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 Gao Xingjian [Chine]

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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 11 Jan 2009 - 22:01

La montagne de l'âme:

Je suis enfin venu à bout de ce pavé. Quel régal! Je l'ai trouvé difficile d'accès mais passionnant. La difficulté vient de deux éléments qui font l'essence du livre: le premier est la narration très particulière qui m'avait déjà interloqué dans Le livre d'un homme seul, raconté à travers l'emploi de "il" et de "tu". Ici un troisième pronom entre en jeu: le "je" (justement). Il m'a été très difficile dans ce roman de trouver une ligne directrice entre ces trois "narrateurs", d'autant plus que le "elle" entre en jeu à travers les rencontres féminines du narrateur (et il y en a!). Du coup, ayant été "habitué" à l'emploi du "il" dans le passé et du "tu" dans le présent, dans Le livre d'un homme seul, j'ai eu du mal à discerner temporellement les "tu", "je", "il"... L'auteur les met parfois en relation, jouant sur les mots, en prétendant que le "tu" est l'ombre ou le reflet du "je" et que le "il" est la même personne mise à distance... Bref, je n'ai pas les talents pour rendre ici toute la subtilité de la chose, et mieux vaut le découvrir dans le roman. Mais ayant fini le livre, j'ai encore du mal et discerner clairement ces trois pronoms. Cela dit c'est loin d'être un défaut, c'est une sorte d'effet de style très bien rendu qui ouvre la porte au deuxième grand élément du livre: son aspect "patchwork".
En effet, comme le souligne un chapitre vers la fin du roman, on n'est pas vraiment ici en présence d'un "roman traditionnel" avec une trame bien déterminée. C'est plutôt une suite de réflexions, de petites histoires folkoriques et populaires, de légendes, d'esquisses historiques retraçant les désastres de la révolution culturelle... Tout cela pour aboutir à quoi? Il serait dommage de le dire, mieux vaut laisser aux lecteurs la découverte, mais globalement, il y a bien le vide dans ces plus de 600 pages. Un vide noble et non inepte. Le vide même de l'existence. L'angoisse originelle.

Je voudrais finir en citant un passage qui pourrait bien représenter ce que laisse entrevoir le livre:
Citation :
Il dit que c'est plutôt un roman oriental.
- En Orient, on trouve encore moins vos procédés bizarres: réunir des récits de voyages, recueilli des bribes d'histoires et de notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l'essai; on n'invente pas comme ça des fables qui ne ressemblent guère à des fables, on ne recopie pas quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc, qui n'ont rien à voir avec des mythes pour réunir le tout et l'appeler finalement "roman"!

C'est tellement ça mais beaucoup mieux encore! aime
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eXPie
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 11 Jan 2009 - 22:57

Dire que ça fait des années que j'ai La Montagne de l'Âme dans ma bibli...

Ta bonne critique, The Valuk, a fait remonter ce roman vers le haut de la pile... il nage maintenant dans l'Ecume de la Pile.
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kenavo
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 11 Jan 2009 - 22:59

eXPie a écrit:
Dire que ça fait des années que j'ai La Montagne de l'Âme dans ma bibli...

Ta bonne critique, The Valuk, a fait remonter ce roman vers le haut de la pile... il nage maintenant dans l'Ecume de la Pile.
tout à fait la même chose chez moi.. mais je crains qu'il ne va pas sortir sitôt de ma PAL.. mais ton commentaire est vraiment très tentant The Valuk, merci... Very Happy

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La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe,
c'est d'apprendre à danser sous la pluie.


Sénèque
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Jeu 12 Mar 2009 - 22:26

Une canne à pêche pour mon grand père

Ce recueil de nouvelles m'a laissé sur ma faim. Je trouve l'auteur meilleur dans ses deux épais romans. Disons qu'il pourrait être bon, et il l'est dans certaines nouvelles, je trouve. Mais c'est loin d'être la règle dans toutes. Les sujets traités sont prétextes à la contemplation, la nostalgie, ce genre de choses.
Dans une nouvelle on parle d'une petite lune de miel de jeunes mariés dans la campagne, dans une autre du "processus" d'un accident de la route, ailleurs d'un homme et d'une femme qui se remémorent leur jeunesse et éprouvent des regrets... Dans le titre éponyme, il s'agit d'un jeune homme qui foule les sentiers de son pays natal, complètement transformé, et faisant d'interminables rêveries teintées de nostalgie.
La dernière nouvelle: Instantanés, m'a déçu car elle est écrite de manière étrange. Non pas que l'étrangeté me rebute mais il s'agit là d'une sorte de récit "haïku" (je précise que j'adore les haïkus) dans le sens où des paragraphes de texte interviennent les uns à la suite des autres pour décrire des événements qui, à mes yeux, n'avaient ni queue ni tête.

Bref, pas un mauvais recueil, loin de là, mais un recueil décevant connaissant l'auteur, prix nobel de littérature... jypeurien
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Arabella
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Sam 3 Oct 2009 - 17:28

La montagne de l’âme



J’ai achevé ce livre et j’ai attendu un petit peu pour essayer de décanter mon ressenti. Certains ont déjà parlé de ce « roman », donc un homme, un écrivain, en délicatesse avec les autorités, qui a du mal à être publié, qui voyage, en partie pour fuir ses ennuis, en partie pour aller à la découverte de son pays et de ses traditions en train de disparaître, et aussi pour atteindre cette mystérieuse Montagne de l’âme, qui n’apparaît pas vraiment sur les cartes et qui semble presque impossible à découvrir. Le texte est composé de courts chapitres, dans presque chacun d’entre eux nous passons à un autre moment du voyage, la narration oscille, le personnage qui voyage est tantôt je, tantôt il, avec visiblement de forts liens entre le je et le il, il y a aussi elle qui revient, une elle dont on ne sait pas si elle est la même ou une autre, de même pour le il. Nous découvrons au passage des paysages, des bouts d’histoire des pays traversés, des minorités, des légendes, et des événements ou des souvenirs de l’histoire personnelle du narrateur.

Assurément un beau livre complexe et riche. Mais j’ai tout de même quelques réserves (il faut bien soutenir ma réputation). J’ai trouvé par moment le procédé narratif, l’oscillation entre le je et le il, les différents avatars de elle, un peu artificiel, trop pensés et pas organiquement nécessaires.
Je vous donne un extrait du chapitre dans lequel l’auteur explique sa démarche :

Citation :
Tu sais que je ne fais rien de plus que me parler à moi-même pour distraire ma solitude. Tu sais que ma solitude est sans remède, personne ne peut me soulager, je ne peux avoir recours qu’à moi comme partenaire de mes discussions.
Dans ce long monologue, « tu » est l’objet de mon récit, en fait c’est un moi qui m’écoute attentivement, « tu » n’est que l’ombre de moi.
Pendant que j’écoutais attentivement mon propre « tu », je t’ai fait créer « elle», parce que tu es comme moi, tu ne peux supporter la solitude, tu dois aussi trouver quelqu’un à qui parler.
Tu as donc eu recours à « elle » de la même manière que j’ai eu recours à « tu ».
« Elle dérive de « tu » et, en retour, confirme mon moi.
« Tu », le partenaire de mes dialogues, tu as converti mon expérience et mon imagination en relations entre « tu » et « elle », sans que l’on puisse distinguer ce qui ressortit de l’imagination ou de l’expérience.

Je trouve ces explications un petit peu lourdes et inutiles, mais bon, ce n’est qu’une petite partie du livre. J’ai aussi été un peu gênée par les personnages féminins, qui n’existent vraiment qu’en fonction du personnage masculin, qui n’ont en quelque sorte aucune consistance en dehors de son besoin à lui, besoin très superficiel, et essentiellement physique. La symbolique de la « Montagne de l’âme » m’a aussi parue un peu simpliste.

Mais néanmoins, il y a des vraies merveilles dans ce livre. J’ai été très sensible à la façon dont l’auteur met en parallèle la destruction des vestiges historiques, par exemple dans la construction d’un barrage, la destruction d’objets ou de pratiques ancestrales, une sorte de rupture de l’histoire, de la mémoire collective, la fin d’une culture, dont on efface les traces avec violence, et les ruptures dans les histories de vie individuelles, au cours en particulier de la Révolution Culturelle. Le narrateur recherche ainsi l’hospice dans lequel est morte sa grand-mère, dont il a été séparé, et dont il ne lui reste que les souvenirs de la petite enfance. Et il est presque impossible de renouer les fils, pas de tombe, pas de cendres, le nettoyage par le vide. Comme pour ces vieux chants paysans, qui ont été interdits, et dont on a détruit méthodiquement les traces écrites. Et les vieillards qui s’en souviennent, meurent. Une coupure brutale s’opère dans l’histoire d’un pays et aussi dans les histoires de chacun ; ce qui précédait, est comme dissout, avec quelques vagues traces. Et les jeunes n’ont plus à quoi se raccrocher, et donc s’engouffrent dans les nouveaux modèles.

Le voyage que fait le narrateur est donc un voyage à la recherche de la mémoire de civilisations en train de disparaître, et aussi de ses souvenirs à lui, les plus profonds. Et les deux se répondent et font sens ensemble. C’est souvent émouvant, sensible. D’autant plus que le narrateur est un fin observateur, qui sait s’effacer derrière les gens qu’il rencontre, les paysages, les contextes. Et on sait que l’on ne pourra sans doute plus refaire ce voyage, car le monde décrit disparaît de plus en plus, il n’en restera bientôt plus grand-chose.

Citation :
Tu te souviens que tu as habité à l’étage d’un petit bâtiment isolé devant lequel s’étendait un terrain jonché de décombres. Tu ignores si c’étaient les restes d’un incendie ou d’un bombardement. Entre les murs en ruine, poussait du millet, et parfois, sous les tuiles et les briques cassées, se faufilaient des grillons. L’un deux, particulièrement malin, nommé le Noiraud, produisait un son strident quand il agitait ses ailes d’un noir brillant. Un autre, appelé le Jaunet, était de grande taille, bagarreur, avec des ailes parfaitement distinctes. Tu as passé des heures merveilleuses sur cette esplanade couverte de gravats.

Et puis, nous apprenons à quel point les pandas sauvages sont des animaux dangereux. Amis qui fréquentez ce forum, méfiez-vous.

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Wittgen
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Lun 5 Oct 2009 - 10:56

Merci pour ces belles remarques sur ce livre.

J'avais pour ma part été très troublé par l'utilisation de la seconde personne du singulier.
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coline
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Lun 5 Oct 2009 - 11:13

Arabella a écrit:
La montagne de l’âme



Le voyage que fait le narrateur est donc un voyage à la recherche de la mémoire de civilisations en train de disparaître, et aussi de ses souvenirs à lui, les plus profonds. Et les deux se répondent et font sens ensemble. C’est souvent émouvant, sensible. D’autant plus que le narrateur est un fin observateur, qui sait s’effacer derrière les gens qu’il rencontre, les paysages, les contextes. Et on sait que l’on ne pourra sans doute plus refaire ce voyage, car le monde décrit disparaît de plus en plus, il n’en restera bientôt plus grand-chose.


J'ai ce livre dans ma PAL depuis longtemps...Comme quelques autres qui lui tiennent compagnie, je sais qu'il contient une belle promesse de lecture , je le garde comme un trésor en réserve... content
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Arabella
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Lun 5 Oct 2009 - 17:07

Wittgen a écrit:

J'avais pour ma part été très troublé par l'utilisation de la seconde personne du singulier.

C'est troublant au début, mais en ce qui me concerne je m'y suis habitué assez rapidement. Je trouve néanmoins que les chapitres avec "je" sont les plus réussis.
coline a écrit:


J'ai ce livre dans ma PAL depuis longtemps...Comme quelques autres qui lui tiennent compagnie, je sais qu'il contient une belle promesse de lecture , je le garde comme un trésor en réserve... content

Je pense Coline que c'est un livre que tu devrais apprécier. Mais connaissant la lecture attentive que tu accorde aux livres, il te prendra un temps certain, non seulement à cause de la longueur, mais pour relire certains passages.

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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Jeu 10 Déc 2009 - 15:54

La montagne de l'âme

Il est rare qu'un roman d'un auteur inconnu m'interpelle quand je fouille dans les étals mais quand ça arrive, je ne suis presque jamais déçu. La montagne de l'âme ne fait que confirmer la règle.

La première chose qui m'a interpellé est l'alternance entre la première personne du singulier et la deuxième personne du singulier. J'ai d'abord été dubitatif quant à l'utilisation du "tu" tellement c'est peu courant dans la littérature mais pourtant je me suis vite mis à adorer l'effet que cela produit sur le lecteur, d'une certaine manière, j'ai trouvé que cela contribuait à établir une relation particulière entre l'auteur et le lecteur tout en favorisant une certaine immersion même si ce n'était probablement pas le but de l'auteur. Là ou l'auteur a particulièrement réussi son coup, c'est que le "but" de chaque narration est différente, de plus les passages où la narration passe à la troisième personne du narrateur provoquent une sorte de dépaysement, comme si nous étions tout à coup mis face à face avec un étranger alors qu'au fond, le "il" réfère au même personnage.

Le second aspect qui m'a marqué est l'aspect patchwork de l'œuvre, il s'agit avant tout d'une sorte de recueil de notes sur un évènement particulier que l'auteur a vécu lors de ses voyages dans la Chine et si cela déroute au début, on finit par s'y faire et à considérer chaque chapitre comme une petite histoire indépendante, le seul lien entre eux étant un lien extrêmement ténu. La seule exception est peut être les chapitres où l'auteur est accompagné de "elle" qui est un personnage assez touchant et intéressant offrant un parfait contrepoids au "tu". Par ailleurs, certains chapitres ne sont composés que de réflexions intellectuelles assez intellectuelles mais qui jurent peut être à coté du reste du roman mais je chipote un peu, ça ne m'a pas vraiment gêné tant les chapitres sont courts. Cet aspect patchwork permet aisément une lecture épisodique et courte ce qui est un aspect qui me plait énormément même si l'alternance entre les chapitres à la première et à la seconde personne semble parfois forcée.

Le dernier aspect à m'avoir marqué est l'image de la Chine vu de l'intérieur par ses habitants par le biais du narrateur. On est ainsi confrontés à une tonne de personnages parfois atypiques, souvent banals qui représentent une partie différente de la Chine (voire même de la nature humaine) et le fait que leur présence soit éphémère renforce la force des émotions qu'ils peuvent provoquer, certains chapitres étant de fait magnifiques.

Pour résumer, j'ai aimé et j'y reviendrai probablement, un roman qui n'est certes pas parfait mais qui est tout à fait atypique et possède une forte personnalité. Je le recommande fortement.
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krys
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Jeu 10 Déc 2009 - 21:28

je n'ai jamais pu le finir, je m'y suis noyée d'ennui...
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eXPie
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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 6 Oct 2013 - 22:41


La Montagne de l'âme (Lingshan, 灵山 , 1990). Récit traduit du chinois en 1995 par Noël et Liliane Dutrait. Editions de l'aube. 670 pages.

Le livre commence ainsi :
Citation :
"Tu es monté dans un autobus long courrier. Et, depuis le matin, le vieux bus réformé pour la ville a cahoté douze heures d'affilée sur les routes de montagne, mal entretenues, pleines de bosses et de trous, avant d'arriver dans ce petit bourg du Sud.
Sac sur le dos, une sacoche à la main, tu balaies du regard le parking jonché de papiers de bâtonnets glacés et de déchets de canne à sucre." (page 9)
Citation :
"Toi-même, tu ne sais pas clairement pourquoi tu es venu ici. C'est par hasard que dans le train tu as entendu quelqu'un parler d'un lieu nommé Lingshan, la Montagne de l'Ame. Cet homme était assis en face de toi, ta tasse à thé était posée à côté de la sienne et les vibrations du train faisaient tinter l'un contre l'autre les couvercles de vos tasses." (page 11).
Les deux hommes engagent la conversation.
Citation :
"Tu lui as demandé où il allait.
- A Lingshan.
- Quoi ?
- Lingshan, la Montagne de l'Ame.
Toi aussi, tu as parcouru la Chine du nord au sud et tu es allé dans de nombreuses montagnes réputées, pourtant, tu n'as jamais entendu parler de ce lieu.
[...]
- Vous étudiez l'écologie ? Vous êtes biologiste ? Paléoanthropologue ? Archéologue ?
- Je m'intéresse davantage aux vivants, dit-il en faisant non de la tête à chacune de tes propositions.
- Vous faites des enquêtes sur les traditions populaires ? Vous êtes sociologue ? Spécialiste du folklore ? Ethnologue ? Ou alors journaliste ? Aventurier ?
- Je suis tout cela, en amateur. " (pages 11-13)
Puis, leurs chemins se séparent. Le livre va suivre les pérégrinations de ces deux hommes, en alternance. Tout le livre n'est pas écrit en tutoiement. On aura des "tu", des "je"...

On va donc voyager dans cette Chine du Sud avec nos deux hommes. On apprendra quelques éléments biographiques expliquant la quête de cette Montagne.
Citation :
"Au bout du pont se trouvent deux rangées de gargotes. Dans celle de gauche, tu manges un bol de fromage de soja en gelée, ce genre de fromage de soja tendre et délicieux, bien assaisonné, que l'on vendait à travers rues et venelles et qui, pendant un temps avait disparu, mais qui est aujourd'hui de nouveau fabriqué grâce à une recette transmise de père en fils. [...] En dégustant ces mets de nos ancêtres, tu écoutes les conversations des clients et des patrons qui connaissent bien le lieu. Tu voudrais te rapprocher et te mêler à eux en utilisant leur doux langage à l'accent campagnard. Tu as vécu longtemps en ville et tu as besoin d'entretenir en toi une grande nostalgie du pays natal, tu voudrais qu'il te procure un peu de réconfort, pour que tu puisses retourner à l'époque de ton enfance et retrouver tes souvenirs perdus." (pages 18-19).
Puis, c'est le deuxième chapitre. On suit l'autre homme, "je".
Citation :
"A mi-chemin entre les hauts plateaux tibétains et le bassin du Sichuan, au pays de l'ethnie qiang, dans la partie médiane des monts Qionglai, j'ai vu l'adoration du feu et une survivance de la civilisation originelle de l'humanité. Les ancêtres de chaque ethnie ont vénéré le feu qui leur a apporté de la civilisation. C'est un dieu. [...]
Il me dit qu'il appartient à l'ethnie qiang, qu'il est originaire du village de Gengda. Gêné de lui poser tout de suite des questions sur les dieux et les démons, je lui dis simplement que je suis venu étudier les chants populaires de ces montagnes et je lui demande si l'on y pratique encore la danse appelée gezhuang. Il déclare que lui-même en est capable, que jadis, hommes et femmes dansaient autour du feu jusqu'au petit matin, mais que, plus tard, ce fut interdit.
- Pourquoi ? Je connais parfaitement la réponse, mais pose quand même la question.
- A cause de la Révolution culturelle. On dit que les paroles des chansons étaient malsaines et elles ont été remplacées par les citations de Mao." (pages 23-24)
Ah, la Révolution culturelle... Les années sombres sont souvent évoquées : vies gâchées, pans culturels détruits (masques nuo brûlés comme bois de chauffage...)

Le lecteur aura son content d'histoires, d'anecdotes (notamment une très bonne, qui date de la dynastie des Jin, au chapitre 48), de fragments de vies (ah, le danger de la rencontre avec le serpent qi !), de proverbes et autres jolies phrases ("Même le lièvre comprend qu'il ne doit pas manger l'herbe près de son terrier", page 69), de descriptions ethnograhiques souvent très intéressantes.

Au hasard d'une rencontre, on apprend aussi des éléments fascinants sur les pandas. Sur leur nourriture :
Citation :
"Il est venu recueillir des spécimens de bambous-flèches, la nourriture des pandas. [...] Nous ne trouvons aucun bambou vivant. Il m'explique que soixante ans s'écoulent entre le moment où ils fleurissent et germent et celui où ils se dessèchent, puis refont une pousse avant de refleurir. C'est exactement la durée d'un kalpa, la succession des existences et des renaissances dans la religion bouddhiste." (page 76)
... mais aussi sur les dangers que peuvent représenter ces braves bêtes :
Citation :
"A la ferme d'élevage des pandas située au centre de gestion, au pied de la montagne, un journaliste qui voulait montrer que les pandas étaient aussi gentils qu'un petit chat avait essayé de se faire prendre en photo avec l'un d'eux en le tenant dans ses bras. D'un coup de griffe, celui-ci lui avait arraché les organes génitaux et l'on avait dû envoyer le bonhomme en jeep à Chengdu pour lui sauver la vie." (page 61)
On ne regarde plus les pandas de la même façon, après...


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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 6 Oct 2013 - 22:41

On parle donc des animaux... mais aussi de leur disparition.
Citation :
"- En général, le tigre n'attaque pas l'homme alors que celui-ci le poursuit partout pour l'exterminer. On ne trouve plus trace des tigres en Chine du Sud. Il faudrait que tu sois particulièrement chanceux pour en rencontrer un maintenant.
Il dit cela sur un ton de moquerie.
- Et la liqueur de tigres qu'on vend partout ?
- C'est de la blague ! Même les musées n'arrivent pas à recueillir des spécimens. Ces dix dernières années, on n'a pas acheté une seule peau de tigre dans tout le pays. Quelqu'un s'est rendu dans un village du Fujian pour acheter un squelette de tigre, mais une fois expertisé, on s'est aperçu qu'il s'agissait d'os de porc et de chien !" (pages 77-78).
Les personnes rencontrées parlent fréquemment de la nature surexploitée, de déforestations massives, de la disparition des poissons...
On entendra également des histoires d'hommes sauvages, que des paysans auraient aperçus... et on aura même une explication, de façon inattendue.

Mais tout n'est pas totalement réussi. Les personnages féminins, par exemple. Leurs apparitions permettent d'apporter un peu de variété, mais elles semblent souvent être des faire-valoir, et les discussions sont parfois très longues...

Il y a également tout un chapitre (52) très explicatif :
Citation :
"Dans ce long monologue, « tu » est l'objet de mon écrit, en fait c'est un moi qui m'écoute attentivement, « tu » n'est que l'ombre de moi. " (page 421)
Gao Xingxjian éprouve le besoin de justifier la forme et le contenu de son livre :
Citation :
"La différence entre le roman et la philosophie vient de ce que le roman est une production de la sensibilité, il plonge dans un mélange de désirs les codes des signaux arbitrairement construits, et, au moment où ce système se dissout et se transforme en cellules, la vie apparaît. On en voit alors la gestation et la naissance, ce qui est encore plus intéressant que les jeux de l'esprit, mais, comme la vie, il ne répond à aucune finalité." (page 424).
Curieusement, il en remet une couche, un peu plus tard :
Citation :
"- Ce n'est pas un roman !
- Qu'est-ce alors ? demande-t-il.
- Un roman doit comporter une histoire complète." (page 599)
C'est un livre de voyages, d'anecdotes amusantes ou tragiques, de méditations, d'histoires sur la Chine récente, d'évocations de la Chine plus ancienne...

Ce n'est donc pas un roman, c'est un livre curieux, par moments extrêmement intéressant, à d'autres moments un peu pénible voire lourd (un peu complaisant dans l'exhibitionnisme du genre "regardez bien, je fais un livre expérimental"). L'intérêt fait le yo-yo. Mais on sait que même si l'on est dans un passage pas forcément très intéressant, il ne durera pas longtemps, et que l'intérêt va être relancé.

C'est un livre hors normes, pas banal, et globalement, malgré quelques défauts, vraiment très bon.


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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Dim 6 Oct 2013 - 22:47

Et oui, le passage sur les pandas est marquant. dentsblanches 

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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Lun 7 Oct 2013 - 6:24

La montagne de l'âme est un livre que j'ai repéré il y a belle lurette. Une poétesse a d'ailleurs déjà inclus dans son plan de cours - auquel j'ai déjà assisté en tant qu'étudiant - un autre livre de Gao Xingjian, Le livre de l'homme seul. De la manière que les choses sont présentées, nous avons l'impression d'un ying-yang. Pour l'anecdote du Panda, faudrait pas faire l'erreur de jouer au kung-fu avec lui... Wink

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De Gaulle, citant Nietzsche

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MessageSujet: Re: Gao Xingjian [Chine]   Lun 7 Oct 2013 - 7:08

Comme le dit Coline, pour l'instant il tient compagnie à mes autres livres, et il attend patiemment son heure, et sa propriétaire attend aussi son moment pour s'y frotter.
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Gao Xingjian [Chine]
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