Marie Zen littéraire

Messages: 8276 Inscription le: 26/02/2007 Localisation: Moorea
 | Sujet: Didier Eribon Mer 3 Fév 2010 - 1:28 | |
| Didier Eribon (né à Reims en 1953) est un intellectuel, sociologue et philosophe français. Il est professeur à la faculté de philosophie, sciences humaines et sociales de l'université d'Amiens. Retour à ReimsA venir Fayard C’est après la mort de son père, auquel il ne parlait plus depuis des années, que Didier Eribon est retourné à Reims. | Citation: | En relisant le beau texte de James Baldwin sur la mort de son père, une remarque m’a frappé. Il raconte qu’il avait repoussé le plus longtemps possible une visite à celui-ci,qu’il savait pourtant très malade. Et il commente: "J’avais dit à ma mère que c’était parce que je le haïssais. Mais ce n’était pas vrai. La vérité c’est que je l’avais haï et que je tenais à conserver cette haine. Je ne voulais pas voir la ruine qu’il était devenu: ce n’est pas une ruine que j’avais haïe." Et plus frappante encore m’a paru l’explication qu’il propose: « J’imagine que l’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent de manière si tenace à leurs haines, c’est qu’ils sentent bien que, une fois la haine disparue, ils se retrouveront confrontés à la douleur » La douleur, ou plutôt, en ce qui me concerne- car l’extinction de la haine ne fit naître en moi aucune douleur- l’impérieuse obligation de m’interroger sur moi-même, l’irrépressible désir de remonter dans le temps afin de comprendre les raisons pour lesquelles il me fut si difficile d’avoir le moindre échange avec celui que, au fond, je n’ai guère connu. Quand j’essaie de réfléchir, je me dis que je ne sais pas grand-chose de mon père. Que pensait-il? Oui, que pensait-il du monde dans lequel il vivait? De lui-même? Et des autres? Comment percevait-il les choses de la vie? Les choses de sa vie? Et notamment nos relations, de plus en plus tendues, puis de plus en plus distantes, puis notre absence de relations? Je fus stupéfait,il y a peu, d’apprendre que ,me voyant un jour dans une émission de télévision, il s’était mis à pleurer, submergé par l’émotion. Constater qu’un de ses fils avait atteint à ce qui représentait à ses yeux une réussite sociale à peine imaginable l’avait bouleversé. Il était prêt, lui que j’avais connu si homophobe, à braver le lendemain les regards des voisins et des habitants du village et même à défendre, en cas de besoin, ce qu’il considérait comme son honneur et celui de sa famille. Je présentais, ce soir là, mon livre, Réflexions sur la question gay et, redoutant les commentaires et les sarcasmes que cela pourrait déclencher il avait déclaré à ma mère: « Si quelque un me fait une remarque, je lui fous mon poing sur la gueule.
|
Familles, familles.. Beaucoup est dit dans ces lignes du début de ce très beau livre, mélange de récit autobiographique, d’essai sociologique et d’autoanalyse. Car ce qui domine est la volonté de comprendre. Et de comprendre plusieurs choses passionnantes et qui nous concernent tous à un degré divers.
.Alors que c’est l’homophobie existant et se manifestant en permanence à l’époque tant dans son milieu familial que scolaire qui l’a conduit à tout faire pour quitter ce milieu, il est passé d’une « honte »à une autre, en changeant radicalement de milieu social . Et il a longtemps et soigneusement caché ses origines ouvrières à ses nouvelles relations intellectuelles…
Je vais bien sûr peiner à expliquer les liens, mais ils sont très finement analysés dans ce récit qui se situe plusieurs niveaux, social, familial, scolaire et politique. Très intriqués bien sûr. Si j’avais quelque espoir que cela serve à quelque chose, je conseillerais cette lecture à notre ministre de l’Education, j’ai rarement lu quelque chose qui me parlait aussi bien de l’équilibre très fragile entre exclusion quasi annoncée du système , et chance donnée par le système scolaire( c’est la seule..) .Et pour un qui s’en sort, combien sombrent? Bourdieu en a parlé,bien sûr, mais pas avec cette sérénité et ce recul. Ils se connaissaient bien et il est beaucoup cité dans ce livre, ainsi que bien sûr aussi Foucault dont Eribon a écrit la biographie.
| Citation: | | Je pensais qu'on pouvait vivre sa vie à l'écart de sa famille et s'inventer soi-même en tournant le dos à son passé et à ceux qui l'avait peuplé |
C’est toute l’intelligence de ce récit de montrer, à partir d'un exemple personnel, qu’il n’est jamais trop tard pour percevoir qu’on ne s’affranchit jamais de l’injure ni de la honte, mais qu’il est impératif de comprendre comment on peut quelquefois les utiliser,je le laisse parler. Longuement, car il résume clairement, c’est un livre très clair qui parle de choses pourtant si complexes!
| Citation: | Chacun de nous le sait qui l’éprouve dans les situations les plus banales, où l’on se trouve frappé et meurtri sans s’y attendre, alors même que l’on pensait être immunisé. Il ne suffit pas d’inverser le stigmate ,pour parler comme Goffman, ou de se réapproprier l’injure et de la resignifier pour que leur force blessante disparaisse à tout jamais.On chemine toujours en équilibre incertain entre la signification blessante du mot d’injure et la réappropriation orgueilleuse de celui-ci. On n’est jamais libre ou libéré. On s’émancipe plus ou moins du poids que l’ordre social et sa force assujettissante font peser sur tous et à chaque instant. Si la honte est une « énergie transformatrice » ,selon la belle formule d’Eve Kosofsky Sedwick, la transformation de soi ne s’opère jamais sans intégrer les traces du passé: elle conserve ce passé, tout simplement parce que c’est le monde dans lequel on a été socialisé, et qu’il reste dans une très large mesure présent en nous aussi bien qu’autour de nous au sein du monde dans lequel on vit. Notre passé est encore notre présent. Par conséquent, on se reformule, on se recrée ( comme une tâche à reprendre indéfiniment), mais on ne se formule pas, on ne se crée pas.
Pour le dire en termes foucaldiens: il ne faut pas rêver d’un possible "affranchissement " ,tout au plus peut-on franchir quelques frontières instituées par l’histoire et qui enserrent nos existences.
Capitale fut donc pour moi la phrase de Sartre dans son livre sur Genet: « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »Le principe d’une ascèse: d’un travail sur soi.
|
|
|
Madame B. Zen littéraire

Messages: 4232 Inscription le: 17/07/2008 Age: 38
 | Sujet: Re: Didier Eribon Mer 3 Fév 2010 - 9:37 | |
| Merci pour ton avis, Marie. Tu parles très bien de ce livre parfois très complexe. Il m'a beaucoup touchée, il est juste. Sa force c'est de mettre un peu à distance son histoire ou en tout cas de s'en servir comme objet d'analyse. |
|
monilet Sage de la littérature

Messages: 2434 Inscription le: 11/02/2007 Age: 62 Localisation: Essonne- France
 | Sujet: Re: Didier Eribon Mer 3 Fév 2010 - 11:17 | |
|
Dernière édition par monilet le Mer 3 Fév 2010 - 15:26, édité 1 fois |
|
bix229 Abeille bibliophile

Messages: 11382 Inscription le: 24/11/2007 Localisation: Lauragais (France)
 | Sujet: Re: Didier Eribon Mer 3 Fév 2010 - 15:16 | |
| J' apprécie les histoires parentales qu' on peut lire à travers sa propre expérience. La douleur est souvent présente à cause de l' affection qu' on n' a pas eue ou du trop grand amour qu' on n' a pas su rendre... Le passage de la haine à la douleur demande du temps en effet, et indépendamment des traces prégnantes dans la mémoire, reste l' espoir d' une réconciliation avec soi-meme. Je vais lire bientot Autobiographie de mon père de Pierre Pachet. "Pourquoi faire revivre celui avec qui on a si peu parlé, son propre père, et dont on précise sans tarder qu' 'il n' "était aucunement un héros." Pour régler ses comptes, surement pas. En choisissant d'' écrire à la première personne la biographie de son père, l' auteur fait un pari. Le docteur Simkha Opatchevsky juif de son temps, né en Russie en 1905 et mort à Vichy en 1965, n' était sans doute pas la parfaite figure paternelle dont on peut rever. Mais le livre donne la voix à un homme dont la richesse se révèle comme un trésor au fil des pages. ... C' est cette voix qui resta intérieure jusqu' à ce que son propre fils donne ici à entendre, qui fait la magie de ce livre : familière, autoritaire, énigmatique"...
J.B. Pontalis |
|