Une femme à Berlin.
Voici quelques extraits de ce livre, que je n'ai pas encore lu mais que j'ai regardé ce soir pour en extraire quelques passages. Un choc !
J'aurais aimé ouvrir un fil dans la rubrique "littérature non romanesque" , mais l'auteur est anonyme et je ne sais comment l'intituler ; j'ai donc pensé que cette rubrique était la plus appropriée en attendant l'avis des modos.
La préface de Hans Magnus Enzensberger est instructive. L'auteur n'est pas connu, mais il semble évident qu'il s'agit d'une jounaliste expérimentée ayant effectué des voyages à l'étranger. Elle écrivit son récit entre avril et juin 45 sur des cahiers d'écoliers, dans des abris anti-aériens qui protégeaient un tant soit peu des bombardements, des pillages et des viols de l'armée soviétique. Elle les recopia quelques mois plus tard sur
"121 pages de papier gris, à texture grossière, tel qu'on en fabriquait durant les guerre" et les confia à un collègue journaliste.
Le livre fut publié pour la première fois en 1954 chez un éditeur américain, et seulement 5 ans plus tard en Allemagne.
" De toute évidence, le public allemand n'était pas préparé à accepter le récit de faits aussi dérangeants. L'un des rares critiques qui finirent tout de même par en faire état déplora ce qu'il appelait l'immoralité éhontée de l'auteur. Le public féminin allemand n'était pas supposé témoigner de la réalité des viols ; pas plus que les hommes allemands n'étaient censés apparaître comme des spectateurs impuissants devant les vainqueurs russes qui s'emparaient de leurs femmes comme d'un butin de guerre."
"La vision politique de l'auteur fut un facteur aggravant ; sans s'apitoyer sur elle-même, elle observe froidement le comportement de ses compatriotes avant et après la chute du régime, et inflige un cinglant camouflet à l'autocompassion et à l'amnésie de l'après-guerre. Il n'est donc pas étonnant que le livre n'ait rencontré que silence et hostilité."Par la suite, l'auteur ne souhaita pas que le livre soit réhédité de son vivant. Il reparut en 2001 après avoir été éclipsé durant plus de quarante ans.
J'ai donc recopié le début du récit, suivi de quelques extraits choisis un peu au hasard dans le premier tiers du livre, mais qui me semblent assez représentatifs de ce que j'ai pu voir en feuilletant l'ouvrage. J'ajoute que certaines scènes ( que je n'ai pas recopiées ici) , relatant les violences subies par la narratrices et ses compagnes d'infortune, sont très difficiles à lire, bien que racontées de façon sobre, sans crudité excessive. Ca n'en est que plus fort.
J'espère que ces extraits vous donneront une idée de ce témoignage remarquable, et nécessaire. Je comprendrais que vous trouviez que j'ai cité de trop nombreux passages, mais je n'ai pas les mots pour dire à quel point ce texte me bouleverse. Et ces extraits ne concernent que les 135 premières pages du livre qui en compte près de 400.
Histoire d'un allemand de Sebastian Haffner fut pour moi un véritable choc, magistral témoignage sur la montée de nazisme vécue de l'intérieur ;
Une femme à Berlin, bien que totalement différent dans la forme, me paraît être un livre aussi fort sur le vécu des femmes dans le Berlin dévasté envahi par les Russes. Chez ces deux auteurs je retrouve une grande force d'évocation, mais aussi un recul, une analyse de la situation étonnants.
A lire lorsqu'on se sent prêt, mais à lire...
Une femme à Berlin.
Journal
20 avril - 22 juin 1945Chronique commencée le jour où Berlin vit pour la première fois la guerre dans les yeux.
Vendredi 20 avril, 16 heures. Oui, c'est bien la guerre qui déferle sur Berlin. Hier encore ce n'était qu'un grondement lointain, aujourd'hui c'est un roulement continu. On respire les détonations. L'oreille est assourdie, l'ouïe ne perçoit plus que le feu des gros calibres. Plus moyen de s'orienter. Nous vivons dans un cercle de canons d'armes braquées sur nous, et il se resserre d'heure en heure.
A intervalles, les longues pauses d'un silence devenu inhabituel. On remarque soudain le printemps. Des ruines noircies du quartier s'élèvent par bouffées les senteurs de lilas oubliés dans des jardins sans maîtres. Devant le cinéma, le moignon d'acacia mousse de verdure. Entre deux hurlements de sirènes, des hommes ont sans doute trouvé le temps de bêcher leur petit jardin familial, car autour des cabanons de la Berliner Strasse la terre est fraîchement retournée. Seuls les oiseaux se méfient de se mois d'avril ; les moineaux boudent notre gouttière.
(...)
Mercredi 25 avril 1945,l'après-midi Je récapitule : vers 1 heure du matin, j'ai quitté la cave pour regagner le premier étage et m'étendre sur le divan, chez la veuve. Soudaine et violente chute de bombes, l'attaque aérienne se déchaîne. J'attends, je vogue dans un demi-sommeil, tout m'est égal. La vitre a volé en éclats, le vent s'engouffre avec des relents d'incendie . Sous ma couette, j'ai le sentiment imbécile d'être en sécurité, comme si la literie était en métal. Alors qu'en réalisé elle constitue un réel danger. Le docteur H. a raconté qu'un jour qu'il avait dû soigner une femme atteinte par des projectiles dans son lit, des particules de l'édredon avaient pénétré dans ses plaies et il était presque impossible de les en extraire. Mais il arrive un moment où l'on est mort de fatigue, et où cette fatigue l'emporte sur la peur. C'est sans doute pour cela que les soldats du front finissent aussi par s'endormir dans leur gadoue.
(...)
Un quart d'heure plus tard, quelqu'un a remarqué que les radiateurs fuyaient. Nous nous sommes tous précipités à l'étage. Enfin non, pas vraiment tous. La femme du postier, par exemple, a exhibé un certificat médical et crié que son mari était cardiaque, et ne pouvait donc nous accompagner. Le Schimdt des rideaux a aussitôt pressé sur son cœur sa grosse patte de vieillard, tachetée de jaune. D'autres aussi hésitaient, jusqu'à ce que Mlle Behn se mette à hurler comme il se doit sur un chef de meute _" Bande d'idiots, vous braillez vos âneries et en haut vos baraques vont bientôt être emportées par les eaux ", puis elle est partie à l'assaut, sans se soucier de savoir qui la suivait. Je me suis précipitée à sa suite avec une quinzaine d'autres créatures.
(...)
La veuve s'assied près de moi sur le bord du lit, elle est en train d'ôter ses souliers quand... vacarme, fracas.
Pauvre porte de derrière, pitoyable fortification ! Ca tape, ça cogne, les chaises valsent sur les dalles. On entend des pas qui se précipitent, des hommes qui se bousculent, des voix rudes et grossières. Nous nous regardons. Une fissure dans le mur qui sépare la cuisine de la salle à manger laisse entrevoir une lueur vacillante. Maintenant, les pas sont dans le vestibule. Quelqu'un est en train d'enfoncer la porte de notre chambre.
Un, deux, trois, quatre types. Tous lourdement armés, mitraillettes à la hanche. Ils nous jettent un rapide coup d'oeil, à nous, les deux femmes, sans dire un mot. L'un d'eux traverse aussitôt la pièce jusqu'à l'armoire, ouvre les deux tiroirs, y farfouille, les referme brutalement, dit quelque chose d'un ton méprisant et sort à pas lourds. On l'entend fureter dans la pièce voisine qu'occupait jadis le sous-locataire de la veuve, avant de devoir rejoindre le Volkssturm. Les trois autres restent là sans rien faire, chuchotent entre eux, m'examinent à la dérobée. La veuve s'est rechaussée en toute hâte, elle marmonne qu'elle va monter chercher de l'aide dans les autres appartements. Là voilà partie. Aucun homme ne la retient.
Que faire ? D'un coup je me sens follement ridicule dans ma chemise de nuit rose bonbon avec ses petits rubans, assise là sur mon lit, devant ces trois gaillards étrangers.
(...)
Une image étrange me vient à l'esprit, une sorte de rêve éveillé que j'ai eu très tôt ce matin quand j'essayais en vain de m'endormir après le départ de Petka. C'est comme si j'étais étendue sur mon lit et qu'en même temps je me voyais couchée là, tandis qu'un être lumineux et blanc sortait de mon corps : une sorte d'ange, mais sans ailes, qui montait droit comme une flèche. En écrivant je ressens encore ce sentiment d'envol, d'ascension. Il s'agit bien sûr d'un rêve, d'un rêve de fuite. Mon moi abandonne ce pauvre corps souillé, profané. Il s'en éloigne et s'élève vers de hautes sphères. Il ne faut pas que mon moi soit affecté. Je veux me débarrasser de tout ça. Serais-je en train de perdre la tête ? Non, car en ces instants là je la sens froide, et mes mains sont fermes et calmes.
(...)
J'en suis venue à me demander si le fait de connaître un peu le russe était un bonheur ou un malheur. D'un côté, cela me confère une certaine assurance qui fait défaut aux autres. Ce qu'ils perçoivent comme des sons animaux, des cris inhumains résonne à mes oreilles comme du langage humain _ la langue mélodieuse, richement structurée d'un Pouchkine ou d'un Tolstoï". Ce qui ne m'empêche pas d'avoir peur, très peur, toujours peur ( un peu moins depuis qu'Anatol est là ) ; mais quand je m'adresse à eux, c'est d'être humain à être humain, et je sui capable de distinguer ceux qui sont mauvais de ceux qui sont supportables, je sépare le bon grain de l'ivraie, je sais me forger une image de chacun. Pour la première fois aussi, je prends conscience de ma qualité de témoin. Il y a sans doute peu de gens dans cette ville qui puissent s'entretenir avec eux ; qui ont vu leurs bouleaux, leurs villages, leurs paysans et leurs sandales de raphia, leurs bâtisses qui ont poussé comme des champigons et dont ils sont si fiers _ eux qui aujourd'hui ne sont pas plus reluisants que moi, malgré leurs bottes de soldats. En revanche, les autres, ceux qui ne comprennent pas leur langue, ont la tâche plus facile. L'envahisseur leur demeure étranger, ils peuvent creuser un fossé plus profond entre eux et lui, et se convaincre que ce ne sont pas des hommes comme nous ; peut-être sont-ils encore à un stade d'évolution inférieur parce que le peuple est plus jeune et plus proche de ses origines que nous. Les Teutons ont dû se omporter de la même manière quand ils ont envahi Rome et se sont emparés des Romaines vaincues, de ces femmes au parfum subtil, à la chevelure savamment coiffée, aux pieds et aux mains soignés. La situation du vaincu, c'est toujours le paprika sur la viande...
(...)
Retour à lundi, 30 avril 1945.Lever du jour, mêlé de gris et de rose. Le froid souffle par les fenêtres béantes, goût de fumée dans la bouche. Revoilà le chant du coq. Cette heure matinale est à moi seule. J'époussète, balaie les paquets de cigarettes vides, les arêtes de poissons et les miettes de pain, efface les anneaux laissés par les verres de schnaps sur la table. Puis modeste toilette dans la salle de bains, avec le contenu de deux tasses d'eau. Mes moments de plus grand bonheur se situent entre 5 et 7 heures du matin, quand la veuve et M. Pauli dorment encore, si tant est bien sûr que le mot bonheur convienne dans ce cas-ci. C'est un bonheur tout relatif. Je rapièce et ravaude un peu, et savonne l'une de mes deux chemises. ces heures là, nous savons qu'aucun Russe ne fera intrusion.