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 Patrice Desbiens

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Patrice Desbiens   Jeu 11 Juil 2013 - 11:39



Patrice Desbiens (1948-...) est un poète franco-ontarien et québécois adoptif. C'est à peine si je le connais de nom et de réputation. Il serait un poète beat. Une de mes collègues en classe caresse le projet de faire une thèse de maîtrise sur son oeuvre. Ce dont je peux vous assurer, c'est que Patrice Desbiens est réputé dans ce qu'il fait. Son nom revient assez souvent au fil des années. J'y reviendrai.

Pour plus d'informations sur son oeuvre, vous pouvez lire ici un texte le concernant de Jean-Sébastien Ménard : http://www.terranovamagazine.ca/43/pages/livre.html.

Citation :
Récit poétique

   1974 : Ici, Editions à Mitaine,
   1977 : Les conséquences de la vie, Prise de parole,
   1979 : L'Espace qui reste, Prise de parole,
   1981 : L'Homme invisible, Prise de parole,
   1983 : Sudbury textes 1981-1983, Prise de parole,
   1985 : Dans l'après-midi cardiaque, Prise de parole, Finaliste du Prix du Gouverneur général,
   1987 : Les cascadeurs de l'amour, Prise de Parole,
   1988 : Poèmes anglais Prise de parole,
   1988 : Amour ambulance, Écrits des forges,
   1995 : Un pépin de pomme sur un poêle à bois, Prise de parole, Prix Champlain,
   1997 : L'effet de la pluie poussée par le vent sur les bâtiments, Docteur Sax,
   1997 : La fissure de la fiction, Prise de Parole,Prix de poésie des Terrasses Saint-Sulpice,
   1999 : Rouleaux de printemps, Prise de parole,
   2001 : Bleu comme un feu, Prise de parole,
   2002 : Hennissements, Prise de parole,
   2004 : Grosse guitare rouge, livre cd avec René Lussier, Prise de parole,
   2005 : Désâmé, Prise de parole,
   2007 : En temps et lieux, L'Oie de Cravan,
   2008 : Homme invisible (L') / The Invisible Man suivi de Les cascadeurs de l'amour, Prise de parole,
   2008 : Décalage, Prise de parole,
   2008 : En temps et lieux 2, L'Oie de Cravan,
   2009 : En temps et lieux 3, L'Oie de Cravan,
   2011 : Pour de vrai, L'Oie de Cravan.
   2013 : Les abats du jour, L'Oie de Cravan.

Document audio

   1985 : La cuisine de la poésie présente: Patrice Desbiens, Prise de parole
   1999 : Patrice Desbiens et les moyens du bord, avec René Lussier, Guillaume Dostaler, Jean Derome et Pierre Tanguay, Prise de parole
   1999 : Ambiance Magnétique, CD

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De Gaulle, citant Nietzsche

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jack-hubert bukowski
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Sam 15 Mar 2014 - 9:28

Citation :
1995 : Un pépin de pomme sur un poêle à bois, Prise de parole, Prix Champlain,

Patrice Desbiens écrit une belle poésie. Il explore le phénomène de son identité franco-ontarienne. Dans le cas de ce recueil, il revient sur son enfance. C'est poétique en mausus. Je dois remonter à La promenade de Robert Walser pour comparer le type d'impression qu'il a laissé sur moi.

Le début du recueil est fort évocateur. Je vous laisse le soin de lire. Je pige plus loin...

Patrice Desbiens, Un pépin de pomme sur un poêle à bois, 2011 [1995], Sudbury : Prise de parole, p. 32-33. a écrit:

Fleur-Ange Scanlan.
Elle marie Alfred.
Devient Desbiens. Il vient peut-être de la Gaspésie
peut-être de la Côte-Nord.
Personne le sait.
Elle le rencontre à Montréal et
tombe dans les pommes
en amour avec le coeur
qui se débat comme une
patate au four.
Mémére mémoire.
Mémére miroir.
Mémoire massacrée.
Elle sait ce qui l'attend.
Elle s'étend sur les draps de
neige grise du Canada.
Les jambes ouvertes et
les yeux fermés comme si
elle donnait déjà naissance
elle reçoit l'idée de ses
enfants.

Vous pouvez avoir ici une idée du style de Desbiens. Il se promène entre la prose et les vers poétiques. En bon kerouacien, je trouve que Desbiens a bien intégré cet héritage nord-américain.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Sam 15 Mar 2014 - 10:02

Citation :
2008 : Homme invisible (L') / The Invisible Man suivi de Les cascadeurs de l'amour, Prise de parole,

Patrice Desbiens remonte aux origines de la genèse de son projet poétique dans L'homme invisible. Il écrit en prose principalement dans ce livre. Mais ce n'est pas exactement en prose puisque distribué page par page et sur des lignes volantes.

Les versions françaises et anglaises diffèrent. Patrice Desbiens écrit dans les deux langues. Je vous cite un exemple :

Citation :
27

(version française)

L'homme invisible se promène visiblement le long des rues.
C'est ça qu'on fait quand on est sur le bien-être...
Tout le monde qu'il rencontre lui est étrange.
Tous ces visages d'étrangers.
Il les connaît tous.

Monte la rue... Descend la rue...
Descend la rue... Monte la rue...
Ah si mon moine voulait danser...
L'homme invisible se voit réfléchi partout, dans toutes les
vitrines.
Son regard se regardant.
Les magasins fermés.

(version anglaise)

The invisible man goes on and on.
Like someone driving from stop sign to stop sign.
Looking for someone like somone keeping his eyes open
for a last chance gas station.
Looking for a country like someone fumbling for a light
switch in the dark.

Il fallait tout de même se montrer brave pour décrire la condition franco-ontarienne et parler d'homme invisible. Il explique que les Anglo-Canadiens et les Québécois d'origine francophone se voient comme une majorité, ce qui est différent des minorités franco-canadiennes.

Un peu plus tard, nous pouvons lire en français :

Citation :
33

Dans la mémoire tampax de l'homme invisible, le sang des sou-
venirs, le sang des images est absorbé à une vitesse lancinante.
L'homme invisible n'ose plus rien dire, n'ose plus rien faire.
Il devient un bateau dans une bouteille.
Il développe des pouvoirs de caméléon. Il s'en sert de plus
en plus souvent.
Il glisse d'une personne à l'autre, d'une femme à l'autre,
d'un pays à l'autre comme un lézard d'une roche à l'autre.
Pour un moment, il pense à quelque chose, à quelqu'un.
Mais l'instant d'après, il se secoue la tête et, d'un coup de sa
langue fourchue, commande une autre bière...

Patrice Desbiens est LE poète à voir chez les Franco-ontariens et Québécois d'adoption... son projet est assez unique et ambitieux.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Sam 15 Mar 2014 - 10:06

mmmh... tu aurais un autre ensemble en bilingue, juste pour voir ?

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Je suis snob, j'ai lu un Mickey Spillane.
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Sam 15 Mar 2014 - 10:11

Ouaip... exemple assez évocateur...

Citation :
45

(version française)

Tiens...
Où est l'homme invisible?
Il était là il y a quelques instants.
On frappe à sa porte.
Fouille ses poches.
Fait sonner le change dans ses poches.
Frappe encore.
Rien.
Tiens...

(version anglaise)

The invisible man gets his last cheque from the bad movie's
studio.
He changes the money into American travellers' cheques.

Someone knocks at his apartment door.
The invisible man doesn't live here anymore.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Ven 10 Oct 2014 - 10:13

«Jaco Pastorius» est un poème de la plume de Patrice Desbiens pigé dans le recueil rassemblé de François Hébert intitulé J'partirai.

J'avais déjà relevé le poème en lisant Un pépin de pomme sur un poêle à bois. Sur le coup, je n'avais pas pensé à vous le retranscrire. Il est en tout cas assez emblématique de l'oeuvre de Desbiens :

Patrice Desbiens a écrit:

«Jaco Pastorius»

in memoriam


Juste comme on pense être éternel
on nous sort du bar par
le chignon du coeur.

Dehors c'est la mort
qui nous attend
souriante et bandée
comme un bouncer
qui flaire une proie
facile.

On s'endort sur
un matelas de sang
et juste comme on pense
être éternel
on se réveille assassiné
dans une ruelle au fond
d'une ville sans nom et
sans âme où
seulement Dieu et
sa gang sont
éternels.

Les lumières de l'ambulance
fouettent le corps
comme des spots à un
spectacle d'adieu
et dans les loges
les miroirs sont vides.

Il n'y aura pas de rappel.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Dim 25 Jan 2015 - 9:32

Je viens de reprendre mes lectures de Patrice Desbiens. C'est désormais le monstre sacré de la littérature franco-ontarienne. Il a émigré au Québec en plus, ce qui rend son expérience assez unique dans notre paysage. Je lis actuellement Poèmes anglais. Le pays de personne. La fissure de la fiction. À mon sens, il est encore plus important que Gaston Miron dans son travail de poète. Gaston Miron était à peu près inégalable comme ambassadeur de la condition québécoise du poème, mais avait négligé d'écrire une oeuvre encore plus étendue.

Patrice Desbiens me semble se rapprocher sur plusieurs plans d'un Charles Bukowski quoiqu'il soit encore plus proche des poètes de la francophonie canadienne. Je vous reviendrai sous peu avec quelques extraits de poèmes pour rendre compte d'une autre lecture enrichissante de ses poèmes.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 28 Jan 2015 - 11:44

Patrice Desbiens est un poète de la narration. Il veut bien nous faire dire qu'il se lance dans un roman, mais il n'en revient qu'au poème qu'il nous dit. Avec humour et tendresse, il nous témoigne du souffle qui l'anime. En tant que poète, il est difficile de gagner sa vie en vivant uniquement de la plume. Il nous le décrit avec maestria dans les trois recueils poétiques assemblés que je viens de lire.

Poèmes anglais. Le pays de personne. La fissure de la fiction

C'est bien vite dit... la poésie de Patrice Desbiens est ample tout comme elle peut éclater par sa brièveté. Sans avertissement, il nous résume dans Le pays de personne :

Citation :
«Sans-abri»

Sans-abri
et
sans voix

pour eux
Les feuilles d'automne
ne sont

ni poème
ni chanson
ni

maison

Un peu plus loin, il prend prétexte pour parler de Félix Leclerc :

Citation :
«Un poème pour Félix en écoutant Van»

Quand il chante
il se plante
comme un arbre
sur la scène

Aucun éloge
ne le déloge

Il chante et
s'enracine
dans les planches
comme un
peuplier

comme un peuple

Pour ma part, j'ai préféré Poèmes anglais et La fissure de la fiction puisque Patrice Desbiens y excelle dans l'art de la narration qui est au mieux ample et tout de même compacte par ses traits successifs :

Patrice Desbiens, Poèmes anglais a écrit:
VI

Je me promène
d'un bout à l'autre
de l'appartement.
Je cherche le
poème de Pâques.
Je cherche le poème
qui me fondra
dans la bouche
et non
dans les mains.
Je trouve le poème
juste pour m'apercevoir
que j'ai perdu
mon verre.
Je trouve mon verre
et je perds le poème.

Je me lève du poème
et je m'allume une
cigarette.

Je me lève de moi-même
je prends le cendrier et
je le vide dans le
plat de binnes
qui mijote
dans la cuisine.

Maintenant
j'ai perdu mon verre
j'ai perdu le poème
je me suis perdu
moi-même et
un bon plat de binnes.
Je tire ma cigarette
et ma cigarette
tire sur moi.

Toujours à la recherche
de moi-même,
je ne me trouve jamais,
c'est toujours les autres
qui me trouvent.

Dans La fissure de la fiction, nous avons un bon aperçu de l'humour de Patrice Desbiens. Il ne se voit pas autrement qu'écrire :

Patrice Desbiens, La fissure de la fiction a écrit:
On entend le vent qui siffle
Stella by Starlight dans
la fenêtre.
Il n'y a qu'une seule fenêtre.
Ce n'est pas par erreur.
C'est de l'architecture.
C'est de l'écriture.
Il écrit.
La poésie
c'est le fast-food de la
littérature.
Il aime le fast-food.
C'est la littérature des pauvres.
Il veut écrire un roman.
Mais pour le moment il est trop
pauvre.

Il regarde autour de lui.
Il sait qu'il est près de tout mais
il ne sait pas de quoi.
Il sait qu'il est venu à Montréal
pour écrire un roman.
Il se réveille toujours avec l'impression
d'être ailleurs.

Il se réveille avec une envie
d'écrire de la fiction mais
il réalise qu'il est trop près
de tout pour écrire
de la fiction.
À chaque fois qu'il essaie d'écrire
de la fiction, elle devient
de la poésie.
Il ne comprend plus rien.
C'est aussi bien :
ça l'aide à garder sa sainteté.

Le vent chante dans la fenêtre
comme l'esprit d'un vieux moine
zen.
Il ne se fait pas de promesses.
Il vit dans un pays où les griots
deviennent des itinérants.
Il vit dans un pays où
la sagesse couche dehors
printemps été automne hiver.
Il vit dans un pays où
il n'y a plus de fiction.

Intuitivement, Patrice Desbiens étoffe le propos de son poème. Il a tant vécu, s'est promené et revisite les classiques de la littérature au pays. Il n'en revient qu'à l'alma mater qui garde les écrivains canadiens français bien vivants. Il n'hésite pas à dénoncer les travers de ses semblables franco-ontariens dans la perte de leurs repères linguistiques. Peu à peu, il renoue avec l'héritage québécois tout en appelant à l'héritage ontarien dont il est issu et dont les gens en oublient l'histoire. Forcément, son propos est engagé et pourtant il en reste au registre poétique pour témoigner de ce qui relève la condition humaine dans la banalité du quotidien.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Ven 1 Jan 2016 - 11:52

Je viens de lire pour une deuxième fois le recueil Vallée des cicatrices (2015) en deux jours. La poésie qui s'y lit coule comme de source. Patrice Desbiens a vécu à Montréal et on le sent. Nous le sentons taraudé par les conditions socioéconomiques qui touchent les poètes et les gens simples. Je n'avais pas encore lu le recueil, et il semble bien que j'avais deviné ses vers et les thèmes qui se dessinaient en cours de route. Il commence le recueil en force en évoquant les Hubert Aquin, Hector de Saint-Denys Garneau et Alain Grandbois, le dernier étant le seul nommé en bonne et due forme.

Je vous livre un premier poème qui se dessine en filigrane :

Citation :
«un chat, deux chats, tout disparaît»

1.
un chat est soulevé
comme un sac sale et fou
poussé par le vent

un petit trou de ciel
dans ses yeux

2.
dans une fenêtre
un chat fait gazouiller
l'oiseau dans sa gorge

le chat cligne des yeux
et la pluie disparaît
de reculons dans les
nuages qui disparaissent
paresseusement

3.
maison monde ville chat
tout disparaît
dans un poème qu'on
n'écrira jamais

Vallée des cicatrices, 2015, p. 13.

Un peu plus loin, il y a un passage qui me fait sourire car il évoque l'univers qui m'est familier de How I met your mother :

Citation :
«drones»

dans la nuit fluide
dans un silence
d'anges
des drones voltigent
en vautours
au-dessus
de la ville

un jeune homme et
une jeune femme
luisants et souples
sous leur parapluie
nagent l'un dans
l'autre dans
l'eau
jusqu'à

l'au-delà

Ibid., p. 17.

À la fin du recueil, il y a une suite poétique sublime qui revient sur l'une de ses aventures avec les femmes, «elle et sa sorte», p. 47-57. Pour des questions évidentes de droits d'auteur, je vous livre en toute simplicité l'un des mécanismes de sa poésie assez fluide :

Citation :
6.
pelure par pelure
poème par poème
elle se pèle
elle s'épelle
elle se révèle
comme un oignon

dans les confessionnaux
les prêtres pleurent comme
des madeleines

Ibid., p. 52.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 3 Fév 2016 - 10:53

Je viens de relire Un pépin de pomme sur un poêle de bois. J'avoue que l'impression reste assez durable sur moi. J'appartiens a la contrée du poème. Je vous parlais de Walser et de La promenade pour comparer le genre d'impression que Desbiens avait eu sur moi.

Je dirai en gros qu'il est difficile de reproduire un effet d'une telle magnitude dans une nouvelle, un roman, qu'on obtient dans un poème. Je conçois tout à fait qu'une impression de lecture convient mieux quand nous reconnaissons nos sensibilités de lecteur. Patrice Desbiens utilise la poésie narrative et dans ce recueil, le résultat est incomparable.

Dans les recueils que Desbiens écrit, le résultat est variable. Assez souvent, la poésie sera hachurée, saccadée, avec une espèce d'effet décalé dans le rythme obtenu... Dans Un pépin [...], la fluidité est telle que le récit nous happe par le ton de confidence que Patrice Desbiens nous offre. La poésie s'offre à la suite. Elle est seulement entrecoupée de pauses tout aussi brèves qu'elles reprennent l'élan. La voix, le fait de parler de maman avec tendresse, tout ça fait en sorte que Desbiens est assez beat, assez tendre dans sa manière de raconter.

Le propos est assez onctueux mais en même temps, le désabusement nous désarme. Non, ce ne serait pas juste de le dire. Desbiens a tout simplement sa manière de nous faire sentir le ton particulier d'une vie. Je vous laisse un extrait :

Patrice Desbiens, Un pépin de pomme sur un poêle de bois, 2011 (c1995), Sudbury : Prise de parole, p. 47-48. a écrit:
J'écris ceci :
Je dors sous des viaducs sous
un ciel bleu fer.
Un ange aux robes sales
est accroupi
de tout son poids
sur ma poitrine.
Il est pesant comme une
poutre et il suce mon
souffle.
Il me conte des histoires où
il y a juste la queue et
la tête.
Les histoires me rentrent
par une oreille et
restent là.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Mer 3 Fév 2016 - 19:01

La poésie c' est une belle "contrée", mais il faut vouloir l' atteindre et l' explorer. Desbiens, ça me touche.


Le dernier poème d’amour

1.
Je me rappelle des trains
Je me rappelle des trains qui se promenaient
de droite à gauche à droite dans les grandes
fenêtres de ton grand appartement sous le
petit ciel de Sudbury.

Deux ans si c’est pas plus et je n’oublie
pas le goût de ton cou le goût de ta peau
ton dos beau comme une pleine lune dans
mon lit.
Le goût de te voir et le coût de l’amour
et nos chairs hypothéquées jusqu’au dernier
sang.

Je me rappelle des trains qui ont déraillé
dans tes yeux
Le nettoyage a été long.

2.
Dans le restaurant on vieillit autour
d’un verre de vin.
Dehors le scénario est toujours le même :
une banque sur un coin une église sur l’autre.
L’amour nous évite comme quelqu’un qui
nous doit de l’argent.
Tu es en face de moi et
tu es en feu dans moi et
je te désire.
Ton manteau de fourrure ton sourire
ô animal de mes réveils soudains.

Ensoleillée mais froide
ta beauté s’étend comme des violons
sur la neige brûlée.
Tes yeux trempes
tes yeux trompent.

Le silence se couche entre nous.

3.
Cette photo de toi tu es quelque part
dans ce brouillard de couleur tu
pars dans ton char ton oldsmobile
mouillée et rouillée c’est évidement
l’automne ou peut-être même
le printemps c’est une mauvaise photo
du bon vieux temps
un polaroid trop près de la mémoire.

Tu te peignes dans le rétroviseur
je te colle sur mes paupières pour
te voir quand je dors
et soudainement tu es dehors avec
le soleil dans les flaques d’eau et
les jeux du jeune et tu
es aussi belle en souvenir que dans
la vraie vie et

nous sommes les seuls survivants
de la guerre
et ceci
(Dans l’après-midi cardiaque, aussi inclus dans Sudbury, poèmes 1979-1985)
est le dernier poème d’amour
sur la terre.

– Patrice Desbiens, Le dernier poème d’amour

Référence : "Lunes funambules" : Reflets de la poésie d' ici et d' ailleurs

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L' imagination est l' histoire vraie du monde.
Roberto Juarroz
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Ven 5 Fév 2016 - 7:03

Ton enthousiasme fait plaisir à voir, Bix. Tu as bien choisi le dernier extrait pour nous montrer une facette un peu plus «crue» de la plume de Patrice Desbiens. Je t'encourage à lire quelques de ses recueils si jamais ils sont disponibles par chez vous...

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Ven 5 Fév 2016 - 7:29

Pour de vrai

Patrice Desbiens se promène tout au long de son oeuvre de la poésie - ou même prose - ample pour finir par se spécialiser dans la poésie narrative de style assez bref. Dans Grosse guitare rouge, nous pouvons même voir une poésie chantée et inspirée de la forme d'un haïku je crois... Mais Desbiens est assez dynamique et efficace dans ses vers et leur succession...

Je vous montre quelques extraits :

Patrice Desbiens, Pour de vrai, 2011, Montréal : L'Oie de Cravan, p. 13-14. a écrit:
«Un jour devant le Théâtre d'Aujourd'hui»

C'est Antonin Artaud
habillé en Patrick Straram
habillé en
Tonto
qui boit sa bière tablette
en cachette devant le
Théâtre d'Aujourd'hui.

Au-dessus de lui
les nuages dansent nus
(juste pour lui)
dans un ciel qui
s'allume et s'éteint
comme une marquise
de casino.

C'est un Chippewa
de Wawa
c'est un créole
de Capréol
c'est un Sioux
sans le sou
sens dessus dessous
de Sudbury.

Dormir là-dessus
ou
dormir là-dessous
ou
ne pas dormir
du tout

il s'en
fout.

Devant le
Théâtre d'Aujourd'hui
il est déjà
demain
et

son seul sanctuaire
est l'air qu'il
respire.

Ibid., p. 16. a écrit:
«L'annonce faite à Marie»

Son sourire est à l'horizon
qui n'attend que
le rouge à lèvres
d'un coucher de soleil.

Ces petits feux qui lui
dansent autour et lui
jouent des tours.

Elle se déshabille et
assise sur une souche
encore chaude de
coupe à blanc et
toute nue dans une
forêt vierge encore
fumante
elle fredonne un
air connu et
pose pour les
paparazzi.

À mon sens, Patrice Desbiens apprécie se référer aux écrivains et poètes québécois. Il s'inspire notamment d'Hubert Aquin ici :

Ibid., p. 22. a écrit:
«Trou de mémoire»

J'ai un trou de
mémoire où
j'avais une tache
de naissance.

C'est de là que
je viens et
c'est par là que
je m'en vas.

Je rentre et sors de
mon pas si propre
trou de mémoire.

Encore là...

Ibid., p. 59. a écrit:
«Pour de vrai...»

La fille me demande
Profession?
Je réponds
Poète et
elle dit
Pour de vrai?...
Dites-moi
un poème...

Me sentant nu comme
devant un médecin
je perds mes facultés
je perds mes dents et
ça se met à piquer
sous les points de suture
de mon sourire et
pas un poème me vient
à l'esprit
même pas un des miens
même pas pour me
sauver la vie
pour de vrai
cet après-midi
dans les bureaux de
l'assurance-maladie.

Je vous encourage à lire «Tout le bruit de l'Amérique», p. 35-37 et «Le poète le plus laite...», p. 53-54 si jamais vous mettez la main sur le recueil... Desbiens a écrit l'un de ses bons recueils.

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«L'amplitude des contradictions à l'intérieur d'une pensée constitue un critère de grandeur.»
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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Lun 22 Fév 2016 - 7:39

J'ai suffisamment reposé ma lecture de Sudbury. Poèmes 1979-1985 pour y revenir et tomber sur un poème Dans l'après-midi cardiaque. Il s'agit de «Hearst». Nous y trouvons les éléments qui me font apprécier la finesse de la poésie de Patrice Desbiens. Il a dédié son recueil à Richard Brautigan de qui je viens de parler.

Pour ma part, j'apprécie le recueil et une bonne partie de l'esthétique de Patrice Desbiens pour une raison précise : j'ai eu un grand-père qui avait des problèmes cardiaques. Tout ça donne une conscience des plus particulières face au côté dramatique d'une vie et la longue agonie qui peut en résulter. Cela nous fait aussi apprécier sa richesse.

Sans plus tarder, je passe à «Hearst» :

Citation :
«Hearst»

1.
Il fait froid à Hearst
La neige grimpe dans
les rideaux.
(arbres)
Un homme dans une maison
se vide un whisky.
Un skidoo tourne au ralenti
dans son coeur.

Une chanson triste passe
à la radio.
L'homme fait les cent pas
dans la cuisine
de sa maison.
À un moment donné
son poing part comme
un douze et
fait un trou dans
le mur.

2.
Plus tard sur la Main
un homme écarte la foule
comme un noyé
les vagues.

On le court avec un
extincteur.

Sa chemise de bûcheron
est ouverte et révèle
une poitrine en feu.

3.
À la gare centrale
il y avait des corneilles
de la grosseur d'un
avion de brousse et
de la noirceur d'une
soutane.

4.
Le long de la 11
entre Hearst et
Kapuskasing

une voiture sport
écrasée non
chiffonnée comme
le papier d'emballage
d'une barre de chocolat

un camion
en poignard
dans la forêt

toutou blanc
dans la
neige rouge.

5.
Mes yeux tachés
de sang sont
témoins de la
rigueur de
Hearst.

Je suis dans le wagon-bar
de l'ONR et
ça roule ça rock
ça se saoule
ça se frôle et
tout devient drôle et
triste en même
temps.

Exemple :
le cuisinier a l'air de
Claude Blanchard et
la nourriture
aussi.
Autre exemple :
le Grand Manitou
est un gars de
bicycle.
Ou encore :
des mains d'hommes
serrent des
coeurs de femmes
comme des
boules de bowling
le vendredi soir.

6.
Une tempête folklorique
fouette les flancs
du train.

À perte de vue
une barbe d'arbres
cache un
sourire sans dents.

Don't ever consider my willingness to embrace le destin d'une certaine poésie bien campée quelque part en terre d'Amérique.

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MessageSujet: Re: Patrice Desbiens   Dim 28 Fév 2016 - 9:07

Dans l'après-midi cardiaque (1985)

Pour le moment, je me contenterai de critiquer le recueil dans son ensemble. Il s'agit d'un des meilleurs de Desbiens. Le cycle des poèmes de Sudbury le révèle à la maturité de sa poésie. J'avais délaissé le méga-volume avant de commencer à lire Dans l'après-midi cardiaque. Je dois remercier Bix pour m'avoir rappelé à mes devoirs quant à la lecture de ce recueil capital dans l'oeuvre de Patrice Desbiens.

Patrice Desbiens doit sa consécration en tant que poète au fait d'avoir développé la capacité de décrire l'enfer de vivre dans une ville minière, que ce soit à Timmins ou à Sudbury... Voici un flash de cette fulgurance :

Patrice Desbiens, Sudbury. Poèmes 1979-1985, 2013, Sudbury : Prise de parole, coll. «Bibliothèque canadienne-française», p. 197. a écrit:
«Timmins»

[...]

Quand j'étais à Timmins
il y a très longtemps
je vivais dans moi
comme dans une mine
comme dans la
mémoire noire
d'une mine
remplie d'émigrants
enterrés vivants.

[...]

Je vous soumets un autre mini-extrait de poésie qui est caractéristique de sa démarche :

Ibid., p. 223. a écrit:
«L'écriture c'est une discipline»

[...]

7.
Mon ami le poète Robert Dickson me dit
L'Écriture C'est Une Discipline.
Je me vide un autre scotch et
je me concentre.
Il se vide un autre scotch et
me regarde.
La réalité nous regarde.
La réalité de nos regards.
Nos regards hagards.
Nos regards hangars.

[...]

Dans l'ensemble, le recueil est finement ciselé. La qualité ne souffre aucune anicroche. J'ai particulièrement accroché sur «Rigodon sur un air de Bo Diddley» et «Sainte colère». Tout comme Dany Laferrière a été adulé par ses fans et ses continuateurs parmi les écrivains, Patrice Desbiens est aujourd'hui le poète dont on se dit l'émule. Je vous dis, c'est difficile de faire mieux que ce qu'il fait comme poète.

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