens. Voilà, c'est dit...

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mar 22 Mar 2016 - 6:06

Patrice Desbiens conclut de belle façon le troisième opus du triptyque En temps et lieux. Il n'aurait pas mieux trouver une manière que de commencer le recueil sur un exergue d'Anne Hébert. La littérature québécoise reste une littérature assez jeune dans ses facteurs d'émergence. Nous sortons à peine de la révolution tranquille. il y a eu plusieurs foyers d'oppositions, des nouvelles voix et des écoles de poésie qui se sont relayées. Patrice Desbiens a collaboré à la revue Steak Haché de Denis Vanier et j'imagine que c'est ce qui a fini par l'inciter à publier en terre de Québec. J'émets ici une hypothèse. Quoi qu'il en soit, les extraits de poésie de Desbiens sont assez caractéristiques d'une démarche qui est en soi beat, appartenant à la condition minoritaire canadienne-française et qui s'inspire des différents mouvements d'inspiration surréaliste et les différentes moutures post-beat. À mon sens, le fait qu'il publie à L'Oie de Cravan est assez révélateur de son degré d'engagement dans le sens de la démarche et la posture éthique qu'il préconise.

Je vais débuter avec deux poèmes qui se suivent, pages 16 et 17 :

Patrice Desbiens, En temps et lieux 3, 2009, Montréal : L'Oie de Cravan, p. 16. a écrit:
«La guitare de Lorca»

La guitare pleure
des larmes de
tristesse jade
sur mon épaule.

Dans le petit cochon
de mon coeur
j'entends sonner
le souvenir d'un
sourire.

La guitare pleure
sur mon épaule et
il n'y a rien pour
la soulager.

Ibid., p. 17. a écrit:
«La lune se promène»

La lune se promène
comme une pendule
qui compte les heures
qui nous restent à vivre.

On a le caca au coeur
et le cafard au cul.

Un morceau de lune
est resté logé
comme un ongle incarné
dans les fenêtres brisées
de nos yeux.

On rame dans le drame
on est tassé et
crevé et
la terre tousse
dans son mouchoir
sale.

Encore deux autres poèmes qui se suivent, pages 27 et 28 :

Ibid., p. 27. a écrit:
«Miroir Miroir»

Miroir miroir
sur le mur
pourquoi est-ce que
je fais si dur?

Miroir miroir
sur le mur
pourquoi la vie
est-elle si dure?

Miroir miroir
de la pharmacie
qu'est-ce que je fais
avec ce fusil?

Ibid., p. 28. a écrit:
«Toute longue»

Toute longue
dans sa
langueur

sa langue
me lèche
la dèche.

Elle me
scelle
dans elle.

À la page 30, un ensemble poétique de six poèmes débute de la manière suivante :

Ibid., p. 30. a écrit:
«L'eau émiettée»

I.
Elle est très belle
à part du fait
qu'on voie à travers
son corps.

Elle marche à travers
les murs en claquant
les portes.

Elle n'est pas morte
mais elle hante déjà
les lieux.

Si on parle de la femme, on n'oublie pas la perspective de l'homme dans «Le drum homme», p. 37 :

Ibid., p. 37. a écrit:
«Le drum homme»

Le drum homme
bat l'air de ses yeux
pour ne pas se
noyer.

Liberté soudaine qui
jaillit par vagues et
fait valser les
joies et les
peines.

Danse du vent
dans le désert
du coeur.

L'ombre des chairs
sur les chaises
se joint au tout
et

le rythme
tout uni
unit tout.

Le Carré Saint-Louis est souvent associé à Dany Laferrière qui l'a notamment immortalisé dans son premier roman au titre très loquace... Patrice Desbiens offre sa version ici :

Ibid., p. 42. a écrit:
«Un jour au carré Saint-Louis»

La police a arrêté l'Indien
qui faisait l'arbre dans
le Carré Saint-Louis.

Mais ils n'ont pas arrêté
l'ombre de l'arbre.
L'arbre s'ennuie de
ses oiseaux de
ses écureuils du
vent dans ses
feuilles et

l'Indien
dans sa cellule
s'ennuie de
ses racines.

Ici, je vous montre le troisième poème d'une série de 4 intitulée «En temps et lieux». Nous voyons ici la force de concision de la poésie caractéristique de Desbiens et qui fait encore une partie de sa «valeur marchande» loin d'être marchande, mais quand même...

Ibid., p. 51. a écrit:
3.
Un matin
plus ou moins
broche à foin
plus que moins
moins que plus
on a même plus
le coeur
de l'orage
même pas
la force d'être
puce ou
pucelle

même pas
le courage d'être
Brel.

Après ça, n'essayez pas de me convaincre que Patrice Desbiens ne mérite pas son audition en terre française...

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 13 Avr 2016 - 10:30

Le quotidien du poète (2016) :

Il n'y a pas si longtemps, j'apprenais que Patrice Desbiens a failli y passer. Sorti de la maladie, il s'est déjà remis à la poésie. Après Vallée des cicatrices à l'automne 2015, il publie Le quotidien du poète qui est sorti ce printemps.

Comme à l'habitude, Patrice Desbiens sort son florilège de poèmes. Nous reconnaissons le registre de ses poèmes dans sa diversité. De plus en plus, sa publication à Prise de parole n'est pas si différente de ce qu'il publie maintenant en majorité au Québec.

Dans ce recueil, Patrice Desbiens est particulièrement bref dans la rédaction de ses poèmes. J'imagine que c'est la pratique et le métier qui entrent en ligne de compte. Nous pouvons notamment le voir ici :

Patrice Desbiens, Le quotidien du poète, 2016, Sudbury : Prise de parole, p. 14. a écrit:
«Slangue»

C'est slangue


slangue-là
que j'ai dans
la bouche dans
ta bouche
qui

danse toutes
les danses
toute nue

qui parle
toutes les
langues de
la rue

C'est
simple comme

bonjour

Nous pourrions nous prendre d'un peu de sentimentalisme, Patrice Desbiens prend son envers :

Ibid., p. 17. a écrit:
«Fleurs de kleenex»

Comme le vent qui effleure
des fleurs de kleenex à
une vente de feu
elle nous tient à
fleur de peau avec
ses pleurs

La nuit la dévore
pétale par pétale

M'aime
m'aime pas
m'aime
m'aime pas
m'aime

même pas

Plus court encore, mais loin :

Ibid., p. 30. a écrit:
«Loin»

Rouyn
c'est loin

Timmins
c'est proche
de Rouyn
mais

encore
plus loin

Narrativement, Patrice Desbiens maîtrise très bien l'un des créneaux de sa poésie typée :

Ibid., p. 37. a écrit:
«Tornade»

Tu me tournes autour et
je te tourne autour et
nous devenons
tornade l'un dans
l'autre
(juste hier on était
poussière)
et nous ramassons tout
sur notre chemin :
on fait voler voitures
et toitures et
amis et ennemis et
visages de voisins :
on les dévêt
jusqu'au sang et
on tourne et tourne
et danse l'un dans
l'autre et
quand c'est fini
c'est le silence nu
des rues après
la pluie et
on est la nuit dans
chacun notre lit et
il n'y a que les étoiles
qui se souviennent
de nous.

Nous ne pourrons pas dire que Desbiens est insensible :

Ibid., p. 50. a écrit:
«Beauté»

1.
Elle s'enveloppe
de sa beauté
comme d'un
peignoir

Mes mains
deviennent des
peignes

2.
À chaque coup sûr
de sa beauté
ses cheveux
font la vague

Je retiens mon souffle
à chaque
chandelle intérieure

Au niveau de la poésie concise, concentrée et rimée, il est difficile de trouver l'égal de Desbiens :

Ibid., p. 55. a écrit:
«Cacasse»

On a l'embarras
du choix ou
le choix de
l'embarras

On bardasse
on débarrasse

On brasse
une tempête dans
une tasse
tandis que
tout casse
et que

les carcasses
s'entassent
et

cacassent.

J'ai beau apprécier une telle prouesse poétique comme dans le dernier extrait, je sais que je n'écrirai pas ma poésie de cette manière en tant que poète sourd. J'induirai bien certainement quelques éléments de rime, mais n'en ferai pas le noyau central de ma quête poétique. Quoi qu'il en soit, au niveau formel, Patrice Desbiens écrit ses poèmes depuis plus ou moins une quarantaine d'années. Il y a forcément des choses qui reviennent d'un recueil à l'autre. Il sait cependant renouveler l'élan au prochain poème qu'il écrira. Il y a quelque chose d'assez inusité dans ce qu'il évoque et il sait rester à l'intérieur de son registre pour mieux exceller comme poète.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Lun 16 Mai 2016 - 14:19

En temps et lieux

Je ne peux pas dire que je regrette ma lecture car il y a des passages qui me plaisent mais c'est le genre d'objet qui me renvoie directement à mes réserves et à mes doutes quant au genre ou à l'icône poésie.

Le recueil m'est apparu inégal. Indépendamment d'une forme contemporaine à l'américaine "beat" ou "post-beat" mais pas trop et nativement en français. Peu de mots, fluidité pour fixer l'instantanéité d'une vision ou du moment d'un souvenir. La femme, la ville, quelques rimes parfois envahissantes ou aux airs superflus, décalées ?

Pas simple de dire pourquoi un poème plutôt qu'un autre va mieux fonctionner dans l'exercice répétitif du recueil. L'exotisme nord américain joue probablement un rôle mais ce n'est pas sûr. En effet qu'y aurait-il d'absolument typique là-dedans ? Rien que quelques régionalismes de vocabulaire ou décor, de noms de lieux.

Ce qui ramène à l'objet. C'est un beau petit livre, de qualité mais qu'y a-t-il dedans ? Rien d'extraordinaire. Les qualités sont celles du commun, les défauts ceux de l'anecdote. Mais l'accumulation. La poésie, le recueil, m’apparaît encore comme l'accumulation de peu, trop peu, dont l'étiquette devrait suffire à placer au-dessus le contenu, le sauver et sauver son lecteur. Et ça je n'y crois pas.

Peut-être l'effet d'une drogue d'une illusion que la brièveté rend accessible ? Il y a des choses qui me plaisent, d'autres qui ne m'intéressent pas et un je ne sais quoi qui me met sur la défensive.

(Dix pages de prose narrative alimentaire correcte valent au moins trois pages de "poésie").

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mar 17 Mai 2016 - 8:01

Merci d'être le disque qui grince dans la place, Animal... sourire

Concernant Desbiens, à l'instar de Guillevic, je dirais qu'il y a du méthodique et du boulot bien ficelé, mais pour ce qui est des facilités et des ronronnements poétiques, il faut accuser le procédé.

Par contre, il est difficile de faire Guillevic et Desbiens. Je viens de ramasser Somnambule du jour d'Anise Koltz qui me faisait un peu penser à un genre de poésie brève qui approche ces tons-là.

Edit : Soit dit en passant, je souffle encore l'autre référence de Desbiens... Un pépin de pomme sur un poêle à bois.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mar 17 Mai 2016 - 12:38

jack-hubert bukowski a écrit:
Par contre, il est difficile de faire Guillevic et Desbiens.
je ne comprends pas. ?

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 18 Mai 2016 - 6:32

Animal : Il est difficile de produire ce qu'ils produisent, même s'il est facile de les pasticher par la suite. C'est ça le fond de ma pensée.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 18 Mai 2016 - 7:09

mais ne reproduisent-ils pas (à défaut de pasticher) les formes d'autres (en plus d'eux-mêmes) ?

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 18 Mai 2016 - 7:50

Probablement, mais ils créent des choses qui ont tendance à entrer dans ce qui se cède d'immatériel dans l'univers poétique. Il y a un tel basculement de l'être qui se crée par suite de poésies, de vers et de suites poétiques qui s'enchaînent d'un fil à l'autre des images poétiques qu'ils évoquent.

Dans leur cas, Guillevic et Desbiens ont tendance à condenser au maximum ce qu'il trouveront comme dépôt à leurs images poétiques. Dans leurs meilleurs recueils, ils le font avec une telle grâce. Desbiens est un maître de la concision, mais c'est son sens inné de la narration qui le distingue. Dans le cas de Guillevic, je dirais que c'est le grain de ses motifs et savoir les mettre au service immatériel du projet poétique dans son ensemble.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 18 Mai 2016 - 21:58

un peu comme des écrivains qui ne sont pas classés poésie ?

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Jeu 19 Mai 2016 - 7:26

Animal, peut-être... il y en a... prenons juste deux cas...

1) Raymond Carver me semble être un nouvelliste avant tout. C'est dans cette optique que je redoute lire sa poésie, même si j'y pense des fois...

2) Richard Brautigan est poète même jusqu'à dans ses romans. C'est avant tout sa façon d'écrire. Il a écrit quelques recueils de poésie, et tout ça me tend à dire qu'il a une aptitude à créer des images poétiques.

Patrice Desbiens est d'abord un poète. S'il raconte, c'est pour décrire la condition même du poète canadien-français. Mais il poétise jusqu'au bout des ongles. La narration a tendance à puncher ce qu'il fait déjà bien.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Jeu 19 Mai 2016 - 12:56

jack-hubert bukowski a écrit:
S'il raconte, c'est pour décrire la condition même du poète canadien-français.
ça par exemple c'est un truc que j'attendais et que je n'ai pas vraiment trouvé.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Jeu 19 Mai 2016 - 15:53

jack-hubert bukowski a écrit:
Animal, peut-être... il y en a... prenons juste deux cas...

1) Raymond Carver me semble être un nouvelliste avant tout. C'est dans cette optique que je redoute lire sa poésie, même si j'y pense des fois...

2) Richard Brautigan est poète même jusqu'à dans ses romans. C'est avant tout sa façon d'écrire. Il a écrit quelques recueils de poésie, et tout ça me tend à dire qu'il a une aptitude à créer des images poétiques.

Patrice Desbiens est d'abord un poète. S'il raconte, c'est pour décrire la condition même du poète canadien-français. Mais il poétise jusqu'au bout des ongles. La narration a tendance à puncher ce qu'il fait déjà bien.

Elle est souvent superbe sa poésie ! Lyrique dans sa sobrété elliptique et profondément émouvante sans recherche d' effets.

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